Entre Blek le Roc et Géronimo ((34)
3 janvier 2018
Najib Refaif (615 articles)
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Entre Blek le Roc et Géronimo ((34)

On ne parvient à la culture, écrivait le journaliste Jean François Revel dans ses Mémoires, que par des voies obliques. Il entendait par voies obliques celles qui croisent, et parfois s’opposent, à l’enseignement officiel ou scolaire. J’ai, moi aussi, souvent fréquenté cette école buissonnière et emprunté ses voies et chemins de traverse.

Ils mènent certes à la culture, mais aussi à l’apprentissage du métier de vivre. Car vivre est un métier qui apprend à marcher à l’endroit et droit vers l’autre, à faire ces rencontres sans lesquelles il n’y a pas de hasard et donc pas de destin. Et le poète Eluard a beau dire qu’«il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous», je persiste à croire que le hasard existe, parce que je sais que je l’ai souvent rencontré sans rendez-vous, au coin d’une rue ou en baguenaudant dans tel quartier de la ville. Il est tapi parfois dans tel livre lu, justement par hasard ou au hasard de la rencontre de quelqu’un qui vous l’a prêté, ou tel autre qui vous en a recommandé la lecture. Lis-le, ça te fera du bien ! m’a dit quelqu’un alors que de la lecture je ne savais que celle, rudimentaire, de manuels scolaires en noir et blanc mal imprimés et peu engageants ; quelques vieilles bandes dessinées déchirées ; ou ce qu’un enfant, à l’aube et à jeun, ânonnait dans une école coranique inscrivant et effaçant des versets incompréhensibles, le tout en tanguant sur une planche induite de pâte de calcaire. «Lis ! au nom de ton Seigneur qui a créé/ qui a créé l’homme d’une adhérence / Lis ! Ton Seigneur est le très noble qui a enseigné par la plume (le qalam) / Qui a enseigné l’homme ce qu’il ne savait pas…». Lorsque le verbe lire se met à l’impératif, il est difficile pour un enfant, rebelle ou même résigné, d’aller très loin dans la lecture…C’est bien plus tard, et peut-être bien trop tard, que l’on comprend, ou que l’on goûte, le sens de cette injonction divine, que l’on imagine son contexte et que l’on devine son destinataire : le Prophète. Nous n’avions aucune vocation à devenir des prophètes dans notre vieux quartier de Fès J’did ceint de remparts et au sein duquel s’érigeaient déjà moult minarets du haut desquels mille prières par jour sont lancées vers un ciel plein de silence. Nulle réponse. Pas un seul vœu exaucé. Les enfants pauvres sont toujours aussi pauvres et il n’y a jamais eu de riches dans le coin. Un matin, dès l’aube, à l’heure de la prière et alors que le muezzin s’apprêtait à lancer son appel destiné à secouer ceux parmi les fidèles qui avaient le sommeil si profond qu’ils en oublient leur devoir envers Dieu, passa un homme plein de «bière et de drames», titubant et rasant la grande muraille. Arrivé au pied du minaret, il marqua une halte et, adossé au mur, il se mit à chanter à tue-tête pour couvrir l’appel du muezzin… Les enfants qui se dirigeaient vers le M’sid pour calligraphier quelques versets éparpillés sur la tablette coranique s’amusèrent de cette scène qui prêtait à rire et, plus tard, à réfléchir quant à l’un d’entre eux…

Je suis un peu comme cet auteur, Peter Handke, qui a écrit quelque part: «Je ne sais rien de moi à l’avance. Mes aventures arrivent quand je les raconte». Dire cela, en une formule arrachée à ce tissu citationniste qui me sert de vade mecum, pourrait prêter à confusion. Non, je n’invente pas mes souvenirs, même si toute écriture évocative est une sorte d’«invention du moi», ou, pour user d’un vocable à la mode, une autofiction. Mais en partant d’un apprentissage issu de ces voies obliques évoquées ci-dessus, comment ne pas remonter à ce temps lointain déjà où j’ai découvert les livres? Au hasard d’une rencontre alors que je regardais passer le temps, cette personne m’a tendu un petit livre avec plus de pages à lire que de dessins. J’étais dans ma période de découvertes de ces anciennes bandes dessinées en noir et blanc pleines d’indiens et de cowboys. «Miki le Ranger», «Kiwi», «Rodeo», «Zembla»… me renvoyaient aux films de western que je visionnais lorsque je disposais du prix du billet pour accéder au cinéma du quartier, l’Apollo. Rarement en fait, mais on se faisait raconter les films par ceux qui avaient eu la chance de les voir. Certains d’entre nous, sans les avoir vus et seulement en se les faisant raconter, se mettaient à leur tour à en narrer le moindre détail.

Les plus doués allaient jusqu’à chantonner la musique du générique, reproduire le bruitage des galops des chevaux et imiter le son des balles qui sifflent, celui du pistolet comme celui, saccadé, du fameux fusil Winchester. D’autres en faisaient autant avec les cris des Indiens en précisant que celui des Apaches différait de ceux des Comanches, voire des Sioux. Parmi les tribus des Indiens, on avait nos préférences. Ce sont les Apaches qui avaient la cote, notamment grâce à la bravoure et la noblesse d’esprit de leur valeureux chef Geronimo. Les Sioux, en revanche, n’étaient pas appréciés, ni pour leur coiffe ni pour leur comportement et leur sournoiserie. Bref, nous baignions dans une tout autre culture, celle du Hollywood des Américains blancs, arrogants, fiers d’eux et dominateurs. Nous étions quelques-uns, cependant, à prendre le parti des Indiens, notamment celui des Apaches. Pari perdu bien entendu, car à l’époque le cinéma américain n’était pas encore à la remise en question de son passé expansionniste, pas plus dans les films que dans ces bandes dessinées destinées à la jeunesse populaire de l’époque.