Dettes publiques : l’impôt  que personne n’a voté
11 octobre 2018
Nabil Adel (5 articles)
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Dettes publiques : l’impôt que personne n’a voté

La dette reste sur sa trajectoire haussière, même si c’est à un rythme moins soutenu que par le passé. Or, s’il y a un chantier sur lequel l’Exécutif doit se pencher et, rapidement, c’est bien celui de la dette. Car au train où vont nos performances économiques et le niveau de vie de notre administration, la mauvaise surprise risque d’être plus proche que nous le pensons.

La dette d’un Etat correspond à la somme cumulée de ses déficits. C’est la technique ingénieuse trouvée par les Etats modernes pour maintenir leur train de vie, sans augmenter immédiatement les impôts. Avec une duration moyenne de 7 ans au Maroc, cela revient à dire, toutes choses égales d’ailleurs, qu’en moyenne les dettes contractées en 2018 seront intégralement payées en 2025. Sauf que ceux qui les payeront ne sont pas forcément ceux qui en ont bénéficié. Le financement de ces dettes se fera soit par une hypothèque de la croissance économique future (dans le meilleur des cas), soit par une augmentation des impôts (cas le plus probable), soit enfin par une liquidation des actifs publics (scénario catastrophe que nous avons déjà vécu pendant le Programme d’ajustement structurel). Mais ce n’est pas le plus inquiétant. Ce qui est alarmant, c’est la part de la dette dans la richesse nationale qui va crescendo. Ainsi, sur les dix dernières années, elle est passée de 45,4% du PIB en 2008 à 64,5% en 2017, soit 20 points de plus. En d’autres termes, non seulement l’Etat coûte cher aux Marocains, au point qu’ils doivent s’endetter pour maintenir son train de vie, mais les dépenses financées par cette dette ne génèrent pas la croissance économique qui permet, au moins, de les maintenir à un niveau stable. Autrement dit, avec une croissance économique moyenne de 4,6% sur les 10 dernières années et un coût moyen de l’endettement de 4,8% sur la même période, l’augmentation de la part de la dette dans la richesse nationale était une fatalité.

Le danger de cette situation est que le coût de la dette est un élément fixe et prévisible, alors que la croissance est variable et aléatoire. Le moindre ralentissement du rythme de celle-ci risque de projeter ce pays dans une situation intenable. S’il est vrai que le Maroc est pour l’instant loin de la situation de certains pays où la dette frôle, voire dépasse, les 100% du PIB, il n’empêche que nous sommes en train d’emprunter la même trajectoire. Les efforts menés ces dernières années pour contenir le déficit budgétaire sont certes louables, mais elles sont en trompe-l’œil, car les réductions dans les dépenses publiques n’ont été obtenues que grâce à la levée des subventions de la Caisse de compensation. C’est-à-dire que c’est une action en «one shot». Or, la réforme, qui aura un impact certain sur la croissance économique et l’amélioration du pouvoir d’achat, est la réduction du train de vie de l’administration financé par l’impôt des Marocains ; et la rationalisation des dépenses publiques d’investissement. Sur le volet des dépenses de fonctionnement de l’administration, les largesses octroyées par les différents gouvernements au secteur public se sont faites sans lien avec le niveau de croissance économique de ce pays et sans vision claire de la nature et de la qualité du service public que nous voulons offrir à nos concitoyens. Il en a résulté un prélèvement de plus en plus important sur la richesse nationale pour financer les salaires des fonctionnaires (qui sont passés de 9,8% du PIB en 2008 à 10,3% en 2016 et une prévision de retour à un niveau de 9,8% en 2017). Cette générosité a fait que la rémunération moyenne du fonctionnaire au Maroc représente environ 3 fois le PIB par habitant contre 1,2 fois pour son homologue en France et 1 fois pour son homologue en Espagne. En dépit de cette saignée fiscale (qui peut aller jusqu’à 38% du salaire, sans compter les taxes sur la consommation, les impôts locaux et autres droits d’enregistrement), le Marocain n’a pas en contrepartie la qualité du service public qu’il est en droit d’attendre de son administration de l’aveu même de la Cour des comptes. L’action du gouvernement doit désormais viser, outre la réduction du poids de l’administration dans la vie économique, à contrôler plus efficacement et plus fermement que celle-ci effectue le service public selon les normes internationales de qualité et de diligence. Quant au volet des investissements publics, il faut désormais les sortir de la logique d’engagement de dépenses, à la logique d’engagement sur les résultats. Selon la dernière étude du Haut-commissariat au plan sur «le rendement du capital physique au Maroc», on apprend que notre pays fait partie des pays qui ont un niveau d’investissement élevé, mais au rendement très faible. Ainsi entre 2000 et 2014, l’investissement a été multiplié par trois (d’environ 98 milliards de dirhams à près de 273 milliards). Ces investissements ont concerné, pour l’essentiel, les infrastructures et le bâtiment. La part de l’investissement dans le PIB est passée de 24,8% en 1999 à 35,1% en 2010 et à 32% en 2014. Malgré cet effort d’accumulation du capital durant la décennie 2000, la croissance économique n’a pas été au rendez-vous et s’est située à 4,4%. Ce modeste rendement de l’investissement s’explique par la faible qualité de nos facteurs de production et par une insuffisante gouvernance publique, très peu regardante sur l’impact des investissements, une fois engagés.

Avec une administration hypertrophiée délivrant un service public médiocre, des investissements publics impactant peu la croissance et un coût élevé de l’endettement, le miracle serait que la dette n’explose pas. Or, miracles et décisions économiques n’ont jamais fait bon ménage !