19 novembre 2004
Lavieeco (26226 articles)
Partager

Arafat, le phénix

On peut lui reprocher des erreurs mais ce qu’on ne peut lui dénier c’est d’avoir su garder, en faisant les choix les plus difficiles, l’affection du peuple palestinien et, surtout, d’avoir tracé pour ses successeurs cette ligne infranchissable : Jérusalem et les réfugiés.

Ilrenaissait toujours de ses cendres. On le croyait mort et le voilà qui ressuscitait. Arafat aura marqué la cause palestinienne. La cause palestinienne aura marqué le monde arabe. Le conflit du Moyen-Orient aura marqué les relations internationales. C’est dire que Arafat aura marqué son temps.
Je revois la première fois que je l’ai salué. Il était déjà grand dans l’imaginaire des étudiants de gauche que nous étions. Son discours aux Nations Unies en 1974, avec son keffieh, et sa phrase à la Verlaine, «Ne laissez pas la branche d’olivier me glisser des mains», en avaient fait notre idole. En 1983, ce qui m’a frappé chez cet homme que je voyais pour la première fois, c’était sa petite taille. L’image ne s’était pas pour autant altérée. Il avait cette assurance des gens de gauche et des partisans du panarabisme, qui se savaient en phase avec l’Histoire. On le voyait sur des images de télévision narguer l’armée d’Israël lors du siège de Beyrouth, en 1982. Il arborait son sourire triomphant, kalachnikov à la main.
Quand il a quitté la capitale libanaise pour Tunis, à bord d’un navire, c’était avec le V de la victoire. De quoi déconcerter les observateurs occidentaux, surpris par ces Arabes enclins à transformer leurs défaites en victoires. «Que les apothéoses arabes se succèdent ainsi», raillait la presse israélienne. Les Palestiniens, séparés du bouclier protecteur de leurs fedayins, étaient une bouchée facile («loqma sa’igha»). La cause palestinienne n’était plus l’affaire exclusive des Etats arabes. Depuis le Traité de Camp David entre l’Egypte et Israël, en 1979.
Loin des yeux, loin des cœurs, espérait-on du côté de Tel Aviv et de ses protecteurs américains. A Hammamet ou à Gamreth, la fibre militante des fedayins finira par s’émousser, pensait-on. Ce sont des enfants désarmés qui braveront désormais les chars israéliens, et réussiront à éveiller la conscience mondiale à la tragédie vécue par le peuple palestinien, faisant oublier l’image désastreuse des fedayins preneurs d’otages. Leçon de la première Intifada : il y a un peuple palestinien représenté par l’OLP et son chef, Yasser Arafat. Le Roi de Jordanie renoncera à une quelconque tutelle sur la Cisjordanie.
Les Palestiniens, dans la foulée, devant le Conseil palestinien réuni à Alger, laisseront entendre qu’ils sont prêts à vivre côte à côte avec un Etat israélien dans des frontières reconnues. La Charte palestinienne appelant à la destruction d’Israël est caduque. C’est à Paris que Yasser Arafat prononcera en français ce mot magique qui, au regard des libéraux du monde le rendra fréquentable. Pour lui, pragmatique, la cause n’était pas une fin en soi comme pour les éternels rêveurs. Arafat voulait un Etat pour son peuple, tout comme Moïse voulait la Terre promise.
Mais les portes de l’Amérique lui restaient fermées. Il fera alors les yeux doux à l’Amérique et aux colombes israéliennes. Il voudra s’exprimer devant l’Assemblée générale des Nations Unies sur la reconnaissance de l’Etat hébreu par le Conseil palestinien. Le Secrétaire d’Etat américain de l’époque, Schulz, ne l’entendait pas de cette oreille. Il avait une autre idée, qui vaudra à l’Amérique la désapprobation universelle : refuser à Arafat le visa d’entrée en Amérique. L’Assemblée générale tiendra une réunion spéciale à Genève pour l’écouter.
Arafat n’était pas un pestiféré dans le monde d’avant la chute du Mur de Berlin. Il circulait entre Prague et Moscou. Entre Bagdad et Riyad. Même les portes de Téhéran ne lui étaient pas fermées s’il n’avait pris fait et cause pour la Kadissia de Saddam. Il pouvait compter sur l’aura de la cause et l’aide financière des «frères». Mais il deviendra un paria en prenant le parti de l’Irak dans son invasion du Koweït. Il jouera les bons offices avant le déclenchement des hostilités, vainement. Après la guerre, Arafat deviendra le paria des pays du Golfe qui, pour être au diapason de leurs peuples, finançaient l’OLP. Vinrent les vaches maigres. Un changement majeur était intervenu dans la situation internationale : l’empire soviétique s’était désagrégé, l’Irak était affaibli et le front de la résistance arabe n’était plus qu’un simulacre. Les Américains traitèrent avec les Palestiniens mais sans Arafat et sans l’OLP à la Conférence de Madrid qu’ils ont parrainée, en 1991. Les négociateurs, un triumvirat composé de Haydar Abdechafi, ce marxiste médecin de Gaza ; de Hanane Achraoui, professeur à l’université palestinienne de Bir Zeït et Faïçal Al Husseini, fils du légendaire mufti de Jérusalem. Ils se montreront plus intransigeants que Arafat. A travers des intermédiaires, on négociera avec le paria, qui a une autorité morale et pourra engager son peuple. L’initiative allait devenir un tournant dans les relations internationales, promettant de mettre fin au conflit israélo-arabe par la résolution de son point nodal, la question palestinienne, par les accords d’Oslo.

Le 11 Septembre a ravalé le conflit israélo-palestinien au rang de conflit à faible tension
J’ai revu le khatiar, comme on l’appelle chez lui, le 12 septembre 1993, à Washington, à la veille de la signature des accords d’Oslo. Il venait de Tunis dans un avion marocain. Une foule de Palestiniens, d’Arabes, de diplomates étaient venus le saluer. Il saluait, embrassait, essuyait ses larmes… La foule le suivit à l’hôtel Ana sur M Street. Il était jovial et triomphant. Il entourait l’ambassadeur saoudien Bandar Ibn Soltane d’égards, laissant penser que le coup de froid entre Riyad et l’OLP n’était plus qu’un souvenir. Il écouta les diatribes de l’ambassadeur syrien, lui souhaitant – railleur – bon appétit pour l’accord qu’on lui promettait. Il répliqua en faisant état des rapports de force sur la scène mondiale, de la situation chaotique à Gaza, des affres de l’exil… Le lendemain, il signa les accords d’Oslo à la Maison Blanche, avec, en sus, la poignée de main avec le Premier ministre israélien, Itzhak Rabin. Il était ainsi reçu à la Maison Blanche avec les honneurs dus aux chefs d’Etat.
Mais il finira par s’apercevoir que la paix qu’on lui proposait était un piège. Il aura à méditer la mort de Rabin, les tergiversations d’Israël, y compris de Shimon Pérès. On laissa aux soins d’Arafat le sale boulot – museler les Palestiniens – sans rien donner en retour, si ce n’est d’entériner les accords de Camp David, parrainés par Clinton, qui promettaient une paix israélienne sans Jérusalem et sans le retour des réfugiés. Suicidaire. Arafat tiendra bon. Le monde apprendra les pressions américaines et le refus d’Arafat de souscrire à la «pax israeli» par le truchement d’Abou Mazen qui, lors d’une escale à Londres, soufflera l’information au quotidien Al Qods. Clinton ne pardonnera pas à Arafat d’avoir refusé de signer ce qui aurait pu faire de lui un «peace maker». Arafat redeviendra paria mais restera l’idole des siens.
Le boucher de Sabra et Chatila vint aux commandes en Israël et multiplia les provocations. La guerre est encore une fois déclarée. Le contexte de l’après 11 Septembre est une aubaine pour le Likoud et les néo-conservateurs. Pour l’Amérique, la question palestinienne est ravalée au rang des questions à faible tension. Priorité à l’Irak. Le prince héritier saoudien tente de ranimer le processus avec son «Initiative arabe». Sharon y répondra le lendemain en rasant la Mouqata’a à Ramallah. Arafat ne quittera plus alors son réduit que sur une civière.
D’outre-tombe, il continuera à peser sur la cause palestinienne. Les humiliations subies lui ouvriront le cœur de son peuple et de ses élites. Un Palestinien, fait de tous les Palestiniens, qui les vaut tous et que vaut n’importe qui, pour paraphraser Sartre. Ses successeurs savent déjà qu’il y a une ligne, tracée par Arafat, qu’on ne peut franchir: Jérusalem et les réfugiés. L’ultime hommage qui lui a été rendu était un hommage pour l’homme, mais aussi pour la cause. Puissent les Américains comprendre cela !

Lavieeco

Lavieeco