Les nouveaux profils des immigrés marocains au Canada
10 novembre 2018
Aziza belouas (1485 articles)
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Les nouveaux profils des immigrés marocains au Canada

La nouvelle vague est dominée par les techniciens spécialisés ou agents de maintenance. Les hommes sont les seuls à travailler et de plus en plus de femmes sont au foyer. Les allocations généreuses aidant, plusieurs d’entre eux se complaisent dans le chômage…

Le profil socio-démographique de la communauté marocaine résidant au Canada a changé. Ce constat est établi par des associations de Marocains au Canada qui estiment que «cela est dû au changement de la politique de l’immigration du pays qui s’est orientée, depuis dix années, vers une adaptation aux besoins du marché de l’emploi». L’immigration des Marocains au Canada n’est donc plus, à en croire ces associations, ce qu’elle était. Si au cours des années 90 le pays accueillait à bras ouverts les cadres et des Marocains diplômés des grandes écoles, en particulier des ingénieurs informaticiens, durant ces dix dernières années, l’offre d’emploi a porté essentiellement sur des métiers de maintenance et autres activités nécessitant des qualifications spécifiques dans des domaines précis.

Selon une association des Marocains du Québec, «le taux de qualification des Marocains dans ces domaines varie aujourd’hui de 30% à 40%, alors que chez les Canadiens il est à peine de 14%». Ce qui explique, aujourd’hui, selon les cabinets spécialisés en immigration, que «ce ne sont plus uniquement les cadres, les hommes d’affaires et les journalistes qui partent au Canada, mais aussi et surtout des ouvriers et des techniciens». Et c’est cette nouvelle tendance qui a façonné l’actuel profil d’un grand nombre de familles vivant au Canada. «Sans faire dans les stéréotypes, aujourd’hui seuls les hommes travaillent alors que les femmes sont inactives et sont donc majoritairement mères au foyer. Ce qui explique le niveau du taux de natalité dans la communauté marocaine», explique un journaliste retraité résidant au Québec.

En effet, le taux de natalité atteint 6% au sein de la communauté marocaine. Un taux qui dépasse le niveau national qui se situe à peine à 1,5%. Globalement, les familles comptent entre 4 et 5 enfants. Cette forte natalité est encouragée, explique un résident marocain, «par la gratuité des soins de santé, de l’enseignement et surtout par le montant des allocations octroyées qui est de l’ordre de 500 dollars par enfant jusqu’à la majorité». Et de poursuivre : «A 18 ans, si l’enfant ne travaille pas, il bénéficie à son tour d’une allocation de 640 dollars. Ce qui fait qu’il devient aussi source d’un revenu substantiel supplémentaire pour la famille».

Affirmant donc le changement du profil des émigrés marocains au Canada, les associations ne manquent pas de souligner que «celui ci s’accompagne évidemment d’un changement de mentalité puisqu’ils sont nombreux à ne pas vouloir travailler et toucher des allocations !», Ce pourquoi, selon nos sources, le niveau de chômage au sein de la communauté marocaine du Canada est élevé. Il atteint 16,2% contre un taux national variant de 3,5% à 5%. Ce qui est dû, d’une part, au système des aides et autres allocations sociales, et, d’autre part, «à la paresse des personnes concernées qui veulent de plus en plus rester à Montréal plutôt que d’aller dans les régions où se concentrent la plupart des entreprises. Souvent, les travailleurs déclinent des offres car ils refusent de faire un trajet de 30 km pour aller travailler !», indique un Canadien d’origine marocaine.

Le taux de chômage des Marocains est de 16,2% contre 3,5 à 5% selon les régions

Pour les associations d’émigrés partis au cours des années 90, le profil social des immigrés marocains a changé et ces derniers ne sont pas prêts de quitter le Canada. Preuve en est que «le taux de rétention au niveau de la communauté est très important, atteignant 80%. Même si certaines personnes quittent le pays une fois la nationalité obtenue. Certains reviennent au Maroc alors que d’autres vont aux USA».
Approchés, des cabinets d’avocats spécialisés dans l’émigration au Canada avancent que, durant ces trois dernières années, de moins en moins de Marocains se sont rendus au Canada. Et ceci pour deux raisons : premièrement, le changement de la politique d’immigration du gouvernement fédéral. Celui-ci a, depuis janvier 2015, durci les conditions d’immigration en raison de la conjoncture internationale qui fait qu’actuellement les Maghrébins font l’objet d’une perception plutôt négative. Et en deuxième lieu, le Québec a gelé, depuis 2012, le traitement des dossiers en raison de la constitution d’un grand stock de demandes. En effet, selon les statistiques officielles, le Québec qui, habituellement, traite quelque 400000 dossiers par an avaient 200 000 dossiers en attente en 2012. Soumia Bourriki, enseignante de langue arabe, résidente au Canada depuis 1996, confirme le point de vue des cabinets. «Partir au Canada n’est plus intéressant, dit-elle. D’abord parce que les conditions sont plus serrées et que le quota des immigrés, toutes nationalités confondues, a été réduit. Mais aussi parce qu’aujourd’hui, depuis le changement de politique en 2015, il est difficile de trouver un emploi». Cette enseignante réside au Québec avec son époux qui est médecin. Elle revient sur leur difficile installation au Canada. «Mon mari, médecin qui a fermé son cabinet à Kénitra, n’a pu exercer que quatre ans après notre arrivée, car il lui a fallu faire des études pour avoir une équivalence de son diplôme. Pendant cette période, j’ai enseigné l’arabe à des enfants marocains et algériens. Un travail que j’ai eu grâce à une association». Aujourd’hui, le couple, dont les deux enfants ne veulent pas rentrer au Maroc, prépare son retour au bercail. «Vu notre âge, mon mari a 64 ans et moi 60 ans, nous préférons vieillir au pays. De plus, nos parents respectifs ont des problèmes de santé et nous voulons être près d’eux. Nos enfants, quant à eux, leur vie est au Canada… Ma fille fait des études de commerce et mon fils vient de terminer ses études d’ingénieur», raconte Soumia qui souligne que l’objectif premier de leur immigration au Canada, il y a vingt-deux ans, est atteint. «Nos enfants ont fait des études et sont citoyens canadiens», dit-elle avec fierté.

La nationalité était donc la première motivation de ce départ vers le Canada ? «Oui, parce que c’est une façon de garantir un avenir prometteur à nos enfants ainsi qu’à nous-mêmes. Et c’était le cas de toutes les familles qui sont parties dans les années 90 même si elles n’ont pas choisi de revenir au Maroc», explique Soumia Bouriki.

Pour Youssef Cheddadi, directeur général du cabinet New Life Canada, «il y a aujourd’hui très peu de Marocains qui repartent une fois la nationalité obtenue. Au contraire, ils sont de plus en plus nombreux à rester et en particulier les personnes venues en familles». Pour un autre cabinet d’immigration, «c’est parmi les immigrés journalistes et les hommes d’affaires que l’on compte un important taux de retour une fois la nationalité obtenue».

Entre 150 000 et 180 000 Marocains recensés

Actuellement, la communauté marocaine au Canada compte entre 150 000 et 180000 personnes ayant quitté le Maroc pour une vie meilleure. C’est le cas de Hassan et Habiba. Ils sont frère et sœur. Ils sont partis au Canada avec un diplôme d’informaticien en poche. «Ma sœur a poursuivi ses études en vue d’une spécialisation alors que moi j’ai décroché un poste d’informaticien avec un salaire deux fois et demi plus important que ce que l’on m’avait proposé au Maroc. Aujourd’hui, nous avons une situation sociale meilleure que certains de nos amis restés au Maroc, mais il faut reconnaître que, depuis 2007-2008, l’offre d’emploi n’est plus la même et des profils comme le mien ou celui de ma sœur, arrivés entre 2011 et 2017, n’ont pas eu les mêmes chances que nous». Hassan réside toujours au Canada, alors que sa sœur prépare son retour au pays courant 2019. Avec son époux canadien, elle va lancer une start-up dans le secteur des nouvelles technologies. «Je rentre parce que je veux vivre auprès de mes parents et aussi parce que les Maghrébins, comme les autres Arabes, sont perçus de façon négative. Alors pourquoi rester si l’on n’est plus à l’aise ici ?». Et d’ajouter : «Il faut quand même reconnaître que les Marocains arrivés durant ces sept dernières années ont une mentalité spéciale : ils viennent juste pour tenter leur chance, sans aucun projet de vie et lorsqu’ils n’arrivent pas à trouver un travail, ils vivent des allocations sociales. Ce qui est désolant. Et sans caricature aucune, ils sont de plus en plus nombreux, comme d’autres Maghrébins aussi, à passer leur journée à ne rien faire au lieu de chercher du travail».

Un constat confirmé, sous anonymat, par un avocat spécialisé dans l’immigration vers le Canada. «Lors des entretiens, les candidats à l’émigration se renseignent en premier lieu sur les montants des allocations et la gratuité de l’enseignement et des soins de santé. Leurs motivations ne sont pas toujours saines et ils ne sont pas animés par le souhait de réussir à se faire une vie et à réaliser un quelconque rêve. Ils veulent juste quitter le Maroc. Et pour quelques-uns, le Canada devient un pays de transit qui leur permettra d’aller aux Etats-Unis». Et notre source de poursuivre que «c’est ce changement de mentalité et donc du profil de l’immigrant qui a poussé le gouvernement fédéral à opter pour une nouvelle politique d’immigration plus sélective». Le nouveau programme de 2015 a limité les chances de plusieurs candidats marocains et a même poussé certains à renoncer à ce voyage vers le Nord…

Youssef Cheddadi est le directeur général de New Life Canada, un cabinet bien connu sur la place. Il explique dans cet entretien l’évolution de la politique canadienne en matière d’immigration et met en exergue les conditions requises pour obtenir le sésame.

Le profil de l’immigré marocain au Canada a-t-il réellement changé ?
En fait, il y a sur le terrain un décalage qu’il nous faut expliquer. Il y a en effet un profil différent de celui classique que l’on a connu au début de la vague d’immigration vers le Canada. Il s’agit de personnes qui ont déposé leurs dossiers, il y a dix ans à peu près, au moment où le Québec avait encouragé l’arrivée de profils déterminés pour répondre à un besoin conjoncturel en main-d’œuvre. Le traitement des dossiers nécessitant plusieurs années, l’arrivée des candidats sélectionnés est intervenue au cours de ces quatre ou cinq dernières années. Mais il faut préciser que pour les années à venir, on reviendra vers les profils de diplômés et de cadres supérieurs. Et cela en raison du changement, depuis 2015, de la politique d’immigration du gouvernement fédéral. Il faut noter que le Québec est également en passe de changer sa politique en mettant en place le nouveau système de sélection «Arrima».

Qui aura plus de chance d’immigrer au Canada ?
Les choses se passent actuellement comme dans le cadre d’un concours international ouvert à tous les pays. Les candidats s’inscrivent sur un site et fournissent toutes les informations les concernant qui sont évaluées et aboutissent à l’établissement d’un score qui peut ouvrir ou fermer les portes du Canada… Et il faut noter qu’avec ce système, ce sont les Bac+3, +5 ou +6 qui ont le plus de chance d’être sélectionnés. Il faudra donc être diplômés et maîtriser les langues française et anglaise. Par expérience, je peux dire que les Bac+2 n’ont plus de chance de partir. Par contre, la chance d’être sélectionné est plus élevée pour les techniciens et les employés de base. Le Québec a même dressé une liste des professions admissibles au traitement simplifié et elle est revue chaque année.

Combien de dossiers sont traités par an ?
En moyenne, on comptait entre 3 000 et 6 000 dossiers. Disons que depuis 2013, on est beaucoup plus sur 3 000.

Le quota pour le Maroc baisse-t-il ?
Oui, les quotas fixés par le Québec ont été revus pour tous les pays du monde. Aujourd’hui, il est de 25% pour le continent africain.

Quel est le délai de traitement d’un dossier d’immigration ?
Il varie actuellement de six mois à un an. Alors qu’auparavant le délai variait de quatre à sept ans. n Combien cela coûte-t-il ? Dans le cadre de «L’entrée Express», il faudra compter 1250 dollars pour un adulte et 150 dollars par enfant. Pour le Québec, les frais sont de 900 dollars pour le demandeur principal et 168 dollars pour les accompagnants, notamment le conjoint et les enfants.

Les honoraires du cabinet d’immigration ?
Les frais versés au cabinet sont de 16 000 DH pour un célibataire et de 19 000 DH pour une personne mariée.

Propos recueillis par A.B.

Aziza belouas

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