Les «étoiles noires» de Lilian Thuram
11 septembre 2014
Jaouad Midech (648 articles)
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Les «étoiles noires» de Lilian Thuram

Lilian Thuram, champion du monde de foot avec l’équipe de France, est aussi militant contre le racisme et écrivain talentueux.

Il brosse dans un livre attachant 45 portraits de femmes et d’hommes noirs ayant marqué l’histoire de l’humanité : ils s’appellent Anne Zingha, Mohamed Ali, Frantz Fanon, Mandela…
Par ce livre et sa fondation, le joueur veut déconstruire le racisme ambiant en France et ailleurs et développer chez tout Noir une estime de soi.

Il est noir et il en est fier. Les amoureux du football le connaissent comme joueur, champion du monde en 1998 et champion d’Europe en 2000 avec l’équipe de France, mais peu le connaissent comme écrivain talentueux contre l’exclusion et le racisme. Il s’agit de Lilian Thuram, footballeur français né en Guadeloupe, dont le livre,  Mes étoiles noires, a connu un grand succès en France et ailleurs. Le magazine Le Point l’a gratifié d’«excellent, intelligent et plein d’humanité», Le Nouvel Observateur l’a décrit comme «érudit et original…Un véritable vaccin contre le racisme», et l’Humanité l’a qualifié de «livre salutaire qui devrait figurer en bonne place dans les établissements scolaires». Ces propos dithyrambiques ne sont pas à côté de la vérité. Sensible et humain, le livre de Lilian Thuram est surtout un réquisitoire contre l’arrogance des humains à la peau blanche qui se croient appartenir à la «race supérieure», pour qui toute la civilisation humaine est l’œuvre des «Blancs», les «Noirs» n’y ont en aucune façon contribué.

L’idée de ce livre a une origine : l’ignorance des enfants dans les écoles. On leur y apprend que toutes les réalisations prestigieuses faites en ce monde sont l’œuvre de l’homme blanc. Il n’y a pas de trace d’hommes et de femmes de couleur noire dans les manuels scolaires, excepté quand ils parlent d’esclavage.

A Thuram, enfant noir à l’école, on lui a toujours montré des étoiles blanches, qu’il a admirées –Socrate, Baudelaire, Einstein, Marie Curie, le général de Gaulle, Mère Teresa…– mais sur les étoiles noires, silence olympien. «Les murs des classes, écrit-il, étaient blancs, les pages des livres d’histoire étaient blanches. J’ignorais tout de mes propres ancêtres. Seul l’esclavage était mentionné. L’histoire des Noirs, ainsi présentée, n’était qu’une vallée d’armes et de larmes».

Eviter la victimisation et déconstruire le racisme

C’est à partir de ce sentiment d’exclusion et de mépris de l’homme noir, inculqué dans les écoles françaises, que germe l’idée de cette enquête sur les personnalités africaines ou d’origine africaine qui ont marqué l’histoire de l’humanité depuis l’aube du temps. Nulle trace dans les manuels scolaires de la charte du Mali, en Afrique berceau de l’être humain, appelée «Charte du Manden», «modèle d’humanisme et de tolérance», décrit l’auteur,  567 ans avant que les Européens ne rédigent leur Déclaration des droits de l’Homme. C’était en 1222, quand l’empire du Mali, connaissant alors une grande prospérité grâce à l’intensification des échanges marchands, s’étendait de l’Océan Atlantique au Niger. C’était un hymne à la vie, à l’égalité. On y chantait que «Nul ne s’en prenne gratuitement à son voisin ; Que nul ne cause de tort à son prochain ; Que nul ne martyrise son semblable».

C’est dans cet esprit que Lilian Thuram nous livre ainsi dans Mes étoiles noires 45 portraits de personnages noirs qui l’ont aidé à forger son estime de soi, à éviter la victimisation et à déconstruire le racisme. Un travail de fourmis, fruit de ses lectures et d’entretiens avec des spécialistes et des historiens. Sa première étoile avec laquelle il entame son récit s’appelle Lucy. Elle fait partie des pré-humains, elle est née en Afrique orientale il y a plus de trois millions d’années, et ses ossements ont été découverts en Afrique au cours du XXe siècle. «Lucy n’est certes pas un être humain selon la classification scientifique, nuance l’auteur, mais elle fait partie du vivier des espèces où l’humanité a puisé son ancêtre». Son squelette presque complet, raconte l’auteur, a été découvert le 24 novembre 1974, dans les collines éthiopiennes de l’Afar.
Lucy est donc chronologiquement parlant sa première idole. Sa dernière, celle avec laquelle il clôture sa série de portraits, n’est autre que Barak Hussein Obama, l’actuel président des Etats-Unis, né, lui, en 1961, d’une mère d’origine irlandaise et d’un père d’origine luo, une ethnie du Kenya. Mais le lecteur découvrira aussi que le Grec Ésope, inspirateur des fables de La Fontaine, était d’origine africaine ; que certains Pharaons d’Égypte étaient noirs.

D’autres étoiles encore jalonnent le récit de Thuram, comme Richard Wright, Aimé Césaire ou Patrice Lumumba, pour ne parler que de ceux qui ont marqué la littérature mondiale et la résistance contre la ségrégation et l’occupation. Un document précieux contre le racisme et l’exclusion, ce livre devrait un jour figurer dans les programmes scolaires, pourquoi pas dans les universités marocaines? Si Thuram est réputé être l’intello de l’équipe de France de foot, il le mérite amplement avec ce témoignage fort sensible. Publié en France en 2010 (Philippe Rey éditions), il l’est maintenant depuis mai dernier en Afrique et par une douzaine d’éditeurs, grâce à un partenariat entre la «Fondation Lilian Thuram Education contre le racisme» et l’Alliance internationale des éditeurs indépendants. C’est Tarik éditions qui s’est chargée de la partie marocaine*.

*«Mes étoiles noires», Tarik éditions, 400 pages, 60 DH, mai 2014.

Jaouad Midech

Jaouad Midech