La Solidarité Féminine au Maroc tient le coup malgré une mauvaise passe financière
4 février 2013
Jaouad Midech (648 articles)
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La Solidarité Féminine au Maroc tient le coup malgré une mauvaise passe financière

En 2012, 56 femmes et 57 bébés ont bénéficié d’une prise en charge, à  raison de 4 000 DH par mois pour chaque duo mère/enfant. Un millier de dossiers est traité chaque année. Un nouveau profil des mères célibataires voit le jour : les diplômées des universités.

Lundi 21 janvier, rue Mignard, quartier Palmiers, Casablanca. Il est 11 heures. Dans la villa qui abrite depuis 1999 les locaux de l’association Solidarité Féminine, il n’y a pas grand-monde et l’atmosphère est plutôt calme.
Solidarité féminine, c’est toute une histoire. Celle d’abord d’une femme, Aïcha Ech Chenna, la fondatrice (voir encadré), qui préside encore vaillamment à ses destinées depuis sa création en 1985 ; mais celle aussi et surtout de milliers d’autres femmes rejetées par leurs familles et la société à cause d’une grossesse illégitime, d’enfants nés hors du cadre du mariage, qui se sont réfugiées depuis les années 1980 dans les bras protecteurs de cette ONG, pour demander un conseil juridique ou un soutien psychologique, et pour nombre d’elles une prise en charge totale, selon les capacités d’accueil de l’association. Depuis 2003, «en moyenne, un millier de dossiers relatifs aux enfants nés hors mariage sont traités par an», rappelle Soumia, l’une des plus anciennes assistantes sociales de cette ONG. Pour l’année 2012, ils étaient 56 femmes et 57 bébés à bénéficier de cette prise en charge, qui dure en moyenne trois ans, à raison de 4 000 DH par mois pour chaque duo mère/enfant.
Dans les années 2000, l’association connut un développement exponentiel, avec des charges non négligeables : de 12 personnes salariées, l’association est passée à une quarantaine aujourd’hui, entre salariés permanents et vacataires.

A l’étage supérieur de la villa, dans un bureau, Soumia, l’assistante de direction, et sa collaboratrice Houria, l’assistante sociale en charge du centre dédié au soutien des mères en détresse, sont à pied d’œuvre. Elles ne lâchent pas le répondeur de la main car le téléphone n’arrête pas de sonner. «Les appels ne cessent pas  à longueur de journée. La catégorie des filles que nous accueillons ? De toutes sortes et de tous âges, celles qui tombent enceintes pendant la période des fiançailles sans avoir scellé l’acte de mariage, celles qui le sont suite à une promesse de mariage, d’autres suite à un viol». Ces mères célibataires ont entre 15 et 40 ans, elles peuvent être des petites bonnes sans instruction, des collégiennes ou des lycéennes, et depuis quelque temps, même des diplômées des universités. Les sociologues Soumia Naâmane Guessous et Chakib Guessous qui ont mené, en collaboration avec Solidarité Féminine, l’une des rares études sur les filles mères et leurs enfants(*), le confirment : de plus en plus de femmes non mariées, diplômées ou en cours de scolarité universitaire, s’ajoutent au lot ; si elles n’avortent pas, elles accouchent de leurs bébés et cherchent un soutien après.
 

Plusieurs activités génératrices de revenus

A Solidarité Féminine, par exemple, racontent les deux auteurs de l’enquête, il a fallu accompagner ces nouveaux profils, et «trouver un système de parrainage» pour financer leurs études afin de leur permettre une meilleure insertion professionnelle. Cette catégorie de filles lettrées vient souvent au siège du quartier Palmiers. Quant au centre de l’association sis quartier Aïn-Sebaâ, le plus ancien, il accueille «les filles fragiles, les petites bonnes, analphabètes, et autres catégories souvent très défavorisées socialement», ajoute l’assistante sociale.

Au quartier Palmiers (mais aussi à Aïn-Sebaâ), il n’y a pas que le centre d’écoute et de soutien aux mères en détresse, mais toute une structure d’accueil : il y a le restaurant bien sûr, mais on y trouve aussi une crèche qui prend en charge les enfants pendant la journée, tout en assurant leur suivi médical et le suivi scolaire de ceux en âge de scolarité, un centre d’alphabétisation et de sensibilisation des mamans à leurs droits et devoirs, un centre de formation professionnelle dans les métiers de cuisine et de pâtisserie, de couture, et un centre de formation aux métiers de beauté. Objectif : préparer les mères célibataires à assumer leur autonomie financière, et à se lancer dans des activités génératrices de revenus pour se prendre elles-mêmes en charge. Solidarité Féminine leur offre un cadre idéal pour oublier le passé et aller de l’avant. Cette ONG, font entendre ses responsables, ne fait pas œuvre philanthropique, mais c’est une entreprise sociale qui travaille à aider ces mères à retrouver le chemin de la dignité. Tout autant que d’autres associations, comme Insaf et Darna, qui se consacrent à la même cause.

Le nombre de mères célibataires dans une société encore intolérante à l’égard des relations sexuelles hors du cadre du mariage ne fait que s’accroître. La dernière enquête, intitulée «Le Maroc des mères célibataires, étude diagnostic de la situation», est l’œuvre de l’association Insaf (à travers le cabinet Amers), avec le soutien du Fonds des Nations Unies pour la femme et la Fondation suisse Drosos. Menée sur le terrain en 2010 pendant une durée de six mois, elle donne un état des lieux et un diagnostic fort exhaustif de la situation actuelle des mères célibataires au Maroc.

Entre 2003 et 2009, on a recensé pas moins de 210 343 femmes célibataires ayant donné naissance à 340 903 enfants. Une centaine d’enfants, ajoute cette enquête, naissent quotidiennement de parents non mariés, dont 24 sont abandonnés par leurs mères dans la rue. Aïcha Ech Chenna va encore plus loin : «Dans une vingtaine d’années, indique-t-elle, si rien n’est fait et si l’article 446 du code pénal n’est pas aboli (NDLR : article qui considère comme enfant naturel celui né en dehors de l’institution du mariage, dont le père est inconnu), la moitié des enfants qui naîtront le seront hors du cadre du mariage».

Dans le même quartier Palmiers, rue Chawki, à quelques encablures du siège de l’association, se trouve l’un de ces pôles générateurs de revenus bâti et ouvert aux clients en 2004 : le centre de mise en forme. Au rez-de-chaussée, on trouve un hammam, avec sauna, fitness, jacuzzi et une salle de sport. Sa construction a nécessité quelque 10 millions de dirhams, plusieurs donateurs y ont contribué dont la Fondation Mohammed V, le Roi Mohammed VI à travers un apport personnel, l’Entraide nationale et quelques entreprises sensibles à la cause. Sans oublier, bien entendu, quelques ONG internationales qui ont accompagné pendant des années le travail de Solidarité Féminine, tant sur le plan financier que technique, dont l’espagnole Internom Oxfam et la belge CFD. L’inauguration a eu lieu en grande pompe un jour du mois de décembre 2004, en présence de la princesse Lalla Selma et de la Reine de Belgique. «C’était pour moi un jour mémorable», se souvient Ech Chenna.
 

44 employés qui acceptent des salaires inférieurs à ce qu’ils méritent

A l’étage supérieur de la bâtisse abritant le centre de mise en forme, on trouve une crèche pour ces bébés nés dans la douleur, une cuisine et le bureau de Hafida Elbaz, la directrice de l’association, le bras droit d’Aïcha Ech Chenna, qui a fait montre de son engagement au sein de l’ONG depuis 2003 et d’une capacité d’organisation hors-pair. Elle est le pivot de l’ONG, et Mme Ech Chenna en est subjuguée. «C’est elle  qui a fait sortir Solidarité Féminine du travail artisanal pour la faire passer à la professionnalisation». Avec modestie, Hafida acquiesce : «Il faut dire que ce processus était déjà entamé quand je suis arrivée en 2003».

L’association souffrait d’une tare majeure qu’il fallait combler d’urgence. «Un manque de structuration pour une meilleure qualité de service. De 12 salariés nous sommes passés à plus de 40, d’un seul centre à Aïn-Sebaâ on est passé à deux grands sites, avec un développement notable des activités génératrices de revenus», note Hafida. C’est également elle qui a lancé  l’expression «Solidarité Féminine, une entreprise sociale». Le social, Aïcha savait qu’elle le faisait, mais c’est le terme «entreprise» qui la perturbait.

Un bon parcours est alors entamé sur le chemin de la professionnalisation depuis 2003, mais par rapport aux enjeux et aux défis de l’association, la machine grince quand les fonds se font rares, ce nerf de la guerre indispensable à toute entreprise, qu’elle soit commerciale ou sociale. Et 2013 s’annonce sur ce plan difficile. Déjà au mois de septembre 2012, dans un entretien accordé à un quotidien arabophone, la présidente de Solidarité Féminine ne cache pas ses difficultés. «Je suis responsable d’un projet social, avait-elle annoncé, et j’ai 44 employés, légalement déclarés aux organismes sociaux, mais si les choses continuent comme cela, je crains qu’un jour notre association ne doive fermer ses portes, définitivement. Je forme donc des vœux pour que les gens comprennent ce que nous faisons, à l’instar d’autres associations, et qu’on nous apporte l’aide requise».

L’association tourne en effet à plus de 4 MDH par an et les charges vont crescendo. L’un des bailleurs de fonds, Internom/oxfam, cesse son appui à partir de cette année suite à une réorientation de sa stratégie. «On tourne, c’est vrai avec 4 MDH par an, mais en se serrant la ceinture. Nos employés se dépensent sans retenue, et les salaires qu’ils touchent sont en réalité en deçà de ce qu’ils méritent. Une mauvaise passe financière, évidemment, par rapport aux enjeux et aux défis que nous nous lançons», conclut Hafida Elbaz.
 

* «Grossesses de la honte», éd. Afrique Orient, 2011.

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