Il faut sauver la ville de Salé
22 octobre 2012
Jaouad Midech (648 articles)
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Il faut sauver la ville de Salé

Rabat lui fait de l’ombre. A cause d’un exode rural massif, Salé subit tous les travers : criminalité, habitat anarchique, chômage… De 500 000 habitants dans les années 1990, la ville est passée à  un million en 2012, sans qu’un plan d’intégration économique et sociale ne vienne la sauver de sa marginalisation.

La mythique ville de Salé ne veut plus rester en marge de l’évolution que connaît le Maroc, ni être un appendice de sa jumelle Rabat. Elle aspire à un développement social, culturel et économique digne d’une ville chargée d’histoire. Plusieurs colloques, conférences, festivals, forums et congrès ont été initiés ces dernières années par des dizaines d’acteurs associatifs issus de cette ville et qui sont jaloux de son histoire, de sa culture et de son patrimoine. Objectif : faire sortir Salé de la marginalisation et de l’oubli, par le fait même que Rabat, la capitale, soit sa voisine la plus proche, lui faisant ainsi de l’ombre. Une situation que les Slaouis n’ont jamais réussi à changer.

Même si la ville est aussi ancienne que Rabat, puisqu’elle a été fondée au Xe siècle (la grande mosquée construite au début du XIe siècle et la médersa mérinide, un peu plus tard, ont fait de la ville durant des siècles un centre religieux rayonnant du Maroc). Le Protectorat choisit Rabat comme capitale administrative du pays à partir de 1912. «Le malheur de Salé est d’être à côté de la capitale, donc délaissée au profit de cette dernière. Elle devient une cité-dortoir pour Rabat et un centre d’accueil de l’exode rural», se plaint Seddik Lahrach, membre fondateur de l’association «Sala Al Moustaqbal», un Slaoui pur. Oui, la ville a connu un exode rural massif des populations du Gharb, Zemmour, Zaër, Bouknadel… qui, fuyant la sécheresse et la misère, se sont déversées en masse sur la ville ces vingt dernières années, à tel point qu’elle devient, après Casablanca, la deuxième ville ayant la densité la plus élevée.

Une évolution urbanistique vertigineuse par rapport aux capacités de l’agglomération a donc eu lieu : de 30 000 en 1950, le nombre de la population de cette ville est passée à 500 000 en 1990, pour atteindre un million actuellement. Résultat : le vieux Salé s’estompe pour laisser place à des quartiers périphériques (Hay Al Qaria, Tabrikt, Laâyayda, Hay Salam, Hay Rahma, Hay Karima, Hay Chamaou…) autonomes les uns par rapport aux autres. Autrement dit, fini le style mosquées, médersa, hammams, maisons traditionnelles, le tout rassemblé à l’intérieur des remparts. «En fait, il n’y a plus un seul Salé, mais plusieurs, chacun gardant son autonomie. Ce sont ces quartiers qui ont été créés suite à ces vagues d’immigration de la campagne vers la ville», déplore encore l’acteur associatif M. Lahrach. Ce qui expliquerait sûrement le taux de criminalité assez élevé par rapport aux autres villes.
 

Une criminalité galopante

Une psychose se serait même emparée des Slaouis «qui ont de plus en plus de mal à s’aventurer, la nuit, dans certains quartiers populaires, à cause du risque d’agressions qu’ils peuvent encourir. Pour intimider les passants, on brandit ouvertement  rasoirs, poignards, sabres, gros bâtons, etc.», déplore cet autre acteur associatif. Il faut dire que des crimes des plus abominables y ont été perpétrés, comme celui survenu en mai 2010 : quatre jeunes délinquants s’introduisent la nuit dans un cimetière, s’emparent de la dépouille d’une fillette fraîchement enterrée et la violent ! La ville de Salé se réveille le lendemain, choquée par ce nouveau crime, qui s’ajoute à d’autres commis chaque jour. Mais la criminalité «est loin d’être l’apanage de la ville de Salé, on la trouve dans toutes les villes qui connaissent un développement urbanistique anarchique et incontrôlé», rectifie Ismaïl Alaoui, président de l’association Sala Al Moustaqbal (voir entretien), un pur jus de la ville, bien engagé dans la société civile avec d’autres pour réparer le mal que subit Salé à cause de cette marginalisation et de cet exode rural effréné qui a transfiguré son paysage. La ville n’est connue que par son taux de criminalité, son hôpital psychiatrique, le plus grand du Maroc, sa grande prison Zaki qui abrite les criminels endurcis, «et on ignore les beaux monuments urbanistiques qui ont fait la fierté de cette ville, et les grandes figures du nationalisme qui ont marqué de leur empreinte l’histoire du Maroc».
Et il faut dire que sur ce plan, Salé n’a rien à envier à d’autres villes du Royaume. Plusieurs ténors de la lutte contre le colonialisme sont issus de cette ville : Abderrahim Bouabid, Aboubakr Kadiri, Ahmed Maâninou… Mais il n’y a pas que ceux-là, il y a aussi un certain Saïd Hajji (1912-1942), qu’on appelait «Sa Majesté la presse» (dont le père Ahmed possédait l’une des grandes fortunes de Salé) pour être le premier journaliste marocain à défendre les libertés publiques. Il est même considéré comme l’initiateur de la presse nationale dès les années vingt du siècle dernier.

Ce constat afflige et met les Slaouis pure souche hors d’eux. Pour réparer les torts infligés à la ville, on assiste depuis une dizaine d’années à un réveil de la société civile : de vaillants Slaouis jaloux de leur ville se sont mobilisés pour réhabiliter son patrimoine historique et social. On compte pas moins d’un millier d’associations qui s’activent, chacune dans son domaine, pour faire sortir la ville de sa léthargie et la réconcilier avec ses habitants. Le dernier événement en date a été initié par la même association Sala Al Mustaqbal les 11 et 12 octobre, qui a organisé dans le cadre du projet Montada, la 2e Conférence régionale euro-méditerranéenne.
Ledit projet qui est à sa phase finale concerne en fait plusieurs villes maghrébines, et Salé en fait partie. Financé par l’Union européenne (800 000 DH), son objectif, comme l’explique Nabil Rahmouni, architecte, «est la promotion du patrimoine matériel et immatériel de la ville, tout en l’intégrant comme facteur de développement durable, tant culturel, social, économique qu’environnemental».
 

On revendique une seule ville, une seule capitale : Rabat-Salé

Et l’une des grandes facettes de ce patrimoine (immatériel celui-là), à connotation en même temps religieuse et sociale, que veulent mettre en exergue les initiateurs du projet Montada à Salé, est la réhabilitation et l’appropriation par la population d’un événement annuel clé : la «procession des cires», ou Festival des cierges. Enracinée dans l’histoire du Maroc, seule la ville de Salé a su en effet préserver cette tradition. Sa célébration a lieu chaque année à la veille d’Aïd Al Mawlid qui commémore l’anniversaire de la naissance du Prophète, toujours dans une ferveur populaire qui se perpétue encore à nos jours.
Plus encore, certains parmi ces militants associatifs appellent à ce qu’il y ait une seule ville et une seule capitale : Rabat-Salé. D’autant que certaines infrastructures sont bâties sur le territoire de Salé, alors que c’est Rabat qui s’en approprie la paternité, à l’instar de l’aéroport Rabat-Salé, du grand Technopolis (de Rabat). Certains se demandent aussi pourquoi ne pas transférer quelques départements ministériels sur la rive droite du Bouregreg, au lieu d’être concentrés sur la rive gauche, et intégrer la ville dans tout le projet d’aménagement de la vallée Bouregreg. Ce projet, lancé en 2006 sur une superficie de 6 000 hectares, qui veut remodeler les deux rives du fleuve devrait en principe profiter économiquement aussi bien à Salé qu’à Rabat.

Il faut reconnaître par ailleurs que l’Association Sala Al Mustaqbal est l’une des plus dynamiques dans ce travail de réhabilitation de la ville, avec comme cheville ouvrière le bouillonnant Lahbib Benmalek, un ex-détenu politique qui a passé 17 ans en prison. D’ailleurs, outre le travail de sensibilisation et de formation que cette association fait dans les écoles et les quartiers auprès des jeunes, elle consacre tout un pôle de ce travail à la mémoire de la ville. «Une façon de faire reconnaître à cette nouvelle génération les multiples facettes de Salé et d’autres villes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de notre pays», indique M. Benmalek. L’association devient au fil des ans une force de lobbying et un acteur écouté des autorités locales. Elle s’active à créer un réseau associatif pour que cette pression soit plus forte.

Pour l’instant, elle donne la touche finale à son projet de création d’un «observatoire urbain de la ville» qui aura pour tâche de constituer une banque de données sur les projets de la communauté urbaine, des administrations publiques, du secteur de l’enseignement…, «pour mieux suivre ce que font les autorités pour notre cité. On imagine mal que le projet de la vallée de Bouregreg, à titre d’exemple, ne soit pas un levier de développement pour notre ville aussi. Il nous faut suivre cela de près», poursuit la cheville ouvriére de l’association. Cette dernière, d’ailleurs, avec deux autres associations, participe aux réunions du conseil d’administration de l’agence urbaine de la ville, comme quoi elle s’érige en force de proposition bien écoutée.

 

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