1 000 km pour trouver un spécialiste : ça existe encore
25 juillet 2003
Lavieeco (26212 articles)
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1 000 km pour trouver un spécialiste : ça existe encore

Il existe seulement 5 572 médecins spécialistes pour une population
de 29 170 000 habitants.
Les régions de Rabat et de Casablanca réunissent, à elles
seules, 55% des spécialistes existants.
Les provinces sahariennes sont les plus démunies en la matière :
un spécialiste pour 16 000 habitants.

Quoi de plus normal que d’aller voir un spécialiste quand le généraliste est dépassé par les événements? Pourtant, malgré la réticence de beaucoup à aller consulter, certains, quand bien même ils le voudraient, n’ont pas accès à ces «mécaniciens» de pointe du corps humain. Et pour cause ! En 2003, il existe toujours, au Maroc, des régions entières où l’on ne trouve pas un cardiologue, pas un traumatologue pas même, parfois, un chirurgien.
Et les cas ne manquent pas. Deux fois par semaine, F.B., qui habite Safi, se lève aux aurores, prend l’autocar à destination de Casablanca, couvre 250 km, se ruine en taxis, à seule fin d’accompagner son jeune fils, rescapé d’un accident de voiture, chez un traumatologue. S.A., lui, est perclus de rhumatismes. Le plus proche rhumatologue se trouvant à Oujda, soit à 318 km de Taza, son lieu de résidence, il n’a eu d’autre choix que de s’y établir pour se soigner. On pourrait multiplier à l’infini ces exemples douloureux qui montrent à l’évidence que les médecins spécialistes ne courent pas toutes les villes, ce qui oblige les patients en mal de guérison à leur courir après, à leurs risques et frais.
Combien sont-ils, ces spécialistes ? Précisément 5 572, si l’on se fie aux statistiques établies, pour 2001 (les seules étant disponibles pour le moment), par le ministère de la Santé publique et le conseil national de l’Ordre des médecins. Toujours sur le plan des chiffres, 7 110 généralistes sont recensés par les mêmes sources. Leur nombre, très chétif, correspond à la moyenne démographique médicale. Laquelle reste scandaleusement éloignée des normes internationales. Pour une population égale, l’Algérie compte 29 000 médecins. Pour une superficie trois fois moindre, la Tunisie en aligne 14 000. Ce qui fait que nous sommes à la traîne des pays émergents. Certes, le ministère de la Santé vient d’embaucher 220 nouveaux médecins généralistes mais ce n’est là qu’une perfusion qui ne fait pas illusion, tant notre santé, dont le budget atteint à peine 5,31 % du budget global de l’Etat, est minée par des maux incurables.

Pour une même population, l’Algérie compte 29 000 médecins
Si au moins ce nombre insuffisant était judicieusement réparti ! Or, il se trouve, ainsi que nous le signale le docteur Bouayad Fouad, oto-rhino-laryngologue de son état, que plus de 66 % de médecins exercent sur l’axe Casa-Fès. Là où se retrouve la moitié de la population, 70% de l’administration, 70 % des professions libérales et 70 % de l’activité industrielle. Alors que de Tanger à Oujda, seuls 12 % de médecins officient, contre 21 % au sud de Safi. Pour ce qui est plus précisément de la médecine spécialisée, c’est la wilaya du Grand Casablanca qui l’emporte avec 1 734 praticiens. La région Rabat-Salé-Zemmour-Zaër suit, à quelques longueurs (1 276), distançant triomphalement Tanger-Tétouan (394). Marrakech-Tensift-Al Haouz s’en sort honorablement avec ses 298 médecins spécialistes, devançant Fès-Boulemane d’une encolure (287). Dans cette joute, c’est la région de Oued Ed-Dahab-Lagouira qui va au tapis (5 spécialistes en tout et pour tout). Celle de Laâyoune-Boujdour-Sakia El Hamra est sauvée par le gong (30).
Si vous vous aventurez du côté de Lagouira, ne vous abandonnez pas trop à l’intense émotion suscitée par la contemplation des espaces infinis sablonneux. Votre palpitant risque d’en prendre un coup, et, en la circonstance, ce serait un coup fatal, car l’unique proche cardiologue se trouve à Laâyoune, c’est-à-dire à 922 km. Il faut avoir la santé pour s’y rendre ! A Tan-Tan, il y a un seul chirurgien, c’est-à-dire que si d’aventure une personne est sur le billard à un moment donné, les 62 999 autres n’ont pas intérêt à être en situation d’urgence chirurgicale. Conclusion, les habitants des provinces sahariennes ont intérêt à être bien portants pour rester en vie. Car, ces contrées-là sont snobées par les spécialistes. Pas l’ombre d’un neuropsychiatre, d’un néphrologue, d’un anatomopathologiste à des milliers de kilomètres à la ronde.
Plusieurs autres régions pâtissent de carences en matière de médecine spécialisée. Ni stomatologie, ni chirurgie plastique ou cardio-vasculaire dans le Gharb. La rhumatologie, la neurochirurgie, l’anatomopathologie, l’hématologie clinique, la chirurgie cardio-vasculaire ? Inconnues sous les climats de la Chaouia, qui compte pourtant 1 650 000 âmes. Seuls le Grand Casablanca et Rabat-Salé-Zemmour-Zaër offrent à foison toutes les spécialités. On ne prête qu’aux riches, dit-on.
La médecine spécialisée n’est pas un luxe, loin s’en faut. Selon l’article 23 du code de déontologie, «une angine d’un enfant pourra être correctement traitée par un généraliste, un interniste, un pédiatre, ou un ORL, et des angines récidivantes relèveront, dans leur chirurgie, d’un spécialiste». C’est dire combien ce dernier est nécessaire, combien il peut être salvateur.

La médecine s’implante dans les régions riches
Alors pourquoi certaines villes en sont sevrées pendant que d’autres en regorgent ? La réponse est claire comme de l’eau de roche: les médecins spécialistes préfèrent s’établir dans des villes qui leur assurent une clientèle abondante et fortunée. Au-delà des cités florissantes, l’exercice devient pécuniairement aventureux. Autre raison invoquée par le docteur Fouad Bouayad : «Dans le secteur libéral, il est nécessaire d’avoir à ses côtés un laboratoire d’analyses médicales, un centre de radiologie (avec scanner si possible), et une clinique médico-chirurgicale au minimum. A défaut, l’exercice spécialisé se trouvera handicapé du manque d’indications et de l’obligation de réorienter les patients vers d’autres lieux». Or, ces installations, si décisives, ne meublent pas les villes déshéritées. Encore une fois, on ne prête pas aux pauvres.

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