Mohamed Elyazghi se remet en selle
21 novembre 2003
Lavieeco (25789 articles)
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Mohamed Elyazghi se remet en selle

M. Elyazghi a proposé au bureau politique une plate-forme pour une plus
grande démocratie interne dans le parti.
Il a monnayé la légitimation de son accession à la tête
de l’USFP contre plus de démocratie au sein du parti.
Sauf surprise, il sera élu dimanche premier secrétaire de l’USFP.

Mohamed Elyazghi va-t-il enfin accéder à la tête de l’USFP ? Il semble bien que l’on se dirige vers cette solution, logique après tout. Après les conflits qui ont émaillé la vie du parti depuis la démission surprise, mardi 28 octobre, de Abderrahmane Youssoufi et la confrontation à fleurets mouchetés entre les «Yazghistes» et les «Youssoufistes» (soutenant Abdelouahed Radi), la raison reprend le dessus. A preuve, le contraste frappant entre l’atmosphère tendue de la réunion du bureau politique de samedi 1er novembre, où les deux camps aux positions apparemment inconciliables étaient au bord de la rupture, et l’ambiance conviviale dans laquelle s’est déroulé le f’tour du 19 novembre au domicile du premier secrétaire adjoint. La crise ouverte par la démission de Abderrahmane Youssoufi semble aujourd’hui déboucher sur un compromis remettant en selle Mohamed Elyazghi à la primature du parti, sur la base d’une plate-forme politique et organisationnelle présentée par l’homme fort de l’appareil ittihadi.
Mais pour en arriver là, il aura fallu une formidable dépense d’énergie qui s’est traduite par une frénésie de conclaves, de rencontres, de négociations et de conciliabules pour rapprocher les deux points de vue et parvenir à un compromis acceptable par tous.
La réunion du 1er novembre avait propagé une onde de choc traumatisante au sein du parti et fait planer la menace d’une crise pouvant le conduire à une énième scission, qui lui aurait été fatale cette fois-ci. Passé le moment d’une tension extrême où les passions s’étaient déchaînées, les protagonistes ont pris conscience de la gravité de la situation et ont cherché à conjurer un tel sort.
Dès le lendemain, dimanche 2 novembre, on assista à un carrousel de visiteurs au Perchoir, la villa – au nom prémonitoire – de Abdelouahed Radi. Des délégations des secrétariats provinciaux du parti, des représentants des bureaux nationaux de la Jeunesse ittihadia et du secteur féminin, ainsi que des personnalités socialistes se sont succédé chez M. Radi. On a ainsi aperçu, entre autres, Ali Bouabid, Mohamed Lahbabi ou encore Houcine Kafouni.
Tous venaient s’informer sur la position du candidat, toujours virtuel, à la succession de M. Youssoufi et cherchaient à savoir si un différend l’opposait à M. Elyazghi. Non, il n’avait aucun conflit avec le premier secrétaire adjoint et le parti, uni, réussirait à dépasser cette crise… Tels étaient les termes de sa réponse à tous ses visiteurs.

Un ballet de rencontres pour convaincre les refuzniks
Le moment le plus fort de cette journée a été indéniablement la réunion en tête-à-tête entre MM. Radi et Elyazghi au domicile de ce dernier. Que se sont-ils dit? Ont-ils conclu un accord ? Dieu seul le sait (…ainsi que les concernés). Une indiscrétion, recoupée auprès de plusieurs membres du bureau politique, a néanmoins circulé sur cette rencontre. M. Radi aurait habilement suggéré à M. Elyazghi de rencontrer individuellement chacun des membres du bureau pour vider les querelles et dissiper les malentendus.
Les dix jours qui ont suivi, du 3 au 12 novembre, ont été mis à profit pour organiser ces rencontres individuelles entre Mohamed Elyazghi et chacun des membres du bureau politique. Des rencontres à cœur ouvert où se sont exprimées les préoccupations, les griefs et les craintes des uns et des autres. Le f’tour de mercredi 12 novembre chezM. Elyazghi a constitué le couronnement de cette série de rencontres.
C’est à cette occasion que le premier secrétaire adjoint du parti a présenté un projet de plate-forme aux membres du bureau politique. Un texte qui reflète, certes, le point de vue deM. Elyazghi, mais aussi les préoccupations exprimées par les autres membres de cette instance. Rendez-vous fut ensuite pris pour dimanche 16 novembre, avec comme point unique à l’ordre du jour la discussion de cette plate-forme.

Les dysfonctionnements organisationnels sur la sellette

Le jour J, changement de décor et de lieu. C’est au siège du parti, à Rabat, que le bureau politique s’est retrouvé. Pendant quatre heures (de midi à seize heures), il a planché sur le projet de Mohamed Elyazghi. Cela n’a pas suffi. Seule une moitié des membres de cette instance a pu donner son point de vue. Il a donc été décidé de poursuivre les discussions mercredi 19 novembre.
Quel est le contenu de ce texte ? Que propose-t-il ? Le bureau politique a de toute évidence reçu pour consigne de ne pas révéler le contenu détaillé de la plate-forme. La Vie éco a pu néanmoins avoir connaissance de ses grandes lignes en recoupant les déclarations faites par plusieurs membres de ce bureau, ayant requis l’anonymat – c’est devenu presque une règle étant donné la phase délicate et critique par laquelle passe l’USFP.
Cette plate-forme comporte deux volets : un volet politique et un autre organisationnel. Sur le premier volet, rien de très original. Il y a bien évidemment une évaluation des résultats du parti lors des élections communales du 12 septembre. La question cruciale des alliances y est également abordée. Le parti est ainsi interpellé pour répondre à certaines interrogations. L’allié principal est-il toujours l’Istiqlal, malgré ce qui s’est passé pendant les élections communales ? La Koutla a-t-elle encore un avenir ? Faut-il privilégier l’alliance avec les partis de gauche et surtout avec le PPS, qui a réussi une belle progression électorale ? Et que dire des alliances conclues avec certains partis de la majorité ?
Deux autres points focalisent l’attention de l’auteur de cette plate-forme. Le premier a trait à l’attitude à adopter vis-à-vis de l’islamisme et le second concerne la problématique de la transition démocratique.
Le volet organisationnel est cependant la partie la plus importante dans la plate-forme de Mohamed Elyazghi. Et, ce n’est d’ailleurs pas un hasard, c’est là que se cristallisent tous les dysfonctionnements du parti. Nos sources deviennent particulièrement loquaces lorsqu’il est question de ce volet.
Ainsi, l’une d’entre elles, réputée proche de M. Elyazghi, estime que «depuis la tenue du VIe congrès national du parti, M. Youssoufi avait pratiquement gelé l’activité des instances délibératives du parti : le comité central et la commission administrative, et marginalisé son instance exécutive, le bureau politique. M. Elyazghi propose que ces instances puissent exercer pleinement leurs prérogatives dans le processus de prise de décision partisan.» Le jugement d’un autre membre du bureau politique est sans ambages : «Le bureau politique a été l’instance partisane la plus faible depuis la tenue du VIe congrès. Il n’a jamais fonctionné en tant que tel. Les décisions n’étaient nullement prises de manière collective. Il n’y avait aucune répartition des responsabilités entre ses membres.»
Un troisième membre du bureau politique, porté pour la première fois à cette instance lors du dernier congrès, affirme que la plate-forme de M. Elyazghi énumère les réformes organisationnelles prioritaires à mettre en œuvre. Il s’agit de la rationalisation du travail de l’administration du parti, de son groupe parlementaire, de sa presse, de ses finances, des rapports entre le parti et ses ministres et entre le parti et la majorité gouvernementale.
«Bref, il faudrait avancer vers l’institutionnalisation des différentes instances du parti et des relations en son sein», conclut-il. En fait, et nos interlocuteurs sont unanimes : toutes ces mesures avaient déjà été décidées lors du VIe congrès du parti. Elles sont toutefois restées lettre morte. Mohamed Elyazghi a habilement estimé que le temps était venu de les traduire dans la réalité.
Il est à noter que cette plate-forme sera amendée et enrichie par le débat en cours de finalisation ; elle servira de base à une sorte de contrat politique entre le nouveau premier secrétaire et le parti, précisant les obligations et les droits de chacun. On peut cependant affirmer avec un risque d’erreur minime que l’essentiel y est.

Vers une contractualisation des rapports entre le leader et le parti
Alors, peut-on dire que l’on s’oriente aujourd’hui vers la sortie de la crise et l’élection de M. Elyazghi à la tête du parti ? A moins d’un retournement peu probable de situation, tout semble l’indiquer.
D’ailleurs, les déclarations de plusieurs membres du bureau politique lors de cette réunion de dimanche 16 novembre, qui avaient auparavant exprimé leur opposition à une succession automatique, vont dans ce sens. Il n’est donc plus question que d’une candidature unique, celle de M. Elyazghi. L’affaire sera, sauf surprise, rondement menée au cours de la prochaine réunion du bureau politique prévue pour dimanche 23 novembre. Mohamed Elyazghi a monnayé la légitimation de son accesion à la tête du parti contre une plus grande démocratie interne.
Question corollaire : cette crise de succession à la tête de l’USFP ne se réduirait-elle pas finalement à une surenchère du camp youssoufiste, regroupé autour des ministres du parti, pour ne pas se voir marginaliser à la direction du parti ? Le politologue Mohamed Tozy (cf La Vie éco du 7 novembre) l’affirmait sans détours : «Les amis de Youssoufi pensent qu’ils n’ont aucune garantie quant à leur avenir politique. La seule issue sauvegardant les intérêts des deux parties serait la conclusion d’un accord préalable garantissant la survie politique des perdants». M. Elyazghi semble l’avoir bien compris. Ses rencontres individuelles avec les membres du bureau politique et la plate-forme qu’il a proposée accréditent une telle hypothèse. Du moment qu’il n’y a pas de divergences politiques et encore moins idéologiques au sein de la direction du parti, tout se ramène à la recherche d’un compromis et d’un équilibre entre les deux camps.
Un membre du bureau politique, fin connaisseur de la psychologie de ses camarades, le dit avec humour : «Lors des deux réunions de dimanche 16 novembre et de mercredi 19 novembre, chacun a dit ce qu’il avait sur le cœur. En fait, la plate-forme de M. Elyazghi n’était qu’un prétexte pour donner la parole à tous les membres du bureau politique pour exprimer leurs préoccupations et leurs craintes. Ils avaient besoin d’être rassurés et ils l’ont été». Ces deux réunions ont donc servi, en d’autres termes, à une sorte de thérapie par la parole libérée