L’amazighe et les partis politiques, une tentative de récupération ?
23 janvier 2015
Tahar Abou El Farah (1014 articles)
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L’amazighe et les partis politiques, une tentative de récupération ?

L’Istiqlal célèbre le Nouvel An amazigh à  Ajdir et se fend d’une «déclaration» pour immortaliser son action.
Discrètement, le PAM prépare un mémorandum portant sur la cause amazighe dans sa globalité.
Le PJD crie à  la surenchère politique tout en tenant à  se dédouaner auprès du mouvement amazigh.

«L’amazighe fut et reste au cœur du combat pour la réforme politique et constitutionnelle dans notre pays, car point de démocratie sans amazighité». Qui aurait pu croire, il y a à peine quelques années, que le Parti de l’Istiqlal ferait sien ce slogan porté par le mouvement culturel amazigh depuis le début des années 90 du siècle dernier. Et pourtant, l’Istiqlal de Hamid Chabat non seulement reprend à son compte cette revendication, mais en fait un credo pour sa bataille qu’il décide, subitement, de livrer pour la cause amazighe. Hamid Chabat, élu à la tête du parti il y a un peu plus de deux ans, a créé la surprise, l’année dernière, en décidant d’offrir un jour de congé payé à ses employés, dans tous ses locaux, à l’occasion du jour de l’An amazighe qui coïncide avec le 13 janvier de chaque année. Une année plus tard, à la stupéfaction de tous, il offre cette journée de congé au personnel du parti, aux députés et conseillers et aux fonctionnaires rattachés à ses deux groupes parlementaires et s’en va célébrer l’an 2965 du calendrier amazigh à la tête d’une forte délégation de l’Istiqlal, à Ajdir (Khénifra), localité rendue célèbre par le discours historique du Souverain du 17 octobre 2001. Et pour donner une portée politique a cet acte, il décide de le clôturer par une déclaration, (déclaration d’Ajdir), mettant en garde contre «de graves dangers» que recéleraient «les tergiversations dans la mise en œuvre de la protection constitutionnelle de la langue et la culture amazighes». En même temps, l’Istiqlal réitère une revendication qu’il partage avec les principales formations de l’opposition qui est celle de décréter le jour de l’An amazigh (le 13 janvier) fête nationale, chômée et payée. Depuis que le parti a décidé de rompre son alliance avec le PJD, au lendemain de l’élection de Hamid Chabat à la tête du parti, l’Istiqlal multiplie les initiatives en ce domaine. Dans sa «déclaration», il rappelle que «le Parti de l’Istiqlal qui avait, dans son mémorandum du 3 janvier 2013 au chef du gouvernement, insisté sur l’importance d’accorder la priorité à la promulgation de la loi organique officialisant l’amazighe est le même qui a présenté une proposition de loi portant sur le Conseil national des langues et de la culture marocaines et c’est encore lui qui a proposé, par le biais de son groupe parlementaire, il y a une année, de décréter le jour de l’an amazigh fête nationale dans le cadre d’une initiative visant à conforter l’amazighité dans son droit historique à l’existence officielle avec tout ce que cela suppose comme garanties de protection, d’appui, de soutien et de diffusion ; cependant, toutes ces initiatives mues par un esprit patriotique élevé sont restées sans réponse à ce jour de la part du gouvernement».

Une action louable, mais…

Question : Ce retournement subit dans le discours politique du parti –les interventions ouvertement hostiles de M’hammed El Khalifa, en son nom, à la proposition de l’officialisation de la langue amazighe au moment des débats de la réforme constitutionnelle de 2011 sont édifiants- relève-t-il d’un changement de position ou d’une simple tactique politique ? L’activiste amazigh Ahmed Assid, membre de l’Observatoire amazigh des droits et des libertés (OADL), est catégorique. «L’action de l’Istiqlal relève beaucoup plus de la tactique politicienne que d’une position politique du parti. Ce n’est donc pas un changement de position, parce que cela suppose un changement idéologique relatif à la question amazighe», affirme-t-il. Et pour preuve: «Hamid Chabat, lui-même, va confirmer cette thèse, juste après la Déclaration d’Ajdir, dans des propos où il considère qu’Idriss 1er est le fondateur de l’Etat marocain. Cette assertion va à contresens du contenu de la déclaration qui précise que l’histoire du Maroc remonte au moins à 2965 ans. Et en trois millénaires se sont succédé sur la terre marocaine des Etats et des royaumes maures, puis d’autres dynasties avec l’avènement de l’islam. L’Etat fondé par Idriss 1er s’inscrit dans la continuité de ce qui avait déjà existé». Ce qui ne veut pas dire, nuance-t-il, que l’action en elle-même n’est pas louable. Elle a d’ailleurs été saluée par une grande partie du mouvement amazigh, dont le réseau pour la citoyenneté «Azetta» auteur d’une proposition de loi portant sur la mise en œuvre de l’article 5 de la Constitution, déposée, puis retirée par le groupe du RNI à la première Chambre. «Une telle action nous donne l’impression que nos actions envers la classe politique ont commencé à donner leurs fruits. Ce que nous souhaiterions c’est que d’autres formations suivent cet exemple», affirme-t-on auprès de ce réseau associatif. Ce n’est, semble-t-il,  pas le cas, puisque le PJD a aussitôt mobilisé toutes ses ressources pour décrier cette initiative de l’Istiqlal. Pour le parti islamiste, cette action ne peut avoir autre motif que la surenchère politique et la quête des voix électorales. Aussi, et contrairement à ses habitudes, le PJD rend publique une question orale que le patron de sa jeunesse, également député, s’est empressé d’adresser au ministre chargé de la fonction publique. Curieusement, et entre les milliers des questions qu’il adresse au gouvernement (il en a adressé 3031 au titre de la dernière année législative), c’est cette question qu’il décide d’ébruiter et de diffuser à une large échelle. D’autant qu’elle accuse l’Istiqlal de vouloir semer le désordre au sein des institutions. Des accusations, ses ténors n’en tarissent pas. Elles vont jusqu’à prêter, insidieusement, à l’Istiqlal la volonté de saper le militantisme du mouvement amazigh et semer la discorde (la fitna) dans la société. L’Istiqlal s’en défend. Son porte-parole précise que ce que vient de faire l’Istiqlal n’est aucunement un changement de position.

Une composante de rang inférieur

Pour reprendre une déclaration d’Adil Benhamza, député et porte-parole du parti, «c’est une clarification de la position du parti vis-à-vis de l’amazighe. Et aujourd’hui nous avons pu exprimer des positions qui faisaient objet de débat au sein du parti». Une position peu défendable. Pour une partie du mouvement amazigh, «c’est une tentative de récupération de la question amazighe ni plus ni moins venant d’un parti qui a toujours prôné l’arabisation tous azimuts, et qui rêve d’un grand Maghreb exclusivement arabe». Au cas contraire, observe Ahmed Assid, «qu’il change de littérature politique et de ligne idéologique pour se conformer à la portée symbolique de la célébration du jour de l’An amazigh. Cela dit, pour en arriver là, l’Istiqlal semble avoir encore beaucoup de chemin à faire». Malgré tout, «nous soutenons, au sein du mouvement amazigh, l’initiative de l’Istiqlal et lui demandons de faire preuve d’une plus grande cohérence entre cette initiative et son discours politique». Que le parti ait décidé de tirer profit de la symbolique d’Ajdir , cela signifie qu’il veut donner à son action une légitimité institutionnelle en l’inscrivant dans la droite ligne du discours du 17 octobre 2001 et de la volonté royale de réhabiliter cette composante de l’identité nationale. Et si a priori, on comprend, voire partage l’initiative de l’Istiqlal, aussi bien au sein de la classe politique que dans le mouvement associatif, ce qui est moins compréhensible c’est la sortie du PJD. «La réaction du PJD est une erreur. Si le parti croyait en la question amazighe comme il le laisse entendre, il aurait pu prendre l’initiative de sortir la loi organique portant mise en œuvre de l’officialisation amazighe de l’ombre», affirme Ahmed Assid. Et d’ajouter: «Le fait de critiquer l’Istiqlal pour son initiative relève de la surenchère politique, ni plus ni moins. Bien plus, au moment où la priorité serait de donner corps à l’article 5 de la Constitution, le PJD s’empresse d’introduire au Parlement une proposition de loi portant sur la protection de la langue arabe (pourtant langue officielle du Maroc depuis 1962). Et cela à titre individuel sans aucune concertation avec les partis membres de la majorité gouvernementale. Ceci prouve que le PJD a encore un problème avec la question amazighe». Ce que confirme le politologue Tarik Tlaty.
Le PJD, affirme-t-il, «est en parfaite cohérence avec ses positions. Il a toujours considéré l’amazighe comme une composante inférieure de l’identité marocaine qui est, avant tout, arabo-islamique».
Cela dit, observe ce professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II, la réaction du parti au pouvoir est prévisible quoique, cette fois, savamment enrobée d’un souci de préservation des institutions que se retrouvent perturbées par l’initiative de l’Istiqlal. De toutes les manières, et «c’est une constante dans le comportement politique du PJD. Tout ce qui est lié à Hamid Chabat ou vient de lui est décrié, toutes ses initiatives et actions sont vilipendées, abstraction faite de leur contenu et leur objectif».

Pendant ce temps, le PAM marque son terrain

Le patron de l’Istiqlal, quant à lui, poursuit ce politologue, «a tenté de faire d’une pierre deux coups. D’une part, il alimente une surenchère vis-à-vis du chef du gouvernement qui n’accorde pas une grande importance à la composante amazighe de l’identité marocaine. La preuve est qu’il ne veut toujours pas déclarer le jour de l’An férié. D’autre part, il ne voulait pas laisser le terrain au PAM pour l’occuper tout seul». Tout le monde le sait, le PAM considère la question amazighe comme l’une des grandes questions sur lesquelles il travaille depuis sa création. C’est l’un des piliers de son projet politique. Les questions orales adressées aux membres du gouvernement, les positions du parti (exprimées dans ses communiqués ou par ses initiatives), les déclarations de ses dirigeants…, tout cela verse dans ce sens. «Le PAM se considère même comme le porte-flambeau du discours d’Ajdir», confie-t-on auprès de sa direction. En atteste d’ailleurs ce mémorandum préparé discrètement, en collaboration avec des acteurs du mouvement amazighe, par sa section de Dchaïra (Agadir) qui a été soumis au bureau politique à l’occasion de la célébration du Nouvel An amazigh. Le document devrait ensuite faire l’objet d’un débat interne, voire d’une concertation publique. Et contrairement à l’Istiqlal qui tente d’exploiter la portée symbolique du jour de l’an et du discours d’Ajdir, le PAM planche sérieusement sur la question dans toutes ses facettes : les droits linguistique et culturel, l’état-civil, les droits économiques et sociaux, l’éducation et la formation, la presse et la communication…
C’est pour dire que «l’intérêt du PAM pour la question ne date pas d’hier, le parti est lié organiquement à la question depuis sa création dans le sens de servir l’identité amazighe et promouvoir la mise en œuvre de son officialisation», affirme ce cadre du parti. En somme, l’Istiqlal, le PJD, le PAM, mais aussi l’USFP, chacun selon ses convictions, s’accordent pour surfer sur cette vague à seulement quelques mois des élections. Difficile de ne pas y voir un calcul politique et une tentative d’amadouer une partie de l’électorat. S’il est difficile d’ôter le caractère électoraliste à la récente sortie de l’Istiqlal et la réplique du PJD, ce n’est forcément pas le cas pour les autres formations. De toutes les manières, affirme M. Tlaty, «différentes études sociologiques le confirment, jouer sur une composante de l’identité marocaine à des fins électorales ne donne jamais rien de bon. L’approche «raciale» ou identitaire n’est pas un déterminant électoral. Et ceux qui parient sur les voix d’une composante donnée de la société marocaine sont dans l’erreur».
Au demeurant, observe Ahmed Assid, la question amazighe est une question très sensible qu’il faut aborder avec beaucoup de précautions. «Elle est aussi sensible que la question du Sahara, de la femme ou les questions relevant du domaine de la religion. Et comme tout le monde sait, dans ces questions, le gouvernement ne peut rien décider sans s’en référer au Roi». Les partis ne peuvent pas non plus faire pression pour imposer une vision au détriment d’une autre.
Cela dit, pour le mouvement amazigh, ce genre d’action reste louable et nécessaire pour que le débat sur la question soit animé et maintenu. Pour une certaine classe politique qui commence à peine à prendre conscience de cette réalité, la question est devenue l’objet non seulement de surenchères politiques, mais aussi de certaines actions extrémistes dont la récente décision d’un groupe conduit par un ancien parlementaire (recherché pour trafic de stupéfiants) de créer un mouvement séparatiste du Rif à l’étranger. «Au PAM nous avons compris qu’il fallait réagir avant que cela ne dégénère», affirme ce cadre du parti. Il fallait surtout que les autres formations prennent des initiatives et des positions officielles afin de barrer la route aux expressions identitaires extrémistes quel que soit leur contenu.

Tahar Abou El Farah

Tahar Abou El Farah