Nawal Sekkat souffle sur la toile et sur les mots
3 janvier 2011
Amira Khalfallah (90 articles)
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Nawal Sekkat souffle sur la toile et sur les mots

La jeune peintre expose à  la galerie Mohamed El Fassi à  Rabat jusqu’au 1er janvier. La sculpture marque une nouvelle étape dans le travail de l’artiste.

Il y a dans les interstices de ses toiles force conviction et doute. La peinture de Nawal Sekkat ressemble à la vie, rassemble les émotions de la vie. Elle est multiple, laisse perplexe, offre une multitude d’interprétations. Ses compositions picturales naissent de contraste. L’artiste se joue des couleurs et des formes, jusqu’à ce que la lumière déchire la toile et laisse entrevoir d’autres réalités. «J’ai commencé par le figuratif. Au début, j’exprimais ce qui est palpable et au fur et à mesure qu’on apprend les secrets de la peinture et ses expressions, on se permet d’aller plus loin. Là je me suis permise de raconter des histoires qui ont pris forme à force de travail et puis, avec le temps, les formes évoluent», raconte-t-elle.  
L’art de Nawal Sekkat se cristallise autour du flou. Dans ses formes incertaines, entre ombre et lumière, se dégage une sensation de chaleur, une énergie est renvoyée. Danièle Schantz, directrice du musée d’art et d’histoire à Draguignan, tente d’expliquer ce phénomène. «La peinture de Nawal, c’est une recherche de la lumière, cette lumière qui selon elle symbolise ‘‘la vie, l’existence effective’’. Contemplez ce blanc qui apparaît pur ou à peine mélangé, pour contrôler les flammes rougeoyantes de ces flous humains aux douces courbes cernées d’ocre, de feuilles d’or, de mauve et qui jaillissent vers une liberté que seule, parfois, les limites du cadre enferment». En effet, les œuvres de Nawal Sekkat portent une charge émotionnelle énigmatique. Plus on s’attarde sur ses toiles et plus il y a de choses qui circulent, et de nouvelles qui s’installent.
Une fois qu’on est pris au piège Sekkat, on s’y établit et on oublie le temps. Car l’interactivité est bien réelle, «effective». Ses toiles respirent fortement. On les entendrait presque, haletantes, vivantes et c’est peut-être cela qui émeut en les regardant. Les déchirures qu’elle dessine, interpellent le sens, racontent, à chaque fois, une nouvelle histoire. D’abord celle de l’artiste, ensuite, celle de l’artiste avec ses toiles. La nouvelle série de tableaux qu’elle expose en ce moment à la galerie Mohamed El Fassi à Rabat (un très bel espace cédé gratuitement par le ministère de la culture aux peintres), s’empare de ces formes traversées par la lumière. La lumière chez la peintre, s’incruste, s’impose, libère la matière. «Les œuvres de Nawal Sekkat ne sont pas non figuratives, mais imagées, dans le sens où elles sont, non des constructions mathématiques ou intellectuelles pures, mais les reflets d’un imaginaire fécond, d’une expression, en quelque sorte l’esprit d’une âme», dit d’elle le critique d’art, Alain Coudert.
Ceux qui connaissent les travaux antécédents de l’artiste verront que cette nouvelle série de tableaux s’inscrit dans la continuité de son travail. Mais un travail plus coloré, nuancé, et merveilleusement composé. Nawal Sekkat est une artiste avec le don de l’équilibre délicat des constructions et de l’harmonie esthétique. Un instinct que l’on retrouve sur sa pâte à papier ou sur la toile. Sur le cuivre, c’est une toute autre histoire ! «J’ai commencé à travailler le cuivre en 2007. Pour moi, il s’agit de transcendance. Une démarche qui accompagne mon travail en parallèle.  Ce sont des carrés parfaits à la base, transcendés par la joie, la mélancolie, les tumultes de la vie… Avec le temps, il évolue et change de forme. Il peut être brisé, se déteindre, il continue à vivre. En réalité, c’est la feuille en métal qui m’intéresse. Les métaux ont cette aptitude à capter la lumière. Le rendu me parle». La lumière est le leitmotiv, le fil conducteur de ses œuvres mais aussi et plus encore dans cette nouvelle exposition, les mots. Ces histoires écrites sur feuille de cuivre, d’or ou d’argent.   

«Tout ce qui m’entoure ne me laisse pas indifférente»

Les écritures captent l’énergie du cuivre ou inversement. Chaque tableau de Sekkat évoque autant d’espace de voyage, de terres possibles. Des signes, des traces, qu’elle a probablement hérités de ses séances de photographie qu’elle exerça en 1998, lorsqu’elle allait chercher son inspiration au fond des reliefs de l’Atlas de son enfance. De ce contact avec la terre, avec la pierre est née une volonté de travailler de nouvelles matières. Ses nouvelles sculptures viennent probablement de là. «Sortir de la toile c’est un défi pour moi. Repousser les limites à la recherche d’une expression meilleure. L’expression plastique est le lieu de mon propre dépassement. A mon sens, il faut oser explorer d’autres horizons dans l’expression plastique».
Dans ce dépassement, dans ses nouvelles recherches s’inscrivent des entrelacs, des mariages, des rencontres comme ce qu’elle a présenté lors de cette nouvelle exposition où elle confronte, plexiglas et ardoise, pour l’artiste, «la cohabitation de cette partie transparente fluide avec des courbes et des formes douces et l’ardoise, coupée de façon brute, rigide…, c’est une recherche d’harmonie et d’équilibre». Jusqu’au bout, Nawal Sekkat place sa démarche sur les contrastes et lie ce qu’elle fait à l’instant, à l’inspiration de l’instant. Le reste est, selon elle, superflu. «Le temps n’est pas un facteur important. Parfois c’est des pulsions avec un résultat satisfaisant. C’est très aléatoire», dit-elle. Mais la recherche d’équilibre, d’harmonie est toujours présente. «Pour s’exprimer, Nawal Sekkat conjugue les matières et agence les formes comme l’écrivain les verbes et les mots. Elle, peint, colle, déchire, réinstalle inlassablement ses éléments sur la toile jusqu’à obtenir l’équilibre recherché», renchérit Coudert.   
La diplômée des arts plastiques à l’Ecole technique d’art plastique de Casablanca, en 1994, n’a pas cessé de peindre et s’est inscrite dans un long parcours d’apprentissage et de formation. Nawal Sekkat ne peint pas seulement dans le silence de son atelier, mais se nourrit de tous les bruits, de toutes les choses de la vie et de rencontres. L’artiste est aussi une femme d’action, une femme engagée. Elle est membre fondateur de l’association Ambre Maroc qui œuvre pour la promotion de l’art en orgnisant des échanges interculturels et intergénérationnels. Elle est aussi membre de l’Association marocaine des artistes plasticiens et accompagne des événements culturels. «Mon engagement se poursuit au-delà de mon atelier», insiste-elle. «Tout bon peintre peint ce qu’il est…», disait Jackson Pollock, Nawal Sekkat n’a pas fini de nous surprendre.