Grande rétrospective des arts plastiques à  Casa
5 novembre 2004
Lavieeco (25577 articles)
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Grande rétrospective des arts plastiques à  Casa

Jusqu’au 13 novembre se tient dans l’ex-cathédrale du Sacré-Cœur, la Grande exposition nationale des arts plastiques. Outre son intérêt artistique pur, elle présente un intérêt pédagogique puisqu’elle reconstitue, avec une collection riche de 300 œuvres de très bonne facture, réalisées par 137 artistes marocains, la naissance et l’évolution des arts plastiques au Maroc.

Heureux Casablancais qui ont à se mettre sous la dent un morceau de choix, la Grande exposition nationale des arts plastiques, depuis longtemps promise, sans cesse ajournée, aujourd’hui offerte, en un lieu, ce qui en intensifie le plaisir, pétri de beauté sobre : la cathédrale du Sacré-Cœur, transformée, pour son salut et notre bonheur, en forum de la culture.

Au début étaient les enlumineurs et les miniaturistes
L’exposition, qui jamais ne se fourvoie dans l’exhibition folklorique, mérite le détour. Pour trois raisons. La première tient à la richesse des pièces rassemblées : près de 300 œuvres commises par 137 artistes, empruntées au ministère de la Culture, à la galerie Moulay Ismaïl et à la collection Marsam, parmi lesquelles certaines apparaissent très rarement sur les listes habituelles des prêteurs. La deuxième raison réside dans la facture remarquable des œuvres exposées, qui illustrent la bonne tenue des arts plastiques marocains, gage de leur réputation constamment honorable. De fait, cependant que la chanson s’essouffle, que le théâtre enchaîne les bides et que le cinéma ne voit pas toujours clair, l’art ne faillit jamais à son devoir d’excellence. La troisième raison se trouve liée à la portée pédagogique de l’exposition. En n’ostracisant aucun courant, style ou tendance, dans la mesure du possible, celle-ci propose un panorama de l’art marocain, dont il est loisible de tirer une leçon d’histoire. En plusieurs étapes.
Il convient de commencer par rectifier l’erreur selon laquelle «la pleinture est arrivée au Maroc dans les malles du colonialisme». Ainsi que le rappelle Toni Maraini, dans le n° 33, 2e semestre 1999, de la Revue Noire, les maîtres artisans possédaient, bien avant le Protectorat, un outillage technique incluant couleurs, pigments, teintes, vernis, mélanges, solvants, huiles, spatules, différents genres et tailles de pinceaux, et de craie pour tracer les dessins sans lesquels ils n’auraient pas pu décorer avec art et savoir bois, plâtre, céramique et – surtout – enluminer les manuscrits, calligraphier les textes et peindre les miniatures. En outre, prospéraient déjà les imagiers populaires qui puisaient leur inspiration dans les sources vives de la Bible et du Coran et la vie des saints : Adam et Eve, le sacrifice d’Abraham, Joseph et Zoleikha, L’arche de Noé, Sidna Ali Ibn Abi Talib, Sidi Rahal Al Boudali, Sidi Ahmed Tijani… Sans parler des miniaturistes, dont certaines œuvres, telle que Bayad et Rayad, furent exécutées au XIIIe siècle. Bref, la peinture, du moins sous sa forme non savante, était présente avant l’irruption européenne.

Certains considèrent Ben Ali R’bati comme précurseur de l’art contemporain…
Pour avoir usé du chevalet, inconnu à l’époque, Mohamed Ben Ali R’bati, auteur de scènes d’apparat, est considéré par certains comme le précurseur de l’art contemporain marocain. Honneur dont d’autres, occultant les vocations soudaines et secrètes du premier quart du siècle dernier ou les peintres comme Abdessalam El Fassi Ben Larbi, touchés par le ferment moderniste, accordent au couple de l’élan brisé : Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui. Le premier, enfant de Boujad, formé à Paris puis à Varsovie, était fasciné par le signe, et ses toiles, des monogrammes de couleurs, se présentent comme une invitation à un voyage spirituel dans ce dernier. Après des études à Fès, Jilali Gharbaoui obtient en 1952 une bourse pour l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Il rencontre et se lie d’amitié avec Pierre Restany et Henri Michaux. Il séjourne en 1958 à Rome puis rentre à Rabat. Epuisé par son angoisse existentielle et sa dipsomanie, il est retrouvé mort à l’age de 41 ans, au petit matin, sur un banc public parisien. Dès 1952, il s’exprime pleinement par une gestuelle alliée à la calligraphie, qui appellent dramatiquement à la vie. Une œuvre claire, lumineuse, riche, inépuisable.

Belkahia, Melehi et Chebaâ, des révoltés qu’unit la même aversion pour la peinture folklorique
On s’accorde à soutenir que Ahmed Cherkaoui et Jilali Gharbaoui sont les premiers peintres à ouvrir à l’art marocain la voie de la modernité. Beaucoup s’y engouffrent et égaient de leur nouveau savoir-faire salons annuels et ateliers d’art (dont celui de Jacqueline Brodkys à Rabat). Mais les conversions isolées ne font pas communauté. Autrement dit, il y a des peintres, mais il n’y a pas encore une peinture assumant sa destinée et imposant ses lignes de démarcation. Un trio de rebelles va sonner la charge contre la mièvrerie, le folklorisme et la fadeur auxquels la peinture marocaine est encline selon le bon vouloir des consécrateurs. Nous sommes en 1964. Farid Belkahia, Mohamed Melihi et Mohamed Chebaâ, tous trois jeunes enseignants à l’Ecole des Beaux Arts de Casablanca, secouent le cocotier des valeurs esthétiques désuètes, affranchissent l’art du joug colonial et l’arriment à une modernité qui ne regarde pas de haut la tradition. Voilà. La «rupture épistémologique», voulue par le philosophe Abed El Jabri, est consommée.
Mais qui sont ces trois trublions qui ont donné le jour à la peinture contemporaine marocaine ? Né à Marrakech, en 1934, Farid Belkahia, est ce qu’il est convenu d’appeler un autodidacte. Il s’éprend de la peinture, sacrifie l’enseignement pour s’y vouer pleinement. Après un séjour édifiant à Paris puis à Prague, il rentre au Maroc en 1962, où il est nommé à la tête de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca. Son œuvre s’adosse à un refus du mal que l’homme inflige à l’homme. Elle transmet les flux de la transe, la quête d’un salut que l’homme arrache dans son combat contre la mort. Avec la maturité, elle ne cesse de grandir dans un mouvement de lignes et de couleurs en évolution : recherche, affinement des rapports d’ombre et de lumière, concentration sur des thèmes, comme celui du malhoun, approfondissement du sens des formes. Mohamed Melihi, lui, est une sorte d’artiste picaresque. Doué d’une curiosité sans rivages, il se transporte d’un lieu à un autre, afin d’affûter son style. Des études distraites à l’Ecole des Beaux-Arts, suivies d’escales fécondes à Séville, Madrid, Rome, Paris et New York. Au bout, l’adhésion à l’expression abstraite en raison de sa compatibilité avec l’essence de la culture arabo-musulmane.
C’est par rejet de l’enseignement, à tonalité coloniale, dispensé par son professeur à l’Ecole des Beaux-Arts de Tétouan, Mariano Bertuchi, que le jeune Mohamed Chebaâ s’emploie à forger sa propre personnalité picturale. Mordu de folklorisme, orientalisme et paysagisme, Bertuchi les présente comme le fin du fin de l’expression picturale. Mohamed Chebaâ, en revanche, y lit une offense à la marocanité. Il s’en va chercher la muse dans l’argile, le plâtre, la sculpture et le dessin, éprouve sont talent de peintre dans les natures mortes. A Rome, la puissance expressive du monochrome lui est révélée grâce à Jakson Pollok et Franz Kleine, il s’initie à la gestualité.
En 1976, une trentaine d’artistes se regroupent dans l’Association nationale des plasticiens

Farid Belkahia, Mohamed Melehi, Mohamed Chebaâ, trois itinéraires distincts, mais trois révoltés unis par la même aversion de la peinture folklorique, hissée au rang de référence par les services des Beaux-Arts. Isolés au début, ces francs-tireurs vont bientôt recevoir de précieux renforts: Mohamed Hamidi, Mohamed Ataallah et Mustapha Hafid. Premier acte protestataire retentissant, en 1969. Pour s’élever contre le poussiéreux Salon de Printemps à Marrakech, véritable tout-à-l’égout, le petit groupe d’artistes «fomente» une exposition-manifeste sur la Place Jamaâ El-Fna, où sont explicitées les relations entre l’artisanat marocain et l’art moderne. L’effet en est heureux: les mœurs picturales établies se mettent à décliner, pendant que la nouvelle peinture commence à sortir de l’ombre. Le groupe s’étoffe. Mahjoubi Aherdan, Karim Bennani, Mekki Megara et Saad Cheffaj, entre autres transfuges de Rabat et de Tétouan, s’enrôlent sous la bannière. On se serre les coudes, multiplie les initiatives secouant de fond en comble la vie artistique. C’est ainsi qu’est constituée l’Association nationale des plasticiens marocains, dont la première exposition regroupe, en 1976, une trentaine d’artistes. La peinture contemporaine marocaine prend réellement son envol.
Mis en vive lumière, les «pionniers» poursuivent leur chemin de gloire sans peur et sans reproche, pendant qu’une génération relativement plus jeune émerge doucement. Mohamed Kacimi en était la figure de proue. S’il s’appuyait sur l’écriture et la calligraphie dans ses premières œuvres, cet artiste atypique (dont la première exposition à Meknès date de 1964) y échappa assez vite pour affirmer une œuvre peinte forte et originale où gestuelle abstraite et fantôme de figuration s’affrontent.
Se détachaient aussi de la deuxième vague des pinceaux aussi délicats que Fouad Bellamine, Hassan Slaoui, Abderrahmane Meliani, Saâd Hassani, Mustapha Boujemaaoui, et d’autres encore, tels que Abdallah Hariri, Abdelkébir Rabi, Houssein Talal, Abderrahmane Rahoul ou Abdelkrim Ghattas, jaloux de leur discrétion, mais artisans éblouissants des seventies «riches en parcours individuels, vocations et recherches venant élargir les horizons de la création et témoignant ainsi pour les décennies suivantes – entre vieilles disputes et nouvelles actions – de la concrète, définitive et multiforme présence de la peinture et de l’art contemporains au Maroc», comme l’écrit Toni Maraini.
De périodes novatrices, prolifiques, éclairées, l’histoire de la peinture marocaine est constamment semée. Faute d’espace, il serait malaisé de les évoquer toutes. Contentons-nous de répéter cette évidence : la peinture au Maroc ignore la léthargie et la sclérose, et sans cesse se renouvelle. Sans doute parce que c’est le seul champ créatif où la femme n’est pas seulement représentée en nombre mais aussi considérée comme actrice à part entière

«Peinture abstraite», 1982. Avec Belkahia et Chebaâ, Mohamed Melehi est un de ceux qui ont fomenté, en 1969, l’exposition-manifeste de Jemâ El Fna, à Marrakech, explicitant les relations entre artisanat et art moderne.