Fayçal Azizi : Sublime cabotin
14 mars 2012
Sana Guessous (306 articles)
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Fayçal Azizi : Sublime cabotin

Chanteur vedette du groupe K’lma, comédien montant, pilier de la compagnie Dabateatr, Fayçal Azizi incarne le tordant Habib dans Kaboul Kitchen, la série qui cartonne sur Canal+.

«Quel bonheur de rentrer à Rabat ! J’ai déjà l’impression de balancer mes fringues partout et de me glisser dans mon pyjama», s’extasie ce garçon chevelu en déployant les bras, comme pour enlever sa veste en jean bleu clair. À vingt-six ans, Fayçal Azizi est plein d’une malice toute enfantine. Ce petit être solaire fait la toupie avec son corps et, avec sa bouche, des sourires, des tas de sourires, c’est incroyable. Quand il ne fait pas le pitre, il vous fixe de son air le plus grave, le plus candide, et vous assène une ou deux vérités tonitruantes, pascaliennes, c’est effarant.
Cet après-midi-là, notre promenade au hasard des rues nous mène Au Hasard, le café, à quelques pas de la gare Rabat-Ville. Le comédien y fait comme chez lui, déplie ses jambes, ses doigts, son ordinateur, et hop, en moins de deux, s’attelle à rattraper le temps perdu : «“Summer Evening” sur Aswat, tu t’en souviens ? Trois heures d’antenne tous les jours ! Tu imagines ? C’était dur mais très utile. La radio m’a beaucoup aidé à développer, à fluidifier le contact avec le public. Les auditeurs qui m’appelaient pendant l’émission, je les transformais en personnages de pièce théâtrale à qui je donnais la réplique», se souvient Fayçal.
Que de chemin parcouru, depuis ! Trois ans après Aswat, notre fraîche  vedette donne la réplique à Gilbert Melki (La Vérité si je mens) dans le dernier-né de Canal+ : la série Kaboul Kitchen, tournée à Casablanca. «Douze fois trente minutes de bonheur», s’emballe un journaliste du Nouvel Observateur. «J’y joue le rôle de Habib, un serveur afghan, souffre-douleur de Jackie, le propriétaire du restaurant (Gilbert Melki). Habib, c’est le gars complètement à l’ouest, on a l’impression qu’il est tout le temps shooté à l’opium», rigole l’acteur. En France, les répliques du garçon de café paumé sont devenues cultes : «Ça craint du c… Je serai vigilant comme une tourterelle… Habib dit vraiment n’importe quoi !». Mais il le dit si bien que Fayçal Azizi vient de signer pour une nouvelle saison, douze fois trente minutes de gloire additionnelle. «J’ai reçu un coup de fil de Gilbert himself ! Il a tenu à me dire qu’il était ravi de ma prestation et fier d’avoir tourné cette série avec moi».

Une désastreuse expérience à la médiathèque Hassan II

Mais tout n’est pas idyllique pour autant, dans le parcours du jeune comédien. Après une parenthèse d’animation à Radio Aswat, Fayçal a vécu trois mois au Royaume de Kafka, littéralement. «J’ai réussi le concours de la médiathèque Hassan II, qui cherchait un directeur artistique. A 24 ans, j’avais un superbe bureau, un gros budget, une belle salle de théâtre dernier cri et, en principe, carte blanche pour imaginer la programmation culturelle». En principe seulement, car à chacune de ses propositions, les supérieurs applaudissaient à tout rompre avant de lâcher un soupir embarrassé : «Oui, mais comment te dire… C’est trop osé… On est à côté de la mosquée, tu comprends». «Je ne leur ai pourtant jamais suggéré de planifier des spectacles de strip-tease», ironise Fayçal, qui démissionne alors avec fracas. «J’étais payé à ne rien faire. Dans ce pays, on est parfois payé pour être incompétent, c’est dingue. J’avais l’impression de gaspiller l’argent du peuple. Un pur gâchis».

«Dabateatr fait le boulot du ministère de la culture»

Fin d’un fiasco, début d’une belle idylle : avec Dabateatr, Fayçal va enfin pouvoir se rendre utile. La notion de «théâtre citoyen», l’idée de questionner, d’analyser la société, de pointer ses tares sur les planches le subjugue. «Dans un pays comme le nôtre, monter une structure comme Dabateatr, c’est ambitieux et très dur au quotidien. On s’est retroussé les manches pour faire le boulot du ministère de la culture. À Rabat, on est dix fois plus actifs, voire beaucoup plus. Il faut voir les locaux de la troupe, ça grouille, ça s’agite de partout ! On dirait Wall Street». Fayçal et ses compères de la troupe réfléchissent en ce moment à implanter une «franchise» Dabateatr à Casablanca. «Le Maroc est miné, dans un sale état. On dirait qu’il entame une lente convalescence, après une maladie qui s’appelle l’éducation défaillante et l’indigence culturelle». Avec ses maigres moyens, Fayçal Azizi tient à améliorer les choses. «Moi je ne bouge pas d’ici. Que j’aie du boulot à New York ou à Paris, je dormirai à Rabat, toujours», promet-il, avant de poursuivre : «Ici, on ne peut pas se permettre d’être carriériste, comme en Allemagne ou au Canada. Vu l’état actuel des choses, il ne faut pas travailler que pour soi, mais pour la communauté, pour le pays. Il nous faudrait nous acquitter de quelque chose qui ressemble à un service militaire. On l’appellerait par exemple le service humain», songe Fayçal à haute voix. D’où l’importance pour l’école marocaine de mieux orienter ses élèves, «afin qu’ils puissent s’épanouir et aider à s’épanouir autour d’eux», insiste le jeune homme, qui a galéré longtemps avant de faire accepter ses idées, sa vocation pour les arts vivants : «J’étais scientifique au lycée. Alors bien sûr, quand j’ai décidé, après le Bac, de passer le concours de l’ISADAC (Institut d’art dramatique de Rabat), toute ma famille a crié au scandale». Et aujourd’hui, alors ? «Tout le monde à la maison trouve à présent que mon école de théâtre est un super débouché ! On la conseille même aux petits cousins et neveux», fanfaronne Fayçal avec des sourires. Des tas de sourires.