Ces femmes marocaines qui ont investi la culture et les arts
30 mai 2008
Lavieeco (26225 articles)
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Ces femmes marocaines qui ont investi la culture et les arts

A l’occasion du 1 200e anniversaire de la naissance de la ville de Fès, les 30 et 31 mai, au cÅ“ur
de la savante Qarawiyine, a lieu un colloque qui, comme son intitulé – «Le Maroc au féminin» – l’indique, rend hommage à  la femme marocaine et met en lumière son abondante créativité. Une occasion pour évoquer le rôle de celles qui ont tant fait pour le rayonnement de la culture au Maroc.

Dans une lettre adressée à son amante, Louise Colet, Gustave Flaubert écrivait : «La femme orientale est une machine et rien de plus, elle ne fait aucune différence entre un homme et un autre homme. Fumer, aller au bain, se peindre les paupières et boire du café, tel est le cercle d’occupations où tourne son existence». En substance, elle serait un être tourmenté par la chair, passant le plus clair de son temps à se faire une beauté à des fins séductrices.

C’est ce même prisme déformant que reflètent les toiles des peintres Delacroix, Matisse, Joseph de la Nézière, Edouard Edy-Legrand, Henri Jean Pontoy, Jules Galand, Jacques Majorelle… La femme orientale – marocaine, algérienne, turque – y apparaît généralement dans une pose alanguie, nudité insatiable offerte à la jouissance du mâle passant, corps sans âme, tout juste un sexe, pas une once d’esprit.

Au rebours de cette vision fantasmée, le colloque autour du «Maroc au féminin» s’attachera à montrer qu’au Maroc l’esprit n’est pas l’apanage de l’homme, la femme prouvant qu’elle est aussi apte que ce dernier à se délecter des nourritures spirituelles.

Les écrivaines marocaines privilégient nouvelle et poésie
Il n’est pas fortuit que le colloque ait élu la Qarawiyine pour ses débats. Nul n’ignore que ce temple solaire du savoir est l’œuvre d’une femme, Fatima Fihriyya, une Tunisienne qui, par gratitude pour sa cité d’accueil, a dépensé toute sa fortune dans la construction de la première université arabo-musulmane, où seront dispensées des lumières sans préjugé confessionnel ou civilisationnel. La fondatrice de la Qarawiyine raffolait de poésie.

Elle était incollable sur ce chapitre. La muse la visitait dans le secret de la nuit. Mais jamais elle n’osait rendre publics ses poèmes. Par pudeur. Il faut dire que, longtemps, l’écriture a été le pré carré des hommes. Et ce n’est qu’au mitan du siècle dernier que les femmes ont pu forcer cette citadelle imprenable. Timidement, du reste.

Aujourd’hui, la littérature féminine compte dans ses rangs près de trente mousquetaires. Ce qui ne manque pas de frapper les esprits, c’est que nos écrivaines aiment faire court, d’où leur attirance pour la nouvelle (Leila Abouzid, Latifa Baka, Malika Moustadraf, Rabia Rayhane, Soumaya Zahi…), quand elles ne préfèrent pas la poésie à la prose (Siham Bouhlal, Zohra El Mansouri, Rachida Madani, Fatiha Mochid…).

Les romancières sont rares. De surcroît, elles n’élaborent pas des fictions mais des autofictions, où elles mettent en scène les vicissitudes de leur vie de femmes, ainsi que le suggèrent les titres de leurs récits : Une enfance marocaine (Touria Hadraoui) ; Zeïda de nulle part (Leïla Houria), Méchamment berbère (Minna Sif) ; Une femme tout simplement (Bahaa Trabelsi) ; Ma vie, mon cri (Rachida Yacoubi).

Autre spécificité dont font montre nos écrivaines : leur sens de la parcimonie. Tandis que leurs analogues masculins enchaînent, parfois sans rime ni raison, opus sur opus, elles, distendent l’intervalle entre leurs parutions. Non par paresse, mais plutôt par souci de la perfection. Et nous sommes ravis de savourer des fruits mûrs. Ce que les écrits féminins sont, sans aucune contestation.

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, la femme marocaine a décidé de se faire voir en peinture. Elle y est entrée avec une fraîcheur colorée. Celle qu’exhalent les toiles de Chaïbia Tallal, la première femme qui a déboulé de sa cambrousse inculte pour féconder les cimaises hantées par les hommes.

Avec une réussite telle que beaucoup de ses congénères, apparemment sans armes et sans bagages, n’ont pas hésité à marcher sur ses brisées. Les plus connues s’appellent Fatima Hassan, Fatna Gbouri, Benhila Regraguia, Taoufa El Aharah, Zahra Imigi.

Toutes ont en commun d’être autodidactes, d’enraciner leur désir dans un genre qu’on baptise, faute de nom plus approprié, «naïf», et d’être venues à l’art par des voies insolites : Chaïbia, parce qu’elle avait entendu en rêve une voix la sommant de peindre ; Benhila Regraguia parce qu’elle est possédée par les djins et qu’elle doit les exorciser ; Fatna Gbouri à la suite d’un vœu formulé par son fils, le peintre Ahmed Mjidaoui, celui de la voir troquer la laine qu’elle travaillait contre les pinceaux…

C’est par la peinture «naïve» que la femme est entrée en peinture
Cependant, il n’y a pas lieu de confiner toutes les femmes dans la peinture naïve. Un nombre incalculable d’entre elles, issues des grandes écoles des beaux-arts, ont choisi les chemins de l’abstraction.

Non sans succès. A Belkahia, Melihi, Chabâa, Miloud Labied ou Mahi Binebine, illustres abstraits, répondent Malika Agueznaï, Najia Mehadji, Amina Benbouchta ou Meryem El Alj. Et le meilleur est à venir, au vu de la kyrielle de jeunes talents féminins qui frappent aux portes de la peinture, confirmant, de ce fait, que les femmes sont partie prenante dans la vie picturale marocaine. Dans la vie artistique marocaine, plus exactement, si l’on prend en compte leur présence dans le champ photographique.

Aujourd’hui, les noms de Souad Guennoun, Lamia Naji et Yto Barrada sont aussi célèbres que ceux de Daoud Aoulad Syad, Khalid El Atlassi ou Khalil Nemmaoui. Avec un plus : les femmes photographes refusent la notion de l’art pour l’art, elles mettent le leur au service d’une cause, celle des Palestiniens sous l’œil d’Yto Barrada, celle des enfants de la rue pour Souad Guennoun, celle de la paix, défendue par Lamia Naji.

Si l’entrée de la femme en photographie est récente, en cinéma, elle remonte aux années vingt déjà. Devant la caméra, exclusivement. Messaouda Bent Yella et Zouhra Bent Yabla ont joué dans Incha Allah, de Franz Toussaint, en 1922 ; Laïla Atouna dans Razzia ou tempête à Marrakech et Rose du souk de Jacques Séverac, en 1930 ; Laïla Farida, Itto Bent Lahcen et Jamila Chekroun dans Le médecin malgré lui de Henry Jacques, en 1955. Les Marocaines campaient des personnages secondaires, la vedette étant dévolue, dans le cinéma colonial, aux Français(es).

Elles étaient rarement sollicitées, d’où leur nombre insignifiant. Mais dès l’éclosion du cinéma marocain, les femmes ont fait une percée significative à l’écran. En 2008, si l’on soustrait les abonnées aux petits rôles, elles seraient soixante-dix, soit la moitié du nombre de comédiens.

Elles ne font pas de la simple figuration et incarnent souvent les premiers rôles. Ainsi Amina Rachid, Amal Ayouch, Touria Alaoui, Mouna Fettou, Saâdia Ladib, Asmaâ Khamlichi, ou encore les révélations, telles Morjana Alaoui, Widad Naoual, Meryem Raoui, Majdouline Idrissi, Rim Chmaou, qui non seulement tiennent la vedette, mais sont capables, à elles seules, d’assurer le succès d’une œuvre filmique.

Au cinéma, 70 comédiennes, 13 cinéastes seulement
Constat étrange, les Marocaines ne semblent pas séduites par la réalisation. Sur les 155 cinéastes recensés, treize seulement sont de sexe féminin. Elles étaient deux il y a une décennie, Farida Bourquia et Farida Benlyazid, cinq en 2000 (les deux premières plus Myriam Bakir, Imane Mesbahi et Fatima Jebli Ouazzani), auxquelles se sont ajoutées huit autres, à savoir Salma Bargach, Yasmine Kassari, Leïla Marrakchi, Jnane Fatine Mohammadi, Narjiss Nejjar, Sanaâ Ouriachi, Rachida Saâdi et Layla Triki. Encore convient-il de préciser que, sur les treize, sept seulement ont réalisé des longs métrages, pendant que six se sont frottées au court métrage.

Mais, ce sur quoi l’on ne peut les disputer, c’est la facture de leurs œuvres, qui, souvent, dament le pion à celles de leurs pendants masculins. Le somptueux Ruses de femmes de Farida Benlyazid, le tourmenté Yeux secs de Narjiss Nejjar ou l’angoissant Enfant endormi de Yasmine Kassari resteront dans les annales de la cinématographie marocaine.

Il faudrait des pages et des pages pour rendre compte du rôle de la femme marocaine dans le domaine de la chanson, tant il est immense. Contentons-nous de citer quelques noms qui fleurent bon la beauté vocale : Mannana Al Kharraz, dans les chants de Tétouan ; Zahra Al Fassia dans le registre judéo-marocain; Fatna Bent Lhoucine, Fatima Zahhafa et Al Arjounia dans la aïta ; Rqiya Damsiriyya et Fatima Tagourramt dans les rways ; Hadda Ouakki dans les chants du Moyen- Atlas ; Hajja Hamdaouia dans le populaire citadin; Bahija Idriss dans le chant moderne… Dans un pays où tout commence et finit par une chanson, les femmes sont précieuses.

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