Abdesslam Cheddadi : à  propos d’Ibn Khaldoun, des Arabes et de l’histoire
23 décembre 2005
Jaouad Midech (648 articles)
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Abdesslam Cheddadi : à  propos d’Ibn Khaldoun, des Arabes et de l’histoire

Ibn Khaldoun nous a livré la plus belle synthèse jamais faite de l’histoire sociale, politique et culturelle des sociétés musulmanes.
Nous nous interdisons de comprendre l’histoire de l’islam car nous
la figeons dans une sorte d’essence éternelle qui n’a rien à  voir
avec la réalité.
Le nœud de la crise se situe autour des questions de la langue et du
rapport à  notre culture passée et aux savoirs et à  la pensée
moderne.

Philosophique, Abdesslam Cheddadi est surtout connu pour ses travaux sur Ibn Khaldoun et son exploration de l’historiographie musulmane. La philosophie imprègne toutefois son approche des faits historiques et des grandes questions civilisationnelles. Il a consacré de nombreux travaux à Ibn Khaldoun : d’abord une traduction de son œuvre dont un premier volume, Le Livre des Exemples, est paru dans la Bibliothèque de la Pléiade. Une édition spéciale du texte arabe de la Muqaddima, ensuite. Enfin, un ouvrage sur Ibn Khaldoun et son époque, qui paraîtra aux éditions Gallimard au début de l’année 2006. Outre Ibn Khaldoun et l’historiographie, Cheddadi s’est intéressé aussi dans ses recherches aux questions éducatives et culturelles marocaines, d’où son livre Éducation et culture au Maroc, le difficile passage à la modernité.

La Vie éco : Vous êtes venu à l’histoire par la philosophie. Comment s’est opéré ce cheminement ?
Abdesslam Cheddadi : Ma première formation est philosophique, et mon premier travail important a porté sur la question de la vérité chez Platon. Mon passage à l’histoire est un peu le fruit du hasard, et il s’est effectué à travers Ibn Khaldoun. Mais une fois entré dans l’univers de la Muqaddima, à l’occasion d’une étude sur la question de l’éducation dans l’islam, je me suis laissé entraîner dans une longue aventure avec cette œuvre.

Vous vous êtes spécialisé dans Ibn Khaldoun et préparez deux livres sur cet historien et sociologue. Pourquoi cet intérêt ?
Ibn Khaldoun n’est pas réductible à quelque chose qui ressemblerait à une discipline scientifique. Il englobe des corps de savoirs divers et il est traversé par de multiples disciplines, qu’il fallait tour à tour fréquenter et approfondir. Cependant, dans la mesure où j’ai consacré de nombreuses années à la traduction, à l’édition et à l’étude de la Muqaddima, je peux dire que je me suis spécialisé dans cette œuvre.
Après ma traduction du premier volume du Livre des Exemples, paru dans la Bibliothèque de la Pléiade, je passe au second volet de l’œuvre khaldounienne, celle de l’écriture de l’histoire en préparant un second volume qui portera notamment sur l’histoire du Maghreb, et qui paraîtra en 2007 à la Pléiade. Par ailleurs, j’ai fini l’édition du texte arabe de la Muqaddima, qui vient de sortir dans une édition que j’ai créée spécialement à cet effet. Un travail très lourd car il fallait réunir des manuscrits dispersés à travers le monde. J’ai pu ainsi, pour la première fois dans l’histoire des études khaldouniennes, établir un texte complet, en donnant les variantes des divers manuscrits et en présentant les deux versions, primitive et définitive, de l’œuvre, ce qui, j’espère, permettra le renouvellement de la recherche sur Ibn Khaldoun.
Enfin, après avoir pris la Muqaddima pour objet de mon enseignement pendant une dizaine d’années, j’ai écrit un ouvrage sur cette œuvre qui sortira chez Gallimard début 2006. Je tente d’y présenter Ibn Khaldoun et son époque, et exposer les analyses sociales et politiques khaldouniennes, ainsi que la théorie philosophique originale sous-jacente.

Partagez-vous le jugement de l’historien Arnold Toynbee selon lequel Ibn Khaldoun «a conçu et formulé une philosophie de l’histoire qui est sans doute le plus grand travail de philosophie de l’histoire jamais créé par aucun esprit dans aucun temps et dans aucun pays» ?
Je trouve ce jugement exagéré mais, je suis de plus en plus convaincu que les deux ont un caractère exceptionnel. Je comprends dès lors qu’on puisse formuler à leur égard une appréciation hyperbolique. Je pourrais dire par exemple qu’Ibn Khaldoun mérite cet éloge, parce qu’il fut le premier penseur à avoir véritablement étudié scientifiquement l’homme et la société. Que son histoire universelle est une des rares tentatives relativement réussie d’embrasser l’ensemble de l’histoire humaine et qu’il nous a livré la plus belle synthèse jamais faite de l’histoire sociale, politique et culturelle des sociétés musulmanes.

Vous avez écrit un ouvrage intitulé «Les Arabes et l’appropriation de l’histoire» ; comment, justement, les Arabes aujourd’hui perçoivent-ils leur histoire?
Mon livre, Les Arabes et l’appropriation de l’histoire, avait pour sous-titre: «Émergence et premiers développements de l’historiographie musulmane jusqu’au IIe/VIIIe siècle». La question qu’il pose concerne la façon dont les Arabes et les musulmans, au début de l’ère islamique, se sont comportés vis-à-vis de l’histoire et de son écriture. J’y analyse en particulier un livre intitulé Akhbâr ‘Ubayd Ibn Shariya, qui met en scène de manière explicite la façon dont le nouvel empire arabe s’était approprié l’histoire. On y voit deux choses. Tout d’abord, l’histoire était très importante pour la culture islamique, comme elle l’était pour les civilisations antérieures ou contemporaines. Ensuite, c’est grâce à l’histoire et par son intermédiaire que les Arabes ont défini leur propre identité et affirmé leur personnalité et leur originalité par rapport aux autres peuples et civilisations. Pour cela, ils ont en quelque sorte utilisé la grammaire et le vocabulaire des divers genres historiques tels qu’ils existaient à leur époque en les adaptant à leurs propres objectifs et à la signification qu’ils voulaient donner à leur destin. C’est cela que j’appelle l’appropriation de l’histoire.
Ce moment originel de construction de soi est primordial. Il doit nous intéresser aujourd’hui au plus haut point, parce qu’il nous permet de repenser à la racine notre propre histoire. Nous entretenons l’illusion que nous sommes avec l’histoire des Arabes ou de l’islam dans une continuité sans faille. Ce faisant, nous la figeons dans une sorte d’essence éternelle qui n’a rien à voir avec la réalité. Cela révèle que nous sommes dans une phase de perte de contact avec notre histoire. Pour renouer avec elle un contact vivant et pouvoir nous en inspirer de façon féconde, il nous faut la regarder non comme une sorte de musée des merveilles où nous pouvons admirer notre gloire passée, mais comme une mine de problèmes, de questions, d’expériences. Car l’histoire, en fin de compte, n’est rien d’autre que la façon dont les hommes ont, à un moment donné, posé et résolu les questions fondamentales de l’existence humaine sur terre.

L’émergence de l’islamisme serait-elle une manière de se réapproprier l’histoire pour se défendre face à un Occident envahissant ?
L’islamisme est tout le contraire d’une réappropriation de l’histoire. Il incarne exactement le type d’attitude qui nous éloigne à jamais d’une compréhension de notre histoire et de la capacité d’en user pour construire notre présent et notre avenir. D’abord, parce qu’il ne prend de l’histoire arabe et islamique que ce qui convient à son idéologie : un nombre extrêmement limité d’auteurs et d’œuvres, une période privilégiée, celle des pieux anciens (as-salaf as-sâlih). L’immense quantité de savoirs et d’expériences des autres époques et des autres auteurs musulmans est laissée de côté. Ensuite, l’islamisme réduit l’histoire à la plus pauvre de ses dimensions, celle d’une lecture littérale et ritualiste, interdisant toute relation de liberté et de créativité avec elle. Par cette lecture archaïque de notre patrimoine culturel, il empêche, par ailleurs, tout dialogue avec les autres religions et cultures. C’est pourquoi l’islamisme représente pour les sociétés arabes et musulmanes un danger mortel.

Vous avez écrit un autre livre, «Éducation et culture au Maroc, le difficile passage à la modernité». Pourquoi «difficile passage» ?
Ce livre part d’un constat plutôt alarmant : non seulement la population marocaine reste en majorité analphabète mais l’éducation et la formation dispensées laissent beaucoup à désirer. La vie économique, politique et sociale de notre pays en pâtit gravement. Au lieu d’être des créateurs, première condition pour réussir dans la compétition internationale, nous sommes condamnés à être des imitateurs et des consommateurs. Nous n’avons pratiquement rien à offrir aux autres, au moment où nous importons l’essentiel de ce que nous consommons en biens matériels et culturels. Le nœud de la crise, à mon sens, se situe autour des questions de la langue et du rapport à notre culture passée et aux savoirs et à la pensée modernes. Nous piétinons sur la question de la langue depuis cinquante ans. C’est ainsi que nous arabisons sans réunir les moyens humains et documentaires de l’arabisation. Nous laissons se développer le français malgré nous, de façon anarchique et quasi clandestine, ce qui aboutit à une connaissance superficielle de cette langue, souvent coupée de la culture qui lui a donné naissance. Cela produit des gens déculturés, qui ne maîtrisent ni leur langue ni la langue étrangère. Tout cela est accentué par la présence massive des médias étrangers, qui font de nous de simples spectateurs de la vie moderne au lieu d’en être les acteurs.
On constate la même chose au niveau de l’étude et de la recherche sur notre culture passée : notre patrimoine culturel est absent de notre école et de notre univers culturel, car, ce qu’on y trouve, c’est une mince pellicule de connaissances qu’on répète mécaniquement sans en percevoir la signification. La raison en est simple : étant donné que nous vivons dans des conditions nouvelles à tous points de vue, nous ne pouvons pas avoir un rapport direct avec des textes écrits il y a plusieurs siècles, qu’il s’agisse de littérature, de textes historiques ou religieux. L’accès à ces textes exige une recherche qui s’appuie sur les sciences et les méthodes modernes. Or cette recherche est trop faible ou quasiment absente dans nos universités et nos instituts.
En ce qui concerne la culture moderne et les cultures des autres peuples que nous devons également assimiler si nous voulons être compétitifs à un niveau mondial, nous attendons passivement qu’elles viennent à nous sans faire grand-chose pour les acquérir, les assimiler et les utiliser pour notre propre compte. Dans nos écoles et universités, nous nous contentons le plus souvent de manuels désuets. En outre, pour vivifier notre culture et notre langue, nous avons besoin de faire un travail permanent de traduction. Or, selon un rapport récent du PNUD, le nombre d’ouvrages traduits par le monde arabe en entier, depuis l’époque abbasside jusqu’à nos jours, est à peine équivalent à celui d’un petit pays comme la Grèce.
Ainsi, comme vous le voyez, les problèmes sont nombreux et difficiles. Mais nous n’arrivons pas encore à convaincre nos dirigeants et nos élites de consentir les efforts nécessaires pour nous engager sérieusement dans leur solution

abdesslam cheddadi Philosophe et historien, spécialiste d’Ibn Khaldoun

Jaouad Midech

Jaouad Midech