Handicapés ? passez votre chemin, il n’y a pas de travail !

55 % des handicapés en à¢ge d’être actifs sont exclus du monde du travail.
Préjugés, nécessité d’investir pour des structures ergonomiques, les raisons de cette exclusion sont nombreuses.
Les handicapés souffrent d’un déficit de formation.
En Europe, la loi impose un quota minimal à  l’embauche.

Estimées à  plus de 1,5 million, les personnes handicapées n’arrivent pas à  se faire une place dans le monde du travail en dépit de leur aptitude à  assumer une tâche. Malgré diverses lois et initiatives pour leur insertion en entreprise, beaucoup se retrouvent encore sur la touche. D’après la dernière enquête nationale sur le handicap réalisée par le Secrétariat d’Etat chargé de la Famille, de l’enfance et des personnes handicapées, seules 10 % des personnes en situation de handicap sont des actifs occupés, soit 150 000. Dans les tranches d’âge de 15 à  60 ans, ce taux peut atteindre les 12 %. Les actifs chômeurs représentent quant à  eux 13 % de l’ensemble de la population des personnes en situation de handicap et 15,6 % de la tranche d’âge 15-60 ans. L’ensemble des personnes inaptes au travail pour raisons médicales représente 32,7 % de l’ensemble de la population des personnes en situation de handicap et 39,6 % des personnes ayant 15 ans ou plus.

Très peu de handicapés bénéficient d’une formation poussée

Au total, 55,2 % des personnes en situation de handicap et en âge d’être actives sont exclues du marché du travail. Comparé au taux de chômage (12 % à  l’époque de l’enquête et moins de 10 % actuellement) de l’ensemble de la population marocaine en âge d’être active, il est clair que le handicap est un facteur extrêmement discriminant sur le marché du travail. Plus d’une personne sur deux en âge d’être active, en situation de handicap, en est exclue.

Pour les personnes handicapées, la recherche d’un emploi est donc jalonnée d’obstacles et ce pour plusieurs raisons. D’abord pour des raisons de compétences.
«Leur niveau d’études est le plus souvent faible», fait remarquer Mohamed Khadiri, président de l’Amicale marocaine des handicapés (AMH), une association née en 1992 d’une révolte face à  la situation préoccupante des personnes handicapées au Maroc. Cette situation vaut particulièrement pour ceux qui sont nés avec des déficits physiques ou mentaux, et qui ont du mal à  poursuivre des études poussées à  cause d’un système scolaire inadapté. Les seuls qui arrivent à  s’en sortir, notamment chez les non-voyants, ont des formations souvent basiques de standardiste. De fait, ceux qui ont atteint un haut niveau de compétences sont soit des personnes qui ont été rattrapées par un accident de la vie après avoir déjà  intégré le monde du travail, soit ont pu surmonter un problème physique moins contraignant.

S’ajoute à  ces problèmes de compétence le fait que les entreprises font peu d’efforts pour le recrutement et l’insertion des handicapés. A ce jour, il y a plus de déclaration d’intention que d’actions réelles. «Nous ne pensions jamais à  les faire recruter dans notre société. Nous avons une seule personne, pour le moment, atteinte de surdité et mutilée et qui s’occupe de besognes simples comme la mécanique, le lavage… C’est parce qu’elle est la protégée du DG», note le DRH d’un grand groupe national.

Pour cet autre responsable RH d’une administration publique, la question est en réflexion pour le moment. «Nous sommes en train de recenser le nombre de handicapés parmi les 4 000 salariés que compte notre administration. L’objectif est d’identifier, entre autres, leur type de handicap et les conditions de travail afin de leur apporter une meilleure solution». On nous parle ici de personnes certainement valides avant leur recrutement. Autant que le privé, l’administration est peu ouverte à  cette population. Il y a quelques années, il a fallu que des standardistes non-voyantes fassent le siège d’un ministère pour que l’on prenne réellement en compte leur rage de s’en sortir sans assistanat.

Encourager les entreprises par des mesures incitatives sur la fiscalité ou les charges sociales

La cause de cette méprise est qu’un handicapé est considéré comme un fardeau pour l’entreprise qui redoute des investissements lourds pour des conditions de travail plus ergonomiques, en particulier pour les handicapés moteurs. «Or, en pratique, ce type d’handicap ne représente qu’un faible pourcentage des cas», note le président de l’AMH.

Il suffit d’observer l’accessibilité des bâtiments publics ou privés pour se rendre compte du niveau d’indifférence affiché, que ce soit dans le privé ou le public. D’ailleurs, «certaines sociétés ont même mis la pression sur des parlementaires afin que la loi sur l’accessibilité soit retardée ou retirée pour ne pas avoir à  investir dans la normalisation de leurs locaux», note encore le président de l’AMH.
Enfin, parmi les difficultés les plus difficiles à  résoudre, il y a les préjugés. «On cultive une tradition de l’élite et ce dès l’école. Lors des entretiens d’embauche, les entreprises recherchent la perle rare. Elles perçoivent les personnes handicapées comme diminuées et imaginent donc avec difficulté la valeur ajoutée qu’elles pourraient leur apporter», note Essaid Bellal, DG du cabinet Diorh.

Pour beaucoup, la crainte vient des difficultés relationnelles avec les collègues, des arrêts maladie à  répétition, de l’encadrement renforcé… Bref, embaucher des travailleurs handicapés est, à  leurs yeux, trop compliqué et pas assez rentable. Pourtant, les salariés handicapés sont, la plupart du temps, nettement plus motivés que leurs collègues valides. Ils s’investissent énormément dans leur travail, possèdent l’esprit d’équipe, s’intègrent vite, car un emploi leur donne l’opportunité de trouver leur place dans la société, d’avoir des responsabilités…, bref d’être utiles.

Dans les conditions actuelles, seuls le législateur et l’Etat peuvent inciter les employeurs à  se montrer plus réceptifs.
D’abord par des lois plus contraignantes. Le Code du travail se contente de réprouver la discrimination. Pour l’embauche, personne n’est donc obligé. En Europe, certains pays ont fixé des quotas, mais offrent une alternative aux entreprises qui ne désirent pas recruter des handicapés (voir encadré sur les expériences étrangères). En France, par exemple, elles ont la possibilité de verser une contribution annuelle à  des associations chargées de redistribuer les sommes collectées au profit des handicapés plutôt que de se plier aux quotas exigés (6 % de l’effectif d’une entreprise de plus de 20 salariés).
A côté de la loi, il est possible de mettre en place des mesures incitatives, comme des exonérations fiscales ou la réduction des charges sociales. Après tout, un handicap ne doit pas être pris comme une fatalité, on peut le surmonter pour peu que l’on donne un coup de pouce énergique

Expérience étrangère
Comment le problème est traité en Europe

2003 a été proclamée «Année européenne des personnes handicapées». Sous l’impulsion de l’Union européenne, la diversité des systèmes mis en place par certains pays européens offre des pistes à  explorer.

France
Priorité d’emploi réservée aux handicapés dans les entreprises d’au moins 20 salariés à  concurrence de 6% de l’effectif total. Des mesures de cet ordre existent depuis longtemps en faveur des mutilés de guerre et d’autres groupes de travailleurs handicapés.

Allemagne
Obligation d’emploi des personnes handicapées dans toutes les entreprises occupant 20 personnes au moins, à  un taux de 5% de l’effectif.
Contribution compensatoire par mois pour chaque emploi non occupé :
– 105 € pour un taux d’occupation de 3% à  moins de 5% ;
– 180 € pour un taux d’occupation de 2% à  moins de 3% ;
– 260 € pour un taux d’occupation de moins de 2%.
Règlements spéciaux pour les employeurs occupant moins de 59 personnes.

Espagne
Des contingents de postes de travail appropriés peuvent être réservés aux travailleurs handicapés. Dans les entreprises comptant plus de 50 travailleurs permanents, 2% des postes doivent être obligatoirement réservés.
Les entreprises qui emploient des travailleurs handicapés peuvent bénéficier de réductions sur les cotisations de sécurité sociale. Les projets des entreprises pour créer des centres de travail protégés et des emplois pour les handicapés sont encouragés par des subventions et bonifications.

Royaume-Uni
Les entreprises employant 20 personnes sont obligées d’embaucher un nombre d’invalides enregistrés équivalant à  3% de leurs effectifs.
Les emplois vacants en tant que surveillants de parkings et liftiers sont réservés aux invalides.

Italie
Placement et emploi des invalides du travail dans les entreprises d’un effectif de 50 travailleurs au moins (1 invalide pour 50 travailleurs). Taux d’incapacité minimal de 40% pour cet emploi garanti.

Bon à  savoir
Ce que disent les textes au Maroc

L’article 17 de la loi 7-92 relative à  la protection sociale des personnes handicapées stipule qu’aucun citoyen ne peut, pour cause d’un handicap dont il est atteint, être privé de l’obtention d’un emploi dans le secteur public ou privé lorsqu’il possède les aptitudes nécessaires à  l’exercice de l’activité que l’emploi considéré comporte et que son handicap n’est pas de nature à  causer un préjudice ou à  apporter une entrave au fonctionnement normal du service dans lequel il demande à  être employé.

Pour sa part, le Code du travail prévoit que l’employeur doit équiper ses locaux des accessibilités nécessaires pour faciliter le travail des personnes handicapées et veiller à  leur procurer toutes les conditions d’hygiène et de sécurité professionnelle.
Il lui est interdit également de les employer à  des travaux pouvant leur porter préjudice. Tout manquement à  ces dispositions est passible d’une amende allant de 2 000 à  5 000 DH .