Dans la culture marocaine, chef, sidi et lhaj remplacent souvent le «vous» dû au supérieur

Le vouvoiement marque la distance ou le respect, et le tutoiement, la proximité.
Il est plus prudent
de commencer par le vouvoiement si on ne connaît pas son interlocuteur ou les codes de fonctionnement d’une entreprise.
Au Maroc, le respect du chef se retrouve plus dans les attitudes.

Le vouvoiement est hérité de la culture française. C’est pourquoi ce sont les cadres formés dans ce pays qui y sont le plus attachés. Sa prédominance dans la communication montre que le pouvoir est plus directif, explique en substance Ahmed Al Motamassik. Il fait ausssi remarquer que les lignes ont bougé et que l’usage du «tu» est de plus en plus toléré.

Comment peut-on interpréter l’utilisation des pronoms vous et tu dans une communication orale ?
 Ils relèvent de la culture française. Ce sont des marqueurs hiérarchiques et sociaux. Le vouvoiement signifie d’abord respect. On l’utilise généralement pour s’adresser à la hiérarchie ou à une personne que l’on estime. En second lieu, ce terme fixe une distance relationnelle. C’est-à-dire qu’on s’en sert quand on ne connaît pas son interlocuteur ou si l’on veut éviter des risques de proximité.
En revanche, le fait de tutoyer un supérieur hiérarchique ou une personne dont on n’est pas proche est considéré comme un manque d’éducation, de savoir-vivre. Par ailleurs, si on se réfère aux études sociolinguistiques, le «vous» peut exprimer la distance et le respect mais aussi la supériorité. Par contre, le «tu» peut exprimer la familiarité et la solidarité, mais aussi l’infériorité.
La situation peut également se manifester par un usage pronominal asymétrique : le supérieur tutoie un subordonné, qui lui répond par un vouvoiement.

Cette différenciation est-elle toujours en vigueur?
  Il faut savoir que les lignes ont bougé. Même en France, les gens se tutoient plus facilement. Ce sont les conséquences de Mai 68. Il faut noter que la distinction entre ces deux termes n’existe pas dans la culture marocaine. C’est pourquoi certains les utilisent indifféremment, quand ils s’expriment en français, quel que soit leur interlocuteur.

Qu’en est-il de l’entreprise marocaine qui utilise le français comme langue de travail ?
 La plupart des patrons sont issus de l’école française. Ils ont donc hérité de cette culture. De ce fait, le vouvoiement est utilisé à un niveau élevé de la hiérarchie. Plus bas, il n’y a souvent pas de distinction entre les deux parce que les gens, souvent les petits employés dont le niveau d’instruction n’est pas très élevé, ne maîtrisent pas les subtilités de la langue française. La hiérarchie est souvent tolérante avec ces derniers. Sur ce volet, je soulignerais aussi que les cadres formés à l’école anglo-saxonne font peu de cas de ces marqueurs. En revanche, les patrons étrangers, les Français en particulier, comprendront moins facilement que leurs collaborateurs les tutoient.

A part le «vous» et le «tu», comment?marque-t-on autrement la hiérarchie ou la distance dans un échange verbal ?
 Ce sont les attitudes plus que la langue : des postures physiques. Devant un supérieur, les gens parlent plus calmement ou regardent vers le bas. Parfois, on appelle le patron chef, sidi ou lhaj dans l’entreprise familiale. Mais ce n’est pas de la soumission, c’est un signe de reconnaissance de la hiérarchie. En résumé, je dirais qu’en France il y a la forme linguistique et, au Maroc, l’attitude.

Faut-il, à votre avis, imposer le vouvoiement à ses collaborateurs ?
 Je ne crois pas. D’ailleurs, le pouvoir n’est jamais statutaire. C’est celui qui a la confiance des autres qui a le plus de pouvoir. Un signe de reconnaissance de la hiérarchie comme le vouvoiement ne veut pas forcément dire que le supérieur a le pouvoir. Je dirais même que le fait d’accepter le tutoiement est un signe de leadership. Quand il est prédominant, c’est qu’il y a plus de pouvoir distribué, plus de vie sociale. Avec le vous, on a plus de pouvoir directif, plus de limites.

Mais il y en a qui utilisent le tu comme moyen de manipulation…
La manipulation ne peut pas durer. Si on l’utilise dans une situation de crise pour montrer une certaine proximité en vue de faire baisser la tension, le retour à la situation antérieure provoquera beaucoup de dégâts.

On a souvent du mal à prévoir la réaction de l’autre, surtout quand ce n’est pas un proche. Faut-il alors commencer par le vouvoiement ?
 Effectivement, quand on ne connaît pas les codes de fonctionnement, il est plus prudent de commencer par le vouvoiement. En tout cas, avec les étrangers, il vaut mieux respecter cette règle. Avec les Marocains, cela dépend des situations : travail ou vie privée.
Je me permets de revenir à la toute première question pour souligner qu’il y a, en plus de la distance linguistique, une distance corporelle. Dans certaines cultures, on ne s’approche pas trop de son interlocuteur, on ne le touche pas. Par contre, au Maroc, comme dans les pays arabes et africains, cette distance corporelle n’existe quasiment pas. On est dans une culture collective ; les gens fraternisent plus facilement.