Il y a 30 ans naissait le world wide web

Piratage, publicités reposant sur le clickbait, désinformation… Tim Berners-Lee, le fondateur du Web, appelle à une mobilisation générale pour résoudre ces problèmes inhérents au réseau.

En 1989, Tim Berners-Lee, informaticien à l’époque au service de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), voulait faciliter le partage des travaux de cette instance aux scientifiques répartis dans le monde. Il propose à ses supérieurs de créer un système hypertexte distribué sur le réseau informatique, lequel permettra une gestion décentralisée de l’information.

Trente ans après, le monde célèbre la naissance de ce système qui a abouti à la toile que nous connaissons. Sa notoriété est telle qu’il est confondu avec Internet par une majeure partie de ses usages. Pourtant, il n’est qu’une application utilisant Internet, tout comme le courrier électronique ou le partage des fichier en P2P.

En 1993, Tim Berners-Lee lègue son invention (spécifications et code sources) au domaine public. Jusque là, le web est essentiellement développé sous son impulsion (et celle d’un ingénieur des systèmes informatiques, Robert Cailliau). L’évolution du Web prendra un tournant majeur avec le développement de nouveaux navigateurs (NCSA Mosaic, Netscape Navigator qui évoluera vers Mozilla Firefox, MSN, etc).

 

Premier logo du Web, développé par Robert Cailliau en 1994

 

Tentaculaire et aux profondeurs inexplorées (Deepweb, Darkweb, Darknets), le Web a donné un coup de pouce à la propagation du savoir dans le monde, mais reste sujet à beaucoup de menaces qui pèsent sur son futur, comme le piratage, les pratiques commerciales malsaines comme les publicités reposant sur le clickbait, la désinformation ou encore l’influence d’une poignée de société sur son activité et par conséquent, sur son devenir.

Dans une lettre ouverte mise en ligne le 12 mars 2019, Berners-Lee se félicite du chemin parcouru, mais invite à réfléchir sur la suite du parcours.  » Le Web est devenu une place publique, une bibliothèque, un cabinet de médecin, un magasin, une école, un studio de design, un bureau, un cinéma, une banque et bien plus encore. Bien sûr, avec chaque nouvelle fonctionnalité, chaque nouveau site web, le fossé entre ceux qui sont en ligne et ceux qui ne le sont pas augmente. Il est donc d’autant plus impératif de rendre le Web accessible à tous », commence-il sa lettre.

 

Tim Berners-lee au CERN, 1994 (crédits photo : CERN)

 

Mais, « si le Web a créé des opportunités, donné une voix aux groupes marginalisés et simplifié notre vie quotidienne, il a également créé des opportunités pour les fraudeurs, et donné une voix à ceux qui propagent la haine et facilitent la perpétration de toutes sortes de crimes« , poursuit-il.

Il est donc compréhensible que « de nombreuses personnes aient peur et se demandent si le Web est vraiment une force au service du bien. Mais compte tenu de tout ce que le Web a changé au cours des trente dernières années, il serait défaitiste et dénué d’imagination de supposer que le Web tel que nous le connaissons ne peut pas être amélioré dans les trente prochaines années. Si nous renonçons à construire un Web meilleur aujourd’hui, ce n’est pas le Web qui nous aura fait défaut. C’est nous qui aurons fait défaut au Web« , ajoute-t-il.

Par la suite, le fondateur énumère trois sources de dysfonctionnement qui affectent le Web. La première est l’intention délibérée et malveillante, telle que le piratage et les attaques parrainés par les états, le comportement criminel et le harcèlement en ligne. En deuxième lieu, la conception de systèmes qui sacrifient la valeur des utilisateurs, telles que des modèles de revenus basés sur la publicité récompensant commercialement les clickbait et la propagation virale de la désinformation. Troisièmement, les conséquences négatives involontaires d’une conception bienveillante, telles que le ton indigné et divergent, et la qualité du discours en ligne.

« La première catégorie est impossible à éradiquer complètement, mais il est possible de créer un code et des lois pour minimiser ces comportements, comme cela a toujours été le cas hors ligne, dans le monde réel. La deuxième catégorie nous oblige à repenser les systèmes de manière à modifier les incitations. Et la dernière catégorie nécessite des recherches pour comprendre les systèmes existants et modéliser de nouveaux systèmes possibles, ou modifier ceux dont nous disposons déjà », explique Berners-Lee.

Le fondateur fait également allusion au risque de monopolisation qu’encourt la toile par une poignée d’entités. « Les gouvernements doivent traduire les lois et les réglementations à l’ère numérique. Ils doivent s’assurer que les marchés restent compétitifs, innovants et ouverts. Ils ont la responsabilité de protéger les droits et les libertés des personnes en ligne. Nous avons besoin de champions du Web ouvert au sein des gouvernements, de fonctionnaires et d’élus qui prendront des mesures lorsque les intérêts du secteur privé menaceront le bien public et qui défendront le Web ouvert », dit-il, en appelant les entreprises à s’assurer « que la recherche du profit à court terme ne se fasse pas au détriment des droits humains, de la démocratie, des faits scientifiques ou de la sécurité publique« .

Enfin, Berners-Lee appelle à la lutte pour le web, »l’une des causes les plus importantes de notre époque ». Si la moitié du monde est en ligne aujourd’hui, « il est plus urgent que jamais de veiller à ce que l’autre moitié ne soit pas laissée de côté, et à ce que tout le monde contribue à un Web propice à l’égalité, aux opportunités et à la créativité », conclut-il.