Osons, une bonne fois pour toutes

Les audiences des victimes
des années de plomb sont
un événement historique. Pourquoi les programmer à 18 h 30, heure à laquelle
les gens sont encore
au travail ?

Ilfallait les voir parler de ces horreurs que, jusqu’à présent, le Maroc n’avait découvertes que dans la littérature consacrée aux années de plomb. Il fallait les écouter décrire, de manière presque irréelle, ces moments terribles pendant lesquels ils ont joué les premiers rôles à leur corps défendant. Des Marocains, comme vous et moi, ont vécu dans leur chair les pires des atrocités. Aujourd’hui, ils en parlent à la télé, en direct, dans le cadre des auditions publiques de l’Instance équité et réconciliation.
Assurément, un moment historique pour le Maroc. Nous sommes un pays jeune et beaucoup, aujourd’hui, ne connaissent de ces années sombres qu’une version simplifiée à l’extrême: celle des bons et des méchants.
Pourtant, s’il convient de saluer et d’encourager vivement ce qui est en train d’être fait, il convient tout autant de critiquer ce qui ne va pas. Et là il y a à redire.
A commencer par l’horaire de diffusion de ces auditions. Elles passent à 18h 30. L’heure où même les fonctionnaires qui ont la réputation de ne pas s’attarder au bureau, quittent à peine leur travail. Dans le meilleur des cas, ceux qui auront suivi les deux auditions du mardi 21 et mercredi 22 décembre auront raté 45 minutes de témoignages. Pourquoi ne pas diffuser à 20 heures, en prime time ? Les infos ? On les reporte bien quand il s’agit d’un match de Ligue européenne des champions.
Ensuite, il y a lieu de se demander pourquoi 2M n’a pas diffusé ces audiences publiques. Elle aura en charge, nous dit-on, les émissions thématiques où l’on débattra d’événements précis. Incompréhensible là aussi. Quand il s’agit d’un match de l’équipe nationale en Coupe du monde, les deux chaînes sont dessus, et quand l’occasion est donnée à un pays de se réconcilier avec son histoire, on se partage les tâches. Le moment, répétons-le, est historique, il fallait non seulement les deux chaînes mais également des écrans géants dans les grandes villes. Le tout accompagné d’une médiatisation suffisamment large.
Enfin, on aura remarqué que les victimes parlent d’événements de 1956, du groupe de 1973, ou de celui de 1981. Personne n’a pris la peine de replacer les choses dans leur contexte historique. Les événements de 1956, par exemple, sont le fait de l’Istiqlal, ceux de 1973 celui de l’Etat, et ainsi de suite.
En conclusion, s’il faut saluer la volonté – longtemps attendue – de l’Etat de jouer la transparence, il faut souligner qu’il s’y est mal pris. En dépit de l’émotion indéniable des témoignages, tout cela peut donner l’impression que le Maroc veut solder en catimini les comptes de son passé. Osons, une fois pour toutes