Les agréments de la mort

L’Etat de droit auquel nous aspirons ne peut accepter de sacrifier des citoyens pour en enrichir d’autres.

Quel est le nombre d’agréments pour le transport public de voyageurs octroyés au Maroc depuis l’Indépendance ? Tenez-vous bien, la réponse est 3 500 ! Rien moins que cela.
Cela veut dire qu’il y a au moins 3 500 autocars qui circulent au Maroc sans cahier des charges précis, sans autres obligations, en matière de règles professionnelles, que celles qu’ils se seront imposées eux-mêmes. On n’est pas plus rassuré quand on sait que ces autocars assurent près de 40% du trafic routier. Selon les statistiques du ministère des Transports, pour chaque accident impliquant un autocar, il y a, au moins, un blessé grave ou un mort. La seule contrainte à laquelle les propriétaires de ces autocars se plient aujourd’hui est celle de la force… quand ils se font choper par les agents de la sécurité routière. Et encore, on a toutes les chances de tomber sur un propriétaire «ould flane» qui passera entre les mailles du filet. Car la plupart de ces privilégiés propriétaires d’agréments sont des flane : flane, le député, flane l’ami du ministre, flane qui a des relations haut placées, flane le résistant. On ne donne qu’aux flane… qui, bien entendu, échappent à la loi.
Et à supposer même que la loi soit respectée, on ne traite que les symptômes, pas le mal.
Tout le monde sait cela. Cela fait des années que l’on parle de réformer le système d’agréments. Tout le monde est convaincu qu’il faut démonter le système d’autorisations individuelles et lui en substituer un autre qui ouvre l’accès de la profession à ceux qui sont réellement capables de l’exercer, qui sont prêts à investir, à fournir un service de qualité, à recruter du personnel qualifié.
Rien n’y fait. Il y a quelques années, le Parlement s’était opposé à cette réforme parce que plusieurs des honorables députés possèdent des agréments. Le gouvernement Youssoufi avait fait une timide tentative avant de reculer. Le gouvernement Jettou n’a pas encore traité le dossier…
Les enjeux sont énormes. Ils vont de l’intérêt de puissants qui tirent profit de la rente à la problématique sociale de familles entières qui n’ont d’autre source de revenus que celles générées par l’grima. Cela justifie-t-il que 2 487 personnes aient trouvé la mort dans un accident d’autocar entre 1997 et 2001 ? Assurément non. L’Etat de droit auquel nous aspirons ne peut accepter de sacrifier certains de ses citoyens pour en enrichir d’autres. Il est temps de trouver une solution