Banane spéculative

Le fait de voir un produit tripler de valeur alors même qu’il ne subit aucun processus de transformation, entre sa sortie de la ferme et sa mise à  l’étal, est pour le moins scandaleux.

O๠s’arrête le libéralisme en matière de commerce et o๠commence l’interventionnisme ? Le cas de la filière fruits et légumes pousse aujourd’hui à  s’interroger. Si la règle de la liberté de fixation d’un prix de vente est sacro-sainte, le fait de voir un produit tripler de valeur alors même qu’il ne subit aucun processus de transformation impliquant une valeur ajoutée, entre sa sortie de la ferme et sa mise à  l’étal, est pour le moins scandaleux. Car la banane achetée par le consommateur à  Casablanca, Tanger ou Marrakech est la même que celle qui est sortie des bananeraies d’Agadir. A cette différence près qu’elle a perdu de sa fraà®cheur en faisant du tourisme sur nos routes et qu’aussi dépréciée soit-elle, elle a – paradoxe !- pris de la valeur.

Pour arriver dans la ville ocre, notre vaillante banane a dû parcourir 500 km jusqu’à  la capitale économique, puis 230 km pour atterrir dans un souk bahjaoui qui se trouvait en fait à  une demi-journée du lieu de production. Entretemps, elle aura été vendue, négociée, revendue, renégociée entre les mains d’intermédiaires en tout genre. Notre banane, flétrie par tant de manipulations, a pris la grosse tête dans cette bulle spéculative, elle se prend pour l’action Addoha et se voit atteindre des sommets avant que la tomate, championne du yoyo, ne lui dame le pion du prix le plus fou.

Jusqu’à  quand ce jeu va-t-il durer? Les autorités le savent bien, il existe aujourd’hui des situations de rente qui se sont construites sur la misère d’un agriculteur qui gagne 50 centimes de marge et la poche du consommateur qui ne sait pas par quoi remplacer des pommes de terre hors de prix. Il existe également des lobbies assez puissants pour maintenir fermé un marché de gros construit avec l’argent du contribuable juste parce qu’il faut transiter par Casablanca. Il existe des prélèvements illégaux mais tolérés car «il faut bien que tout le monde vive !», n’est-ce pas ?

Si la liberté des prix est sacro-sainte, la régulation est un garde-fou nécessaire pour fragmenter le pouvoir d’influence et la tentation d’entente d’une poignée d’acteurs sur un marché. Circuit, intervenants agréés, conditions de revente, les moyens d’agir existent. Tel que c’est parti, il ne serait pas étonnant de voir nos concitoyens, en visite à  un parent hôpitalisé, déroger à  la tradition et offrir des pommes de terre au lieu de bananes. Car, à  10 DH le kg de tubercules, avouez que c’est nettement plus valorisant que des bananes noircies à  8 DH. Et puis, avec les patates on peut faire des frites, quand même…