Un mini Chinatown à  Derb Omar…
15 octobre 2012
Lavieeco (25801 articles)
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Un mini Chinatown à  Derb Omar…

Les Chinois ont conquis une bonne partie du quartier commercial casablancais et possèdent des dépôts jusque dans la Gironde. La rue Mohamed Lakrik rebaptisée par les riverains “rue des Chinois”. Ils gardent leurs habitudes et vivent en communauté, mais montrent des signes d’ouverture.

Casablanca, Derb Omar, un lundi matin. La rue Abdelkrim Khattabi, qui commence à la place Annasr, est déjà bondée alors qu’il est à peine 10 heures, et les voitures qui s’y hasardent ont du mal à se frayer un passage à cause des camions de transport de marchandises stationnés de part et d’autre. Idem sur le bd de Strasbourg et les accès environnants. Dans toute cette zone, la présence des commerçants chinois ne passe pas inaperçue. Ici, les magasins qu’ils gèrent ne désemplissent pas mais ce sont les grossistes qui constituent l’essentiel de la clientèle.

M. Zhen vend des tricots à 70 DH l’unité au prix de gros sur la rue Abdelkrim Khattabi. Les clients entrent et sortent, avec ou sans colis, toujours dans une bonne ambiance. Sans même discuter, un commerçant, certainement un habitué, se fait livrer sept colis d’une trentaine de pièces chacun. «Je m’approvisionne souvent dans ce marché pour le prix et la qualité des articles», explique Abdelkader, en provenance d’Agadir, visiblement très satisfait de son fournisseur qui ne manque pas de plaisanter avec lui jusqu’à rire aux éclats.

Beaucoup s’essaient à l’arabe dialectal

M. Feng est un autre commerçant installé à quelques encablures depuis 10 ans. Il vend des foulards, des cartables et des parapluies. Assez laborieusement, c’est-à-dire en mélangeant le français et l’arabe dialectal le tout avec l’accent chinois, il nous explique que ses références diffèrent en fonction de la période de l’année, et nous donne rendez-vous dans quelques semaines pour découvrir sa première collection de pull-overs, cache-cols et autres vêtements chauds. Produits que nous avons réclamés pour nouer la conversation.

Devant son ordinateur, M. Feng attend, imperturbable. Un client entre pour s’informer sur le prix d’un cartable pour enfant (il en veut deux) : «C’est 35 DH au détail», lui dit-il, dans un français presque parfait. C’est le genre de phrases que beaucoup d’entre eux retiennent par cœur. Le client réclame une réduction. Mais cette fois-ci, il lui répond en arabe et en français avec un geste de la main pour tenter de faire comprendre que ce prix est plus abordable que chez le revendeur du coin obligé d’appliquer une marge. Avant qu’on ne prenne congé de lui, il nous explique, pensant à notre éventuelle collaboration, que les paiements se font en liquide, que ce soit pour un achat en gros ou au détail, mais que des facilités peuvent être accordées aux gros clients fidèles.

Toujours sur la rue Abdelkrim Khattabi, on entre au hasard dans une boutique qui se trouve être la porte d’accès à une sorte de kissariat quasiment occupée par des commerçants chinois. C’est un bâtiment ancien, aux murs peints en blanc et aux portes en forme d’arcades, typique de l’architecture marocaine. Des marchands sont installés dans des locaux spacieux alors que d’autres ont improvisé leur boutique sur le passage. Dans cet endroit, les gérants des magasins sont souvent épaulés par des employés marocains mais aucune transaction ne peut être effectuée sans l’aval du patron. Les aides sont chargés de montrer la marchandise, d’aller chercher les colis dans les dépôts situés jusque dans le quartier de la Gironde et, au besoin, d’aiguillonner des clients qui ont du mal à se faire comprendre. Dans ce marché, on vend des foulards, des chaussures de sport, des sandales, des sacs à main, du mobilier, des rideaux, des nappes de table, des accessoires en tissu pour l’ameublement. Tous ces produits proviennent de l’Empire du milieu et peuvent faire croire que le Maroc ne possède presque plus d’industrie manufacturière.

Le prix est leur principal atout

De l’autre côté de la place Annasr, la rue Mohamed Lakrik est rebaptisée «rue des Chinois». A l’entrée, par le bd. Mohamed Smiha ou par le bd. de Strasbourg, des affiches en mandarin donnent le ton. Partout, les marchandises sont présentées sur des étals, beaucoup de cartons fermés sont entassés devant les magasins. L’affluence des acheteurs est continue et le commerce semble florissant. Deux portes principales donnent sur un marché ouvert tous les jours de 8h30 à 17h sauf le dimanche. Les prix défient toute concurrence. Les porteurs vont et viennent pour charger des camions provenant de tout le pays au vu de leur plaque d’immatriculation.

Si le commerce de ces grossistes chinois a tant de succès, c’est principalement pour les prix qu’ils proposent, souligne Hamid, un jeune qui travaille depuis quelques années dans un magasin du coin.
Tarik, la vingtaine, travaille dans un magasin qui commercialise des rideaux grâce à l’intervention d’un ami bien introduit dans ce milieu. «La marchandise qu’ils proposent est de l’imitation, c’est pour cela qu’elle est bon marché. On a des clients qui viennent de tout le pays en raison de cela. Ces rideaux coûtent 800 DH chez un tailleur alors qu’ici c’est 120 DH. Vu le niveau du pouvoir d’achat, les clients n’ont pas le choix», explique-t-il. Ses patrons chinois, réunis en groupe, ne prêtent pas beaucoup attention à notre conversation, visiblement occupés par un problème plus sérieux. Un détaillant, venu se faire livrer une trentaine de paires d’espadrilles à 45 DH l’unité souligne que tout le monde peut se chausser à ce prix, même si la qualité n’y est pas toujours. Taquiné sur cet aspect, il fait noter que tout le monde trouve son compte dans le business, commerçant chinois, détaillant ou grossiste marocain, consommateur…

Ils sont respectueux des règles fixées par leur communauté

Malgré des discussions parfois longues et animées, il n’y a pratiquement pas un mot de trop, du moins c’est ce que nous avons constaté. Les Chinois ne se départissent jamais de leur éternel sourire qui, malheureusement, ne permet pas à ceux qui les connaissent peu de lire leurs sentiments ou leur état d’esprit. Toujours est-il qu’ils semblent avoir établi des relations cordiales avec leurs clients. Certains se font même appeler par des prénoms marocains qu’ils ont adoptés de bon cœur, montrant ainsi leur capacité à rentrer dans le moule. «Les vendeurs chinois installés à Derb Omar sont intégrés, mais ont gardé leurs traditions et coutumes. Parfois, ils se retrouvent entre amis pour discuter et se divertir», fait remarquer Khalid, un aide-commerçant.

Sur le plan culinaire, ils ont du mal à changer. A midi, le bol de riz et la soupe sont souvent avalés sur place. D’autres se font servir dans un grand restaurant chinois qui est installé au boulevard Rahal El Meskini depuis 5 ans. Trois serveurs marocains y travaillent, aux côtés de cuisiniers chinois.

«On s’est habitué aux collègues cuisiniers, on parle leur langue à force de vivre avec eux», déclare Amine, serveur depuis l’ouverture du restaurant. Il indique que «la clientèle est constituée aussi bien des vendeurs chinois de Derb Omar que des Marocains». Une fois de plus, cela montre que les échanges vont au-delà du simple commerce : les relations culturelles deviennent un peu plus étroites. Preuve de la réussite des commerçants chinois, mais aussi de leur désir de consolider leur présence dans le Royaume, «beaucoup ont acquis des appartements à Casablanca, dans des quartiers proches de Derb Omar», indique Aziz, employé chez un Chinois depuis sept ans.

Dans ce quartier, les affaires ne semblent jamais s’arrêter. Mais il y a des règles bien acceptées dans cette communauté. Par exemple, l’heure de la fermeture est fixée à 17 heures. Au marché de la rue Abdelkrim Khattabi, un Marocain commence à héler les occupants au moment précis : «Dépêchez-vous, c’est l’heure». Alors que les magasins gérés par les Marocains restent ouverts, ceux des Chinois baissent le rideau, les vendeurs quittent le marché qui est fermé à son tour.

Les Chinois se mêlent aux passants, certains d’entre eux prennent leur voiture, d’autres achètent des fruits chez les marchands ambulants installés dans la rue et partent dans la bonne humeur.