Réhabilitation de la Médina de Casablanca : y aura-t-il un impact économique ?

L’Agence urbaine de Casablanca prépare un projet de mise à niveau de 19 hôtels au sein de la médina. La ville a étoffé son offre touristique par des produits culturels. L’installation de grandes enseignes commerciales et d’établissements de restauration pourra stimuler les opportunités d’emploi pour la population de l’ancienne ville.

Aux alentours et au sein de l’ancienne Médina de Casablanca, le paysage se transforme. De grandes enseignes comme Marjane, Décathlon ou Electroplanet se préparent à s’installer au futur grand Mall, situé entre la trémie des Almohades, dont l’achèvement est prévu fin 2019, et la marina. Intra-muros, les résultats du projet de réhabilitation de l’ancienne Médina, dont la deuxième phase est en cours, sont de plus en plus nets (voir encadré). Tous ces projets sont censés avoir un seul objectif : ressusciter la Médina qui, en dehors de la surpopulation, est frappée par le chômage et l’insécurité. Cet objectif sera-t-il atteint ? Si des signes positifs commencent à être décelés, comme dans le tourisme ou l’immobilier (voir avis de Mohamed Charif Houachmi en p.21), d’autres points de vie contestent cet optimisme  (voir interview de Saad Hamoumi, secrétaire général de la Fédération du commerce et services, en encadré).

De toutes les manières, «malgré l’absence d’études d’impact de ces projets», comme le précise Dr. Azzeddine Hafif, directeur du foncier et de l’aménagement urbain à l’Agence urbaine de Casablanca (AUC), tout a été mis en place afin que l’ancienne médina puisse se développer. En attendant, un décryptage de l’impact des projets cités sur les secteurs du tourisme, l’emploi, l’immobilier et le commerce au sein de la médina de Casablanca nous permettra d’y voir un peu plus clair.

Dix-neuf hôtels seront mis à niveau

Azzeddine Hafif rappelle que «le développement économique de la Médina est l’un des principaux objectifs du projet de sa réhabilitation». Mieux, les grands projets limitrophes, réalisés actuellement, ont soutenu ce développement en ayant un impact direct sur plusieurs secteurs. «Primo, le bassin d’emploi pour tous ces projets se trouve dans la Médina. Bien que le recrutement se limite, pour l’instant, à la petite main-d’œuvre, cela a un effet sur une partie de la population. Il y a également un impact direct sur le locatif», a-t-il déclaré.

L’activité commerciale et le tourisme ne sont pas en reste avec des projets situés aux alentours, à l’instar du port de plaisance. Certains croisiéristes, souligne M. Hafif, préfèrent depuis toujours loger dans la Médina, ce qui peut être utile aux unités hôtelières, au nombre d’une trentaine. «Or, ces unités n’étant pas aux normes requises, l’AUC a lancé une opération de mise à niveau, en partenariat avec le CRT, le ministère du tourisme et l’ordre des architectes», explique-t-il. Dix-neuf établissements hôteliers sont ciblés, dont un seul est classé. Le budget n’est pas encore définitivement arrêté, mais aux dernières nouvelles, le projet en est à la phase des études techniques. «En parallèle, nous sommes en train de sensibiliser les propriétaires», fait savoir M. Hafif.

Le tourisme face à l’insécurité

Dans la même veine, des circuits touristiques ont été tracés et plusieurs monuments historiques, tels que la mosquée Ould El Hamra, la synagogue Rabbi Ettedgui ou l’église San Buenaventura, rénovés. La finalité est de renforcer l’offre culturelle dans une ville où le tourisme d’affaires est prédominant. Des opérateurs comme Abdelhadi El Ghali, président de l’Association régionale des guides et accompagnateurs de tourisme de Casablanca, sont pour le moment dubitatifs sur les retombées sur l’ancienne Médina. «Le tourisme dans la Médina souffre des mêmes problèmes que dans les autres villes du Royaume. L’insécurité, les faux guides, le manque de services et d’hygiène empêchent cette zone de la ville de devenir une réelle destination touristique», analyse-t-il. Cela signifie-t-il que l’interaction entre cette zone et les projets modernes situés à sa proximité est sans effet ? «Il y a effectivement une interaction positive, mais il faut résoudre les problèmes cités, et saisir l’opportunité que représente le tourisme de croisière qui a baissé fortement. Il faut rappeler que Casablanca recevait plus de 250 croisières touristiques, il y a quelques années», poursuit M. El Ghali.

En ce qui concerne le déroulement des grands projets voisins, Abdelhadi El Ghali est positif. «Les travaux retardent les visites actuellement, mais ces projets auront un effet très positif. Ils renforceront les infrastructures autour de la Médina», dit-il. Actuellement, des hôtels situés extra-muros ont déjà saisi l’occasion pour mettre en place, avec succès, des produits touristiques culturels alliant modernité et authenticité. Une initiative qui a bénéficié du travail de réhabilitation réalisé sur le terrain. Cet exemple réussi peut donc être dupliqué, dit-il en substance. Naturellement, d’autres opérateurs sont encore dans l’expectative. «Ils disent qu’il faut attendre la fin du projet de la réhabilitation pour évaluer l’opération dans sa totalité et son effet sur le tourisme», souligne une source officielle qui a requis l’anonymat.

Les opportunités d’emploi augmentent

Sur le terrain, on ne peut nier les changements en cours. En face des remparts de la Médina et non loin de la marina, un nouveau Décathlon verra bientôt le jour. Proximité géographique oblige, l’enseigne a préféré recruter en priorité les résidents voisins. «Tout à fait, nos employés doivent généralement être représentatifs de la population qui réside dans l’entourage du magasin. La politique de recrutement à Décathlon Marina, s’inscrit dans la même logique», explique Samira Ghizlane, responsable de communication interne et institutionnelle de Décathlon Maroc. Outre la disponibilité de la main-d’œuvre, la proximité avec la médina revêt également un grand intérêt commercial. Et cela a été pris en compte en amont. «Effectivement, le magasin Décathlon Marina est une nouvelle concrétisation de notre politique qui est de rendre durablement accessibles les bienfaits du sport au plus grand nombre», répond Mme Ghizlane. Comment donc la population de la médina constitue-t-elle une cible importante du magasin de sport ? «En exploitant cette proximité et en garantissant en permanence notre promesse du meilleur rapport valeur/prix», poursuit la responsable. En d’autres termes, l’offre de Décathlon sera adaptée à son entourage.

De nouveaux restaurants en vue

Pour la restauration, la Sqala est l’un des établissements typiques de la Médina. Situé au cœur du bastion éponyme construit au dix-huitième siècle, cet établissement est le deuxième lieu visité par les touristes à Casablanca, après la mosquée Hassan II. Si, comme l’exprime Ahmed El Azhari, directeur commercial, des signes d’une certaine effervescence commerciale commencent à se sentir dans les alentours, l’établissement souffre actuellement des travaux de construction en cours de la trémie des Almohades. «Notre chiffre d’affaires a baissé d’environ 50% depuis le début des travaux. L’accès au restaurant est bloqué depuis l’avenue des Almohades», confirme-t-il. Néanmoins, le restaurant casablancais a anticipé l’ouverture de la Marina. Depuis quelque temps, une offre commerciale a été lancée, ciblant les entreprises de la place. «Cela consiste en formules de petits-déjeuners, de déjeuners et de dîners d’affaires pour les groupes dépassant une quinzaine de personnes. Nous avons mis en place une grille tarifaire en plus d’un service de livraison avec les sociétés en compte avec nous», explique le responsable. «Nous n’avons pas de concurrents directs dans la Médina. Cela dit, le quartier connaîtra des ouvertures de restaurants et de cafés bientôt. Cela est normal. La zone est en train de se transformer», précise-t-il.

Le plus grand apport du programme de réhabilitation de l’ancienne Médina de Casablanca (1,6 milliard DH) est la mise à niveau des infrastructures et des équipements publics de proximité, ainsi que la sauvegarde du patrimoine architectural. Ce projet, qui a permis de mettre en place deux circuits touristiques, s’articule autour de deux programmes. Le premier, réalisé, allant de 2010 à 2013, et le deuxième, lancé en 2015, devrait s’achever en 2019. Le programme II a été initié en avril 2014. Doté d’une enveloppe budgétaire de 300 MDH, il est axé, entre autres, sur la promotion de l’activité commerciale, artisanale et touristique, l’insertion économique et sociale des jeunes et la mise en valeur des édifices à caractère architectural et patrimonial. Pour ce qui est de l’amélioration de l’infrastructure et du cadre bâti, le programme comprend plusieurs opérations dont le transfert et le renforcement des postes de transformation électrique. Cela implique aussi le ravalement des façades des principaux axes, ainsi que l’organisation du stationnement aux alentours de la médina. Le démarrage de toutes ces opérations a été lancé en 2015.

 

«Il faut, à la Médina, un schéma de commerce et de services digne de ce nom»

La Vie éco : Quel est, selon vous, l’impact des grands projets réalisés aux alentours de l’ancienne Médina sur le commerce et les services dans cette zone de la ville ?
La Fédération du commerce et services (CGEM) salue les projets importants et structurants qui ont été réalisés ou qui sont en cours dans l’agglomération du Grand Casablanca, et plus particulièrement, au centre historique de la ville. Force est de constater que ces projets parmi lesquels nous pouvons citer la nouvelle gare de train, la ligne de tramway, l’aménagement des voieries et, bien entendu, la réhabilitation de l’ancienne médina, ont été dans un premier temps source d’optimisme et de fierté pour tout le monde. Ce sentiment a été malheureusement échaudé par les nombreux désagréments causés par l’impact des travaux (embouteillages, pollution, fermeture des voies, etc.) qui ont dans un premier temps porté un coup fatal aux commerces et services.

Vous pensez donc que ces projets n’ont pas un impact positif…
La situation a empiré du fait de la nouvelle physionomie du centre-ville qui a connu, avec le tramway, l’arrivée de nouveaux chalands. Cette nouvelle clientèle exprime une demande de produits issus notamment du secteur informel.
Ce constat général, également exprimé par l’association des commerçants du centre-ville, est palpable par tout visiteur, alarmant et préoccupant. De nombreux commerces ferment, les immeubles bloqués par les vendeurs à la sauvette «Farracha» et ainsi les services en subissent les contrecoups.

Que faire pour relancer le commerce à l’intérieur de la Médina de Casablanca ?
La Médina a profité d’une réhabilitation extraordinaire grâce à la mobilisation de toutes les associations de la ville et à l’action louable de S.M. Mohammed VI. Mais elle peine à mettre en place un schéma de commerce et de services digne de ce nom et reflétant sa place dans l’économie de la ville.
Il est à notre sens crucial de mettre en place «un plan Marshal» pour développer ce poumon historique, emblématique et économique du pays. Cela ne pourra se faire que grâce à la mobilisation de toutes les forces vives de la ville : élus, associations de quartiers, représentants des commerçants, wilaya et bien sûr notre fédération du commerce et services.
Nous sommes prêts à nous investir avec tous les acteurs de la ville afin d’œuvrer à redonner au centre de Casablanca ses lettres de noblesse et lui permettre de profiter de toutes les infrastructures modernes et structurantes mises en place pour lui permettre d’être de nouveau l’emblème et la fierté de tous les Casablancais et Marocains !

 

«L’accessibilité aura un impact positif sur le secteur immobilier»

Il est difficile d’estimer l’impact de la revalorisation de l’ancienne Médina sur le secteur de l’immobilier au sein de cette zone de la ville. Le même constat vaut pour les nouveaux projets développés tout autour. Contrairement au tourisme, dont le développement est lié de manière directe au développement des infrastructures, il est très délicat de se prononcer sur l’évolution de l’immobilier vu la réalisation de tous ces projets. Néanmoins, il est clair que l’accessibilité aura un impact positif sur le secteur. Une fois que tous les accès à la médina seront assurés, certains quartiers en bénéficieront. Aussi, nous nous trouvons à l’orée d’un nouveau cycle de vie à Casablanca. Dans n’importe quelle ville, le cœur économique change selon les cycles de vie, qui peuvent aller jusqu’à 25 ans. De toutes les manières, les pouvoirs publics ont investi massivement dans les infrastructures afin que cette zone se développe. Il est sûr que ce changement aura lieu.