PLF 2019 : attentes nombreuses, moyens limités

Le CESE sonne le tocsin en mettant l’accent sur les inégalités. L’Exécutif est face à la question (centrale) de savoir comment financer le social. S’il faut recourir aux dépenses fiscales, lesquelles faudra-t-il supprimer ou atténuer ?

Tout le monde, du salarié à l’entrepreneur, en passant par les autres catégories socioprofessionnelles, attend de la Loi de finances qu’elle réponde peu ou prou à ses vœux, qu’elle règle ou atténue ses difficultés. Les attentes sont donc nombreuses et variées, mais les moyens permettent-ils de les satisfaire toutes ? Assurément non. Moyennant quoi, les arbitrages de l’Exécutif, fatalement, feront des mécontents.
Mardi 25 septembre, la CGEM a reçu à Casablanca le directeur général des Impôts et lui a sans doute fait part de ses doléances ; comme chaque année à la veille du dépôt du projet de Loi de finances (PLF) au Parlement. Quelques jours auparavant, les intermédiaires d’assurances réclamaient, entre autres, l’exonération de la TVA sur les opérations d’intermédiation en assurances ; et les syndicats des salariés, lorsqu’ils seront reçus par le gouvernement comme cela est attendu, ne manqueront pas quant à eux de renouveler leurs demandes, assez largement connues du reste.
Schématiquement, tout ce beau monde peut être divisé en deux groupes : le premier, assez logiquement, cherche à “booster” son activité par des bonus fiscaux ou des facilités de procédures ; le second, très légitimement, souhaite améliorer son pouvoir d’achat, directement, via l’impôt ou les deux à la fois.

Les grands agrégats virent…au jaune

De l’autre côté de la barrière, la situation est ce qu’elle est : la croissance économique a décéléré au premier trimestre à 3,2% en glissement annuel, et sur l’ensemble de l’année 2018, elle devrait retomber à 3,5% selon Bank Al-Maghrib (BAM) et même à 3,1% selon le HCP, au lieu de 4,1% en 2017. Et l’exercice 2019 ne serait guère meilleur : BAM, lors de la réunion de son conseil du 25 septembre, prévoit une hausse du PIB de 3,1% et, deux mois auparavant, dans son Budget économique exploratoire 2019, le HCP s’était contenté d’une prévision de 2,9%.

L’inflation, longtemps maîtrisée à un niveau extraordinairement bas, monte brusquement cette année. Elle est à 2,2% sur les huit premiers mois de l’année, et serait à peu près au même niveau au terme de l’exercice 2018, selon les indications de BAM, tandis que le gouvernement avait prévu, en début d’année, qu’elle s’établirait à 1,5%.

Les déficits budgétaire et du compte courant, estime la banque centrale, se creuseraient respectivement à 3,7% du PIB, contre une prévision gouvernementale de 3%, et à 4% du PIB au lieu de 3,6% en 2017. Avec la remontée du cours du pétrole, dont le baril de Brent dépasse désormais 80 dollars, son plus haut niveau depuis novembre 2014, le déficit du compte courant est potentiellement appelé à s’aggraver en 2019, contrairement à la prévision de BAM.

L’équation par conséquent n’est pas simple à résoudre, c’est le moins qu’on puisse dire. Selon des confidences, dont la véracité n’a pu être vérifiée mais qui présentent tout de même une certaine vraisemblance, l’Exécutif en ce moment est complètement immergé dans les opérations de calcul et de simulation pour voir ce qui est possible de “donner” et où le prendre. Car, avec une croissance plutôt anémique, des ressources moins vigoureuses, “l’affaire” ressemble à un jeu à somme nulle. Ce qui est à donner ici, devrait forcément être pris là…Mais, après tout, pourquoi pas ! Le Conseil économique, social et environnemental (CESE), s’appuyant sur les données du HCP, ne vient-il pas de sonner le tocsin en mettant l’accent, dans son dernier rapport, sur les inégalités, sous différentes formes, qui «continuent de peser significativement sur la cohésion sociale» ?

L’histoire de l’œuf et de la poule !

Toute la question est cependant de savoir comment rétablir l’égalité. Avec plus de croissance, disent les uns, c’est-à-dire les libéraux, selon les catégories politiques classiques ; avec plus de redistribution et de solidarité, estiment les autres, généralement placés à gauche de l’échiquier politique ; avec un mixage entre les deux, tranchent ceux que l’on pourrait qualifier de “centristes”. Et en effet, le bon sens veut que pour partager, il faut d’abord avoir quoi partager. Mais les choses ne sont pas aussi simples que cela : si l’on parle d’inégalités, cela sous-entend que certains possèdent ou reçoivent plus que d’autres. Faut-il attendre que la croissance soit plus soutenue et pérenne pour rétablir l’égalité, ou, au contraire, faire jouer les mécanismes de solidarité et de redistribution, en espérant que cela contribue justement à améliorer le climat général et, au-delà, l’activité économique ? En quelque sorte, c’est l’histoire de l’œuf et de la poule: qui engendre qui ? Ces réflexions, on s’en doute bien, émaillent le travail d’élaboration du PLF 2019, et c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles, à cette date, rien n’a encore filtré de son contenu, tandis qu’ailleurs, en France par exemple, les mesures du Budget de l’année prochaine sont déjà sur la place publique.

Mais quoi qu’il en soit, de l’avis de nombreux témoignages, la question centrale qui semble préoccuper au plus haut point l’Exécutif est la suivante : Comment financer les mesures sociales que le PLF 2019 devrait contenir ? L’idée, soulevée dans notre livraison de la semaine dernière, à savoir le redéploiement des dépenses fiscales comme moyen de financement du social, serait en effet au centre des discussions, mais, semble-t-il, cela n’épuise pas le sujet. «Quelles dépenses fiscales supprimer ou atténuer pour les réorienter vers le social ?», s’interroge-t-on ici et là. Affaire d’arbitrage, disions-nous…