Mais où sont passées les pièces de cinq centimes ?

Pour la banque centrale, le circuit monétaire est correctement alimenté.
Pour les petits commerces, l’appoint est un vrai casse-tête.
Les clients ferment le plus souvent les yeux.

Oùsont passées les pièces de cinq centimes, les rialates d’antan ? Il est en effet très rare qu’un commerçant vous rende la plus petite de nos pièces jaunes, arrondissant, selon son humeur, et votre bon vouloir, le plus souvent consentant, au rial supérieur ou inférieur. Le centime, lui, n’en parlons pas ! Tout juste le trouve-t-on aux guichets de Bank Al Maghrib.
La petite monnaie, officiellement en circulation, est-elle réellement introuvable ou sont-ce les commerçants qui prétextent leur rareté pour ne pas nous rendre la monnaie de nos billets et arrondir leurs petites marges ? Pour Banque Al Maghrib, en 2003, il y avait en circulation dans le pays plus de 23 millions de pièces de 1 centime, un volume supérieur à 225 millions de pièces de 5 centimes, et plus de 327 millions de pièces de 10 centimes. Est-ce assez ou est-ce peu ? Les épiciers vous diront, eux, en farfouillant dans leur tiroirs-caisse, histoire de vous dissuader d’attendre la monnaie de votre pièce, que courir derrière l’appoint est un vrai casse-tête.
Comment se détermine le volume d’émission de ce que les économistes appellent la monnaie divisionnaire ? Au-delà des méthodes techniques opaques pour les profanes, Banque Al Maghrib explique que la logique d’émission ou de correction tient compte des besoins économiques, des événements saisonniers comme, par exemple, l’arrivée de touristes et de RME en été ou des demandes conjoncturelles, à certains moments, comme la deuxième quinzaine du mois, période de versement des salaires. Cela ne veut pas dire que la banque centrale va appuyer sur le pédalier de fabrication selon les occasions mais que les pièces de monnaie, comme les billets d’ailleurs, sont émis et/ou mis en circulation en suivant tant les variations à la hausse des besoins économiques que la tendance à la baisse des réserves de sécurité et de renouvellement. Parmi les instruments de mesure de la demande ou des périodes de flux ou de reflux, l’institut d’émission a en permanence un regard sur les sorties et les rentrées de monnaie à ses guichets.

On s’approvisionne auprès des mendiants

Quand on oppose les arguments de l’épicier qui affirme le plus souvent être en manque des petites pièces de monnaie pour étayer une quelconque pénurie en la matière, la banque centrale a une réponse imparable : les commerçants ont deux possibilités pour disposer, au quotidien, de monnaie d’appoint : s’adresser à leurs agences bancaires ou faire la demande directement aux guichets de Bank Al Maghrib. La réponse des commerçants est que c’est là une opération laborieuse, à laquelle les caissiers des banques ne se prêtent que de mauvaise grâce. Une chose est sûre, les épiciers se contentent majoritairement de la monnaie qui transite par leur tiroir-caisse et ne constituent que très rarement des provisions de petite monnaie.
En fait, si la plupart des clients ferment les yeux sur «le rendu» à quelques centimes près, ils ne sont pas unanimes à tolérer cette pratique qu’ils perçoivent comme une excuse permettant aux épiciers d’améliorer leurs marges. Il est vrai que disposer d’une provision constante de petite monnaie n’est pas sans conséquence pour les commerçants puisque, ce faisant, ils immobilisent une partie de leurs liquidités. Chez un pâtissier traiteur connu à Casablanca, une telle opération immobilise quelque 60 000 DH de manière permanente pour répondre aux besoins des transactions. Et il est vrai qu’à part des commerces bien structurés, ou les grandes surfaces, la monnaie est rarement disponible et classée par nature des pièces. C’est que, pour un petit commerce, s’il devait prendre en considération une telle contrainte, il y affecterait une partie de sa trésorerie régulièrement, sans compter le temps d’attente devant les guichets de banque pour en disposer.
En s’intéressant à la petite monnaie, en plus de la sociologie des transactions aussi bien au niveau du client que du côté des commerçants, on apprend que les receveurs de bus et nombre d’épiceries font de l’appoint par le biais des mendiants en leur changeant leurs pièces contre des billets, mais l’échange se fait rarement pour les pièces au dessous de 0,50 DH. Certains commerçants avoueront arrondir les prix affichés dès le départ, de préférence par excès, bien évidemment. Mais il n’est nul besoin de cet aveu pour se rendre compte que tous les prix affichés par le commerce sont toujours exprimés à la dizaine de centimes près. C’est comme si l’économie avait fait son deuil du centime et de la pièce de cinq centimes.
Mais alors, où vont ces pièces de cinq centimes ? L’une des explications est que les plombiers y recourent pour condamner une arrivée d’eau, chose que nous avons pu constater de visu. Cela ne leur revient pas cher et c’est pratique, mais ils ignorent sûrement que les pièces de monnaie frappées par la banque centrale coûtent jusqu’au triple de leur valeur vénale