Le flop d’Istimrar, le fonds de restructuration financière

28 entreprises seulement ont pu bénéficier du fonds Istimrar en deux ans et demi.
A peine 142 entreprises ont déposé leurs dossiers à
l’ANPME dont 78 seulement ont pu passer à la CCG.
Le ministère de l’industrie et du commerce dresse le bilan et envisage de réviser la convention signée entre l’ANPME, la CCG et les banques.

Ridicule. C’est le moins qu’on puisse dire du nombre d’entreprises, 28 en tout et pour tout, qui ont eu accès au fonds de restructuration financière baptisé Istimrar depuis sa création. Pourtant, lancé en grande pompe en janvier 2006, Istimrar faisait partie de l’artillerie lourde du programme de mise à niveau des entreprises.

Les entreprises, notamment les PME, avaient d’ailleurs elles-mêmes milité pendant plusieurs années en faveur d’un mécanisme financier pour leur recapitalisation en vue de leur permettre d’accéder plus facilement aux crédits bancaires.

En 2006, les pouvoirs publics ont alors consenti une enveloppe de 275 MDH, et une convention avait été signée entre l’Agence nationale de la PME (ANPME), la Caisse centrale de garantie (CCG) et les banques. Pourtant, deux ans et demi plus tard, le fonds se meurt.

Certes, les entreprises ne se sont pas bousculées au portillon : à peine 142 ont soumis une demande pour bénéficier d’une contribution du fonds. Mais les banques ne semblent pas avoir joué pleinement le jeu non plus. C’est du moins ce qui ressort d’une analyse détaillée récemment réalisée par le ministère de l’industrie et du commerce.

Pour rappel, l’objectif premier du fonds est de permettre à des entreprises en situation de difficulté financière d’obtenir des crédits de consolidation à des taux préférentiels et ce, sans avoir à présenter de garanties supplémentaires. La CCG, qui gère les 275 millions de DH, se charge de garantir 50 % du «nouvel emprunt», tandis que, pour l’autre moitié, les banques doivent maintenir les garanties qu’elles avaient obtenues auprès de l’entreprise.

Les taux d’intérêt sont fixés par la banque, mais sans jamais dépasser le taux moyen pondéré des bons du Trésor de même maturité, au cours des six derniers mois, majoré de 125 points de base. En clair, Istimrar permet aux entreprises de décrocher des taux variant entre 6 et 7 %, au lieu des 9% habituels.

Mais attention, avant de pouvoir bénéficier du fonds, l’entreprise doit effectuer, en collaboration avec l’ANPME, un diagnostic stratégique et financier complet de sa situation. Logique : il faut d’abord vérifier la viabilité de l’entreprise, puis la nécessité de restructurer ses dettes bancaires.

Une fois accepté, le dossier est transmis à la CCG, qui doit aussi donner son aval. Et c’est à la troisième étape, celle de l’accord des banques, que la situation se dégrade : beaucoup de dossiers sont carrément refusés, ou encore bloqués pendant de longs mois.

A ce jour, sur les 142 demandes exprimées, seuls 78 dossiers ont franchi la première étape de l’ANPME. Sur ces 78 dossiers, le bilan dressé par le département de Ahmed Chami révèle que les banques en ont accepté 28, rejeté 15, et que 21 sont toujours à l’étude. Le reste, à savoir14 dossiers, est encore soit en cours de dépôt auprès des banques soit à l’étude à la CCG.

En principe, le délai de traitement d’un dossier par les banques est d’un mois, mais il serait en moyenne multiplié par six, toujours selon le même rapport. Evidemment, les entreprises qui font appel à Istimrar sont, souvent, dans une situation extrêmement précaire, et se trouvent donc étranglées par des délais de traitement aussi longs. A tel point que, depuis longtemps, de nombreuses entreprises ne pensent même plus à faire appel au fonds.

Un chiffre suffit pour faire un état des lieux en la matière : de janvier à avril 2008, seules deux entreprises ont déposé des demandes dans ce sens…
10 mois pour étudier un dossier !

Un entrepreneur de Rabat, dont le dossier de restructuration financière était parvenu à l’étape de la banque, dénonce vivement l’attitude des institutions financières. «Au moment où je croyais pouvoir pérenniser mon entreprise, elle a carrément été sabordée», lance-t-il avec un trémolo dans la voix.

L’entreprise de Rabat emploie 25 personnes, dont un chercheur R&D à temps plein. «Tous nos fournisseurs, même à l’étranger, nous citaient en exemple en tant que bons payeurs. Cette confiance était d’ailleurs notre principal patrimoine. Aujourd’hui, nous avons tout perdu», raconte-t-il.

La PMI avait choisi de diversifier son activité et de développer des produits à plus forte valeur ajoutée. 6 millions de DH ont alors été injectés : la moitié en fonds propres et l’autre en leasing. «Nous avons remboursé le tiers du leasing avant même de pouvoir démarrer nos nouvelles activités, qui étaient toujours en développement, et donc, avant les premiers retours sur investissement», poursuit le patron.

Un problème de fonds de roulement est apparu, quelques mois plus tard, et c’est là que la PMI s’est tournée vers le fonds Istimrar. Le diagnostic de l’ANPME fut sans équivoque : il fallait réinjecter 3,5 MDH dans la société pour remettre les compteurs à zéro, puis rééchelonner les crédits accumulés sur une période de cinq à sept ans.

Les fournisseurs européens de matière première de l’entreprise, qui en sont aussi actionnaires, ont envoyé leur propre auditeur sur les lieux. «Il a abondé dans le sens de l’ANPME et les fournisseurs nous ont assuré qu’ils continueraient à livrer la matière première», indique le businessman. Puis, toujours selon le diagnostic, la partie bancaire devait dégager 3,5 millions de DH. «Une première banque devait débloquer 2 millions de DH et une seconde 1,5 million», précise-t-il. C’est donc à partir de cette nouvelle configuration financière que la PMI a redéployé sa stratégie de développement.

Cependant, les mois se sont écoulés sans que l’entreprise reçoive aucun signe de vie de la part des institutions financières sollicitées. «La première banque nous a donné son accord huit mois plus tard», laisse tomber le manager.

Puis, il a fallu attendre encore deux longs mois avant que la deuxième banque ne réponde à son tour. «Elle n’a accepté de débloquer que la moitié du montant demandé, tout en exigeant des cautions solidaires et personnelles des actionnaires, à hauteur de 3 millions de DH. Où aurions-nous pu trouver cet argent?», tempête l’entrepreneur. Et même si les 3 millions de DH avaient été disponibles, la société s’était entre-temps retrouvée dans une situation de crise.

«Dix mois plus tard, nos besoins n’étaient plus les mêmes, ils avaient augmenté. Et de toute façon, notre stratégie globale exigeait le montant demandé en entier, pas seulement une partie. La proposition de la banque ne nous servait plus à rien !», déplore le gestionnaire. En fait, depuis les derniers mois, la société avait eu d’énormes difficultés à payer ses fournisseurs. Ceux-ci avaient donc commencé à exiger des paiements immédiats et en liquide.

Il était devenu impossible de poursuivre les activités de R&D et donc de mettre de nouveaux produits sur le marché. Avec ce sérieux manque de fonds, et sans matériaux de base, l’entreprise a même dû suspendre son activité normale pendant des périodes allant de dix à quinze jours. «De l’entière confiance que nous témoignaient les fournisseurs depuis dix ans, il ne reste plus rien», dénonce le patron.

Aujourd’hui, la situation de l’entreprise est plus que précaire. «Quand je pense que nous avons toujours réinvesti nos bénéfices, je m’en mords les doigts. Peut-être que si j’avais fait comme des centaines d’entrepreneurs et que j’avais investi cet argent “au noir”, au lieu de payer honnêtement les impôts, j’aurais pu sauver mon entreprise», confie-t-il, désemparé. Et dire que le fonds a été baptisé Istimrar, ce qui veut dire «continuité»… Le cas de cette entreprise illustre tout à fait le contraire.

Les banques refusent de porter le chapeau
Cela n’est pas un cas isolé. Il est révélateur du dysfonctionnement du système. Plusieurs chefs d’entreprises que nous avons interrogés parlent d’ailleurs de blocage ou se plaignent du refus de collaborer des banques. Beaucoup disent mettre l’accent sur la recherche d’autres sources de financement ou sur la rationalisation de la gestion plutôt que de courir après un crédit inaccessible dès le départ.

Même si elles se font avares de commentaires sur le sujet, on devine que les banques ne sont finalement pas intéressées à tendre la main à des entreprises déjà en difficulté. «Pourquoi accepter de mettre sous perfusion des entreprises qui se portent mal ?», s’interroge une source autorisée auprès d’une grande banque. «Il ne faut pas s’étonner que les banques hésitent à augmenter l’endettement. Il faudrait plutôt intervenir sur le capital, en haut de bilan», poursuit-on.

Quant aux délais élastiques, ils seraient dus à la nature même de ces dossiers de restructuration financière. «Ce sont des réflexions difficiles, explique-t-on. Il y a beaucoup de va-et-vient.

Souvent, la banque refuse, et le client revient ensuite à la charge, et ainsi de suite». Autre problème auquel on fait allusion en aparté : les autres crédits sont plus rentables que ceux adossés au fonds de restructuration.

Quoi qu’il en soit, le ministère réfléchit actuellement de manière sérieuse à réviser les conditions de fonctionnement du fonds Istimrar. Qu’il s’agisse d’augmenter les taux d’intérêt et les garanties pour intéresser davantage les banques, ou encore de resserrer les conditions d’éligibilité des entreprises, il faudra visiblement prendre rapidement des mesures car 2012 arrive à grands pas…