Le chômage recule, les questions de fond demeurent posées

L’économie marocaine a créé 112 000 emplois nets en 2018. Tous les secteurs d’activité y ont contribué. Le chômage repasse sous la barre des 10%.

Enfin, un…bon indicateur pour 2018 ! Le taux de chômage retombe sous la barre des 10% pour s’établir à 9,8% au lieu de 10,2% en 2017, selon l’enquête du HCP sur le marché du travail au titre de l’exercice qui vient de s’achever. Et cette baisse a concerné le milieu urbain (de 14,7% à 14,2%) aussi bien que rural (de 4%à 3,5%), les hommes (de 8,8% à 8,4%) aussi bien que les femmes (de 14,7% à 14%).

Même si le chômage ne fait, là, que retrouver la moyenne des années 2014, 2015 et 2016 (qui était de 9,8%), une moyenne bien supérieure à celles des cinq années précédentes (9,1%), l’Exécutif aurait quand même quelque raison d’y puiser matière à satisfaction ; pour deux raisons. D’une part, parce que l’ensemble des secteurs ont participé à la création d’emplois, et, d’autre part, parce que les 112 000 emplois nets créés (contre 86 000 en 2017) sont tous des emplois rémunérés.

L’enquête du HCP montre en effet que le secteur des “services”, sans surprise, puisque premier employeur depuis quelques années, a créé 65000 emplois nets, dont 62000 en milieu urbain. C’est beaucoup moins que les 90000 postes créés en moyenne annuelle entre 2008 et 2013, certes, mais c’est presque le double quand même de la moyenne des créations (35 000) entre 2014 et 2017.

“L’agriculture, forêt et pêche”, deuxième employeur du Maroc, a pour sa part créé 19 000 emplois nets, un chiffre en retrait par rapport à 2017 (42 000 postes). Et cependant, l’évolution est positive si l’on se rappelle des pertes nettes enregistrées en 2015 et 2016. Il faut dire que l’emploi dans ce secteur est encore lié à la conjoncture, laquelle dépend de l’état de la pluviométrie. Mais, sur le fond, le ralentissement des créations d’emplois de ce secteur est surtout consécutif à la modernisation de celui-ci et à l’augmentation de sa productivité (qui est la plus élevée par rapport à l’ensemble des secteurs d’activité).

Le BTP, pour sa part, a contribué aux créations d’emplois avec 15 000 postes, contre une moyenne de 22000 par an entre 2015 et 2017. Après avoir connu de grosses difficultés, notamment en 2012 et 2013, avec des pertes de plus de 70 000 postes, puis une stagnation les années suivantes, le secteur semble renouer avec un certain dynamisme ces trois dernières années.

L’industrie (y compris l’artisanat), enfin, a porté sa contribution aux emplois créés en 2018 à 13 000, en léger mieux par rapport aux 10000 postes nets en moyenne annuelle au cours des années 2015 à 2017. Encore une satisfaction pour l’Exécutif eu égard à la polémique qui l’opposa au HCP, il n’y pas longtemps, à propos précisément de la faiblesse des créations d’emplois dans ce secteur. Il paraît évident, cela dit, que l’évolution technologique, la sophistication de plus en plus accrue des procédés de fabrication font que, en matière d’emploi, il ne faudrait peut-être pas attendre grand-chose de l’industrie. Sauf dans la filière textile, encore largement consommatrice de main-d’œuvre (souvent très peu qualifiée). Et d’ailleurs, sur les 13 000 emplois créés dans le secteur, près de 85% (11 000 postes) l’ont été dans la branche “textile, bonneterie et habillement”.

Structurellement, la situation du marché du travail n’a pas changé

Tout compte fait, sur le strict plan des créations d’emplois, et indépendamment de la qualité de ces derniers, 2018 est une année plutôt correcte. Et, paradoxe, cette évolution tranche avec celle de la croissance économique qui, rappelons-le, n’aurait pas dépassé 3%, selon la dernière estimation du HCP.
Au-delà de cette évolution conjoncturelle, la situation du marché du travail, structurellement, reste toujours la même. Malgré les 112 000 emplois nets créés, les taux d’activité et d’emploi continuent de baisser de façon quasi continue depuis près de vingt ans. Encore en 2018, le taux d’activité a reculé à 46,2% contre 46,7% en 2017 et 54,5% en 1999. Ailleurs, le taux d’activité dépasse les 80%, comme en Islande, en Suisse ou encore en Suède. Dans les 28 pays de l’Union européenne, le taux d’activité est en moyenne de 73,6% en 2017, et dans les 36 de l’OCDE de 72%.

La forte baisse du taux d’activité au Maroc, alors que son niveau au départ était déjà faible, cache cependant des différences selon le genre et l’âge. Si, pour les hommes, le taux d’activité est à peu près égal à celui observé y compris dans les pays développés (70,9% en 2018 contre 79,3% en 1999), pour les femmes, le recul est considérable : 22,2% en 2018 au lieu de 30,4% en 1999 (voir graphe). Sachant que les femmes représentent plus de la moitié de la population du Maroc, selon le dernier recensement de 2014, et dont, de surcroît, près des deux tiers sont en âge d’activité, le “gâchis” pour ainsi dire en termes de participation au marché du travail et donc de création de richesses est immense. Il est bien vrai que, sur ce point, le Maroc est dans la même situation que l’ensemble des pays d’Afrique du Nord. Il n’en reste pas moins vrai que, comparé aux pays à revenu intermédiaire de tranche inférieure où le taux d’activité des femmes est en moyenne de 40% environ, le Maroc, classé lui aussi dans cette catégorie, est bien loin derrière.
Une des explications souvent avancées à la faiblesse de la participation des femmes au marché du travail tient à l’augmentation ces vingt dernières années du taux de scolarisation des jeunes filles âgées de 15 à 24 ans. Cela est incontestable. Pour autant, cette explication n’épuise pas le sujet. Grâce aux nouvelles thématiques introduites dans l’enquête nationale sur le marché du travail depuis 2017, et dont le reste des résultats pour 2018 sera publié bientôt, le HCP nous apprend que le nombre de femmes qui se trouvent en dehors du marché du travail est de l’ordre de 10 millions de personnes. La majorité de ces femmes (près de 78%) sont en âge d’activité (15 ans et plus). Et parmi celles-ci, 13,4% seulement sont des élèves ou des étudiantes. Ce qui montre bien que l’absence de la majorité des femmes du marché du travail est liée moins à la scolarisation qu’à d’autres considérations, d’ailleurs assez largement détaillées dans l’enquête déjà évoquée.

Le taux d’emploi est en déclin

Le taux d’emploi, indicateur encore plus significatif que le taux de chômage, selon certains experts des questions du travail, est, pour sa part, en déclin, alors même qu’il est initialement à un niveau déjà faible. Il s’établit à 41,7% en 2018 contre 41,9% en 2017 et 45% en 2000. Cela veut dire, en termes simples, que sur les près de 26 millions de personnes en âge d’activité, seulement 41,6% (ou 10,81 millions) ont effectivement un emploi en 2018. La raison principale de cette faiblesse du taux d’emploi tient à l’inadéquation entre l’évolution de l’offre de travail, d’un côté, et l’évolution de l’offre d’emploi, de l’autre côté. Et en effet, entre 2000 et 2018, l’économie nationale a créé une moyenne de 109000 emplois par an, alors que sur la même période il arrive sur le marché du travail plus de 115000 demandeurs d’emplois. Ce décalage entre l’offre et la demande de travail explique le taux de chômage. Mais il existe un autre décalage entre le rythme des créations d’emplois (donc 109 000 par an en moyenne) et celui de la population en âge de travailler qui grossit chaque année de quelque 380 000 personnes; d’où la faiblesse du taux d’emploi.
Bref, les uns dans les autres, l’ensemble de ces éléments explique que depuis longtemps, et en dépit des variations conjoncturelles du volume des emplois créés, le chômage demeure rigide à la baisse.

Evolution du taux d’activité des femmes (En%)

 

Cinq régions, sur les douze que compte le pays, ont créé la quasi-totalité (96,4%) des emplois de 2018, selon l’enquête du HCP : Marrakech-Safi (38 000 emplois), Grand Casablanca-Settat (28 000 postes), Drâa-Tafilalet (17 000), Souss-Massa (13 000) et Tanger-Tétouan-Al Hoceima (12 000). Environ les trois quarts (73,3%) des chômeurs sont concentrés dans cinq régions : Casablanca-Settat (24,6%), Rabat-Salé-Kénitra (16,6%), l’Oriental (11,2%), Fès-Meknès (11%) et Marrakech-Safi (10%). Cette observation est à pondérer avec le poids démographique de ces régions, dont quatre sont les plus peuplées.