La contrebande toujours préoccupante, malgré le renforcement du contrôle

Dans la région de l’Oriental, la contrebande a régressé à Oujda mais s’est développée à Nador et ses environs. Les fraudeurs profitent des failles du système de contrôle dans les ports pour faire passer leurs cargaisons. L’alimentation et le médicament très touchés, le secteur des carburants se normalise.

Les autorités veulent mettre fin à la contrebande qui détruit l’économie du pays. Pour lutter contre ce phénomène, des mesures radicales ont été prises, surtout dans la région de l’Oriental. Entre autres, un gréage et des caméras de surveillance ont été installés sur la frontière avec l’Algérie. Les autorités ont également procédé à une identification des ânes de la région en leur faisant porter des boucles d’identification. Ces mesures ont eu un effet immédiat puisque la contrebande a nettement reculé.

«Les grands commerçants écoulent aujourd’hui les derniers stocks dont ils disposent. Les petits, quant à eux, ont baissé rideau», explique Driss Houat, ex-président de la Chambre de commerce, d’industrie et de services d’Oujda. Et d’ajouter : «La région vit actuellement une crise économique sans précédent puisque le gouvernement n’offre aucune alternative d’emploi aux habitants. Une situation qui a poussé les 30 000 familles vivant de cette activité à organiser ces dernières semaines de nombreux sit-in, bloquant ainsi la route nationale reliant Oujda à Saidia».

Les fraudeurs diversifient leurs techniques

Mais bien que les opérateurs structurés confirment que les produits provenant d’Algérie font presque partie du passé, Abdelhafid El Jaroudi, président de la Chambre de commerce, d’industrie et de services de la région de l’Oriental, affirme que «le problème n’est pas encore résolu». Selon lui, la contrebande existe toujours puisque 90% des produits qui venaient d’Algérie ont été remplacés par des produits en provenance d’Espagne. Autrement dit, si les habitants de la région d’Oujda, qui faisaient de «la contrebande vivrière», ont cessé leurs activités, les réseaux de contrebande ont, eux, su s’adapter à cette nouvelle situation. «Les contrebandiers professionnels ont renforcé leur présence aux portes de Mellilia (ndlr: Bni Nsar et Ferkhana)», regrette le président. Et d’ajouter : «Il suffit de faire un petit tour à 4h du matin pour voir le nombre important des «moukatilate» qui dépasse les 400 voitures faisant la queue devant les postes de douane». Selon notre source, ces missionnaires font de 6 à 8 fois l’aller-retour pour transporter la marchandise.

Omar Moro, président de la Chambre de commerce, d’industrie et de services de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, confirme ce constat puisque cette même image se reproduit devant la porte de Sebta. Cependant, il souligne que les petits contrebandiers opèrent depuis très longtemps et que «leur activité vivrière n’a pas un réel impact sur l’économie formelle de la région et celle du pays. Bien au contraire, cette activité permet d’absorber les chômeurs dont le nombre est très élevé dans ces régions qui restent enclavées malgré toutes les stratégies nationales mises en place pour assurer leur développement», commente-t-il. Et d’ajouter : «Les réseaux de la contrebande sont aujourd’hui très bien organisés et ne travaillent plus comme avant avec des petits missionnaires. Désormais, les produits de contrebande arrivent dans des conteneurs dans tous les ports du Royaume». Notre source rappelle que, dernièrement, une enquête a même été lancée au port de Tanger Med suite à l’arrivée des conteneurs avec des papiers falsifiés. Contactée à sujet, la Direction des douanes s’est contentée de communiquer sur le nombre d’affaires de contrebande enregistrées annuellement. En 2015, il s’est établi à près de 7 400, à peu près le même niveau qu’en 2014 et un peu moins qu’en 2013. Au premier semestre 2016, il s’élève à 4 267. Cependant, l’Administration n’a pas donné de détails sur les mesures entreprises pour lutter contre ce fléau. «Ce sont des informations d’ordre stratégique que nous ne pouvons pas communiquer, sachant qu’en plus de la douane il y a de nombreuses entités qui travaillent également sur ce dossier», est-il expliqué.

La contrebande de cigarettes en recul

Tous les avis recueillis dans le cadre de cette enquête confirment que la contrebande n’est pas près d’être totalement éradiquée. Ce constat est aussi appuyé par les opérateurs du secteur formel. Kamil Ouazzani, importateur de produits alimentaires et de boissons alcoolisées, déclare que «le marché national est de plus en plus inondé par les produits importés illégalement». Il estime qu’en 2016 les produits alimentaires de contrebande représentent 40% du total des produits alimentaires écoulés sur le marché. Ce pourcentage dépasse selon lui les 50% pour les boissons alcoolisées. «Les produits introduits par les petits contrebandiers de Bab Sebta et Bab Mellilia ne représentent que 20% des quantités totales. La grande partie des produits de contrebande arrive dans des conteneurs. Grâce à plusieurs pratiques frauduleuses, ces produits arrivent à se faufiler vers les marchés», avance l’importateur.

Le secteur pharmaceutique est aussi très touché par la contrebande. La fermeture des frontières avec l’Algérie, d’où provenait le plus grand nombre de médicaments vendus sur le marché noir, n’a pas eu un impact notable sur le phénomène. C’est ce que confirme Najia Rguibi, pharmacienne d’officine. Selon elle, les commerçants de Souk El Fellah à Oujda continuent de vendre les médicaments. «Pis encore, aujourd’hui des médicaments provenant de l’Afrique subsaharienne, principalement le Nigéria, inondent le marché», explique-t-elle avant d’ajouter «qu’il y a également des stocks de médicaments contrefaits qui arrivent d’Espagne. Ces produits sont commercialisés dans tout le Royaume. A Casablanca, on les trouve à Derb Ghallef et chez les herboristes de Derb Soltane».

Selon cette professionnelle, internet a contribué au développement de l’activité des contrebandiers de médicaments. Ces derniers créent des sites internet spécialisés dans la vente de médicaments alors que la loi ne le permet pas.

Mais dans certains cas, le dispositif de lutte contre le fléau a bien donné des résultats. Pour ce qui est du carburant, par exemple, les ventes légales ont affiché une nette progression dans la région de l’Oriental. Toutefois, les opérateurs pétroliers rencontrent toujours quelques difficultés dans les régions du Sud.

«Des réseaux achètent des quantités importantes de la région du Sahara où le carburant est exonéré de la TIC et de la TVA (un différentiel de près 3DH) pour les revendre à Agadir et région», explique Adil Ziyad, président du Groupement des pétroliers du Maroc.

Le deuxième secteur qui a profité pleinement de ces mesures de contrôle est celui des tabacs. Et pour cause, 90% des cigarettes de contrebande provenaient d’Algérie, puisque c’est le seul pays du voisinage où les prix des cigarettes restent très bas. «Aujourd’hui, il y a toujours des quantités qui arrivent par voie maritime mais elles sont moins importantes que celles provenant du marché algérien. Preuve en est, à fin avril 2016, la contrebande de cigarettes s’est établie à 8% contre plus de 14% à fin avril 2015», conclut un opérateur.