Grande interview. A bâtons rompus avec Ahmed Rahhou, PDG de CIH Bank

Récemment nommé ambassadeur auprès de l’Union Européenne, à Bruxelles, Ahmed Rahhou vit ses derniers moments en tant que PDG de CIH Bank. Il donne pourtant l’air d’être encore là pour longtemps. M. Rahhou dit néanmoins ne pas avoir d’inquiétude quant à sa succession à la tête de la banque parce qu’il y a une ligne directrice et une stratégie lisible. Dans la longue interview qu’il a accordée à «La Vie éco», le patron de CIH Bank n’élude aucune question. Avec sa verve habituelle, il exprime son point de vue, explique et propose des solutions. Entretien.

 

Vous avez été nommé ambassadeur du Maroc à l’UE. Vous passez vos derniers jours à la tête de CIH Bank et pourtant vous n’en donnez pas l’impression…
Il est important de préparer sa succession. Aujourd’hui, il y a une équipe capable d’assurer la continuité. L’important est d’imprimer une ligne directrice à laquelle croient les gens et une stratégie lisible. D’ailleurs, je n’ai jamais été pour des stratégies cachées. Pour qu’elle soit fédératrice une stratégie doit être lisible par les collaborateurs. Si elle l’est également par les gens de l’extérieur, tant mieux.

Vous n’appréhendez pas la concurrence ?
Si. Mais nous sommes sur un terrain que nous avons voulu difficile pour nous, et difficile à copier aussi.

En quoi est-elle difficile à copier ?
Copier un produit bancaire classique est facile. Mais pour des choses qui touchent votre ADN, votre façon de travailler ou vos résultats, les choses deviennent plus compliquées. C’est le cas des dates de valeur que nous avons supprimées. Je comprends que certains de nos confrères ne veuillent pas aller sur cette piste parce que cela revient à renoncer à une source de revenus, mais je pense que c’est inéluctable à l’ère de l’instantanéité.
Les dates de valeur sont une survivance du 19e siècle. Quand la valeur prenait deux jours pour migrer d’un endroit à un autre, les dates de valeur étaient justifiées. Ce n’est plus le cas.
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A votre avis, comment sera le secteur bancaire marocain à l’horizon 2030 ?
Il est difficile de répondre à cette question. Supposons qu’on soit en 2008 et que vous me posiez cette même question sur 2018-2019. Il m’aurait été difficile de répondre, sachant qu’une bonne partie de ce qui allait se passer était imprévisible, technologiquement notamment.
Mais globalement, le secteur bancaire est assez inerte. Le virage du numérique est pris. Il sera dominant. Ceux qui seront en dehors de ce schéma auront de sacrés soucis. De nouveaux acteurs apparaîtront. La dernière poche de monopole qui était la collecte des dépôts et la distribution d’instruments de paiement universels (en dehors des chèques) voit l’arrivée de nouveaux opérateurs. Par ailleurs, ce qui peut changer la donne fondamentalement, ce n’est pas la réglementation propre aux banques, mais la réglementation de change. Je suis partisan qu’au Maroc, on commence à se poser des questions à ce sujet. On ne peut pas être une économie imbriquée dans le monde et avoir l’ambition d’être une puissance régionale avec un contrôle des changes. C’est un modèle qui n’existe nulle part.

En tant que banquier, quelle est votre réaction au dernier rapport Fitch qui accable le système bancaire marocain ?
Fitch est une société qui fait des notations et est donc par essence obligée d’être prudente. Elle ne fait pas ses analyses à la légère. Il faut remarquer par ailleurs que les notes sont restées stables. Il n’y a pas un danger supérieur par rapport à ce qu’elle avait constaté par le passé. Aussi, ce n’est pas la première fois qu’elle met en garde contre la montée des risques.
Ceci dit, les ratios mis en avant par Fitch doivent être pris avec précaution. Le vrai risque est au final celui qui n’est couvert ni par les provisions ni par les garanties.
Donc, oui, le risque est monté ces derniers temps. Mais les banques ont quand même provisionné, ce qui est une bonne chose. Après, juger que c’est assez ou pas est une question d’appréciation et, pour une agence de notation, ce n’est jamais assez.
Ceci dit, au niveau bancaire, à mon avis, c’est la concentration qui est à interroger plus que la prise de risque. Mais quand on analyse les engagements des banques, ils sont à l’image de l’économie dont la particularité est d’être très concentrée. C’est la même caractéristique que nous pouvons observer au niveau de tous les indicateurs, notamment l’accès aux marchés publics, les crédits bancaires, la fiscalité, etc.
D’une manière générale, pour répondre à votre question, je pense qu’une conjoncture où les risques ont monté, l’économie a ralenti, l’investissement local est inférieur à ce qui est attendu dans certains secteurs comme l’industrie par exemple, avec en plus une concentration des crédits, doit nous interpeller. Personnellement, je suis partisan d’une politique qui donne plus de chance aux TPE, PME, à travers une loi de Small business act par exemple. Le ministre des finances en est conscient.

Pouvez-vous préciser votre vision des choses ?
Sous mes différentes casquettes, j’ai toujours défendu l’accès des PME aux marchés publics et l’installation d’un vrai mécanisme de préférence nationale. Beaucoup d’entreprises ne soumissionnent pas aux appels d’offres qu’elles considèrent perdus d’avance ou par manque de lisibilité. Aujourd’hui, moins de 10% des PME accèdent aux marchés publics et ce sont toujours les mêmes. Pour corriger cet état des lieux, l’arsenal réglementaire et légal de la commande publique doit être revu.

De quelle manière ?
Aujourd’hui la commande publique est régulée par l’arrêté sur les marchés publics. Selon ce texte, la TGR s’occupe de tout le circuit. Le principe est légitime puisque la TGR paie in fine. Elle doit donc sécuriser le process. Partant de cela, pour la TGR, la commande publique est plus une procédure qu’une politique. Or, on ne fait pas d’une procédure une politique. Dans une entreprise par exemple, la politique des achats n’est jamais faite par le service comptabilité. Elle est du ressort de la stratégie. Au niveau macro, la stratégie, c’est la politique économique du pays. A mon sens, il faut sortir du cadre actuel de l’arrêté dont le rôle doit se limiter à réguler la procédure, et concevoir une loi qui fixe les orientations de la commande publique. J’aurais volontiers mis en article1 de cette loi : la commande publique a pour objectif de créer des emplois et de la valeur ajoutée. Aujourd’hui, personne ne peut nous expliquer pourquoi le Maroc dépense autant d’argent dans la commande publique pour si peu d’emplois et de valeur ajoutée. Le gouvernement en a fait le constat. Par contre, on ne sait pas mesurer le lien direct entre la commande publique et l’emploi. Cela ne relève pas des missions de l’ordonnateur, aucun texte ne le lui demande.
Sur ce registre, nous avons besoin d’un Small business act à l’américaine qui est la référence en la matière pour que la commande publique serve à créer des emplois et à développer le tissu des PME. Dans certains pays, une partie de la dépense publique est réservée spécifiquement aux entreprises qui démarrent pour leur donner une chance de croître. Cette capacité à donner une chance à l’expérimentation et se laisser convaincre par une idée de projet, l’Etat ne sait pas le faire encore. Les règles l’interdisent même; et c’est regrettable. Dans la même lignée, quand le patron d’une entreprise amène son expertise mais n’a pas de références, sa personne ne convainc pas pour décrocher des marchés; seules les références de l’entreprise comptent, ignorant complètement l’expérience et le savoir-faire de la personne. Je recommande dans ce cas précis un cadre légal qui remplace le palmarès des entreprises par les références des personnes qui les détiennent.

On pourrait faire le parallèle avec la problématique éternelle du financement bancaire ?
Au Maroc, nous avons parfois tendance à confondre le rôle de banque et de fonds d’investissement. Les banques financent un cycle de fonctionnement et leur mission n’est pas d’apporter le capital. Il faut qu’on développe des mécanismes de financement du haut de bilan, d’apport en capital avec des fonds d’investissement pour l’amorçage, le développement … Nous n’en avons pas assez.
En deuxième lieu, l’accès à la commande publique doit être facilité. Quand il y a les deux (du capital et des commandes), les banques vont suivre beaucoup plus facilement. Par ailleurs, il est indispensable de régler la problématique des délais de paiement. Les banques ne sont pas là pour se substituer aux clients qui ne paient pas et honorer les charges de l’entreprise en renflouant sa trésorerie.
Il faut rappeler que pour financer une entité, elle doit être à minima bancable, c’est-à-dire qu’elle tienne un bilan, ait suffisamment de fonds propres et ait un BFR positif: si la banque ne fait pas ce travail, ceci peut mener au surendettement de beaucoup d’opérateurs qui peuvent faire faillite à cause de ce support abusif des banques, qui est d’ailleurs interdit par la loi. Dans un marché performant, le rôle des banques est d’orienter l’épargne publique vers l’économie efficiente. Or financer tout le monde de la même manière n’est pas possible.
Souvent, les problématiques de financement mises en évidence ne sont pas des refus de financer des projets mais des refus de faire les soudures de fin de mois. Lorsque l’entreprise n’a pas de quoi payer ses charges fixes parce qu’elle n’a pas pu recouvrer la moitié de son chiffre d’affaires, elle déverse son ire sur la banque et argue que sa demande a été rejetée. S’il n’y avait pas ce fléau de retard de paiement, ce problème disparaîtrait de lui-même et on se concentrerait sur le rôle essentiel de la banque : financer les vrais projets !

Mais il demeure difficile pour l’entreprise de décrocher un crédit sans couvertures réelles et garanties conséquentes…
Sur les garanties, il faut avoir trois angles d’attaque.
D’abord, sur certains dossiers de contentieux bancaires, la lenteur des procédures et de la justice, et ce n’est pas une critique, mais la pure réalité, fait que si la banque n’a pas de garanties, elle ne peut pas récupérer sa créance. Si on enlève toutes les garanties, le crédit va baisser sensiblement parce que le taux de perte va augmenter fortement et le secteur va être obligé de verrouiller davantage le circuit. Avec la nouvelle loi sur les difficultés d’entreprises, il y a une alerte là-dessus. Le degré de complication de certaines procédures de récupération des créances contentieuses oblige les banques à se sur-couvrir en garantie. Autrement, si l’on veut que les garanties baissent, il faudra que la protection des créanciers soit un peu plus forte dans notre juridiction.
Le deuxième angle a trait au risque réel supporté par le porteur du projet qui dispose d’un bien et qu’il est prêt à le risquer pour lancer son projet. Ce degré de conviction peut convaincre davantage la banque pour financer le projet.
En troisième lieu, pour une entreprise qui n’a pas de garanties mais juste une idée, la banque est plus regardante sur d’autres critères, notamment le haut de bilan, les commandes futures… Par exemple, au CIH, pour les jeunes qui démarrent et qui ont de bones idées, nous offrons parfois le marché au lieu du financement pour aider l’entreprise à avoir une référence de plus.

Les opérateurs économiques ne parlent que de l’attentisme. L’avez-vous ressenti dans votre activité ?
Je préfère rester pragmatique. Les crédits progressent à des niveaux proches des taux de croissance ou un tantinet inférieurs, ce qui n’est pas un bon signe. Ils devraient se situer à des niveaux bien supérieurs, le Maroc étant notamment une économie ouverte. La croissance économique pour sa part n’est pas au niveau souhaité, soit 6 à 8% au lieu de 3 à 4%, sachant que la moyenne des taux de croissance de ces dernières années a baissé par rapport à la moyenne des années 2000.
Les raisons sont multiples. Les critères qui font que l’investissement existe doivent être interpellées. Outre le financement, les délais de paiement, l’accès aux marchés publics, une fiscalité plus favorable, le foncier, la formation professionnelle notamment doivent être analysés.

Comment expliquez-vous la décélération du crédit en ce début d’année ?
Nous ne pouvons pas construire un raisonnement sur la base d’un mois. Cela dit, les banques n’inventent pas les projets, elles financent ce qui se présente à elles. Evidemment, en situation de difficulté, le circuit d’octroi est un peu plus verrouillé. Je vais citer le wali de Bank Al-Maghrib qui dit souvent : les banques vivent de la marge sur intérêt, il est illogique de rejeter des dossiers bancables.
Je pense que nous avons des problèmes qui empilés débouchent sur la situation actuelle. Il faut alors qu’on prenne ces dossiers au sérieux. Si on les règle de manière réfléchie et économiquement pertinente, il n’y a pas de raison pour que l’investissement ne redécolle pas et la croissance avec! A l’inverse de ce que l’on peut penser, il y a beaucoup d’investisseurs qui ont du cash et qui demandent à l’investir, d’autant plus que les taux sont actuellement bas. Logiquement cela devra pousser les détenteurs de capitaux à les mettre dans des projets productifs au lieu de les laisser dormir dans l’épargne oisive.

EN APARTÉ

 

Délais de paiement

« La CGEM a déposé une proposition auprès du ministère de l’économie et des finances pour corriger une situation d’iniquité qui touche les retards de paiement. Dans les faits, quand une entreprise ne paie pas, elle ne doit pas avoir le droit de mettre la facture en question au niveau de ses charges déductibles. Par contre, celui qui n’a pas été payé doit avoir le droit de provisionner. Or, aujourd’hui, c’est l’inverse qui se passe. L’entreprise qui ne paie pas son fournisseur met ses factures non payées en charges déductibles, de l’autre côté la facture figure en produits, et donc c’est un CA sujet à l’IS. Je pense qu’il faut inverser en donnant à celui qui n’a pas été payé le droit de déduire le montant de la facture de ses produits sous forme de provision (puisque ce n’est pas payé) et de l’autre côté le retardataire ne doit plus avoir le droit de la déductibilité de la charge.  »

Difficultés de l’entreprise

« Notre réglementation doit protéger de façon égale le créancier et le débiteur. Dans beaucoup de cas, le débiteur est malheureusement davantage protégé que le créancier. Quand une entreprise veut se mettre sous la protection de la loi, le juge commissaire et le syndic appellent les créanciers pour faire un effort mais à aucun moment les débiteurs ne sont appelés pour rendre des comptes. En principe, ceux qui ont mis l’entreprise en difficulté doivent se justifier. Ce n’est pas normal qu’une entreprise soit en difficulté parce qu’elle n’a pas été payée et que les mauvais payeurs échappent à toute poursuite. Aujourd’hui, l’opérateur qui ne paie pas ne court pratiquement aucune sanction. »

Immobilier et tourisme

« Nous continuons à y croire. Le CIH est la seule banque dont les volumes de crédits aux promoteurs ont augmenté alors même que le global a baissé. Ce secteur peut traverser des moments de difficultés, mais il y aura toujours de la demande du fait qu’il renvoie à un besoin élémentaire. A l’instar de l’agroalimentaire et de l’habillement, le bâtiment doit être un pivot de l’économie. Après, il faut gérer les difficultés et ajuster le marché quand les stocks deviennent importants. Pour ce qui est du tourisme, le CIH avait fermé le robinet pour des raisons historiques, mais il y revient. »

Langues étrangères

« La thématique de l’apprentissage des langues m’interpelle étant moi-même un pur produit de l’école publique bilingue. Je me rappelle que le niveau que nous avions en terminale que ce soit en français, en arabe ou en anglais était meilleur qu’aujourd’hui.
Pourquoi ne pas se dire qu’on avait un schéma d’apprentissage et de langues qui fonctionnait et donc autant le reproduire et sortir des débats idéologiques. Les langues sont des fenêtres sur le monde, les peuples et les cultures. A chaque fois qu’on ouvre une fenêtre, on découvre un panorama extraordinaire. Il vaut mieux avoir trois fenêtres dans une maison qui s’ouvrent sur trois façades différentes qu’une seule. Apprendre des langues étrangères, c’est s’offrir des possibilités énormes. Aujourd’hui, je pense que le débat s’est enlisé dans le mauvais sens en faisant l’amalgame entre l’apprentissage des langues et l’identité. De toute façon, il n’y a pas de crainte sur ce registre, l’identité marocaine n’est pas aussi fragile pour se laisser substituer par d’autres.  »

Recouvrement

« Quand une entreprise va en redressement judiciaire en raison de ses clients et que ses débiteurs ont pignon sur rue qui n’ont pas fait faillite, il faut les interpeller en premier pour leur dire qu’ils ont la responsabilité de payer en urgence leur dû. Dans le même ordre d’idées, pourquoi ne pas faire preuve d’innovation et instaurer une procédure de référé pour les PME pour se faire payer et reconnaître leurs créances par un jugement exécutoire? Ce qui donnerait du poids à leurs procédures à enclencher. Les PME devraient bénéficier d’un mécanisme judiciaire beaucoup plus rapide surtout quand elles sont sur le point de rentrer dans la procédure de la difficulté d’entreprise.  »

Formation professionnelle

« La formation professionnelle n’est pas bonne. Il faut juger le coût de la main-d’œuvre rapporté à la productivité. La productivité est basse parce que l’éducation n’est pas bonne et la formation professionnelle n’est pas ce qu’elle doit être. Il faut que cette dernière soit sous la houlette de personnes qui connaissent les métiers. Les expériences de l’automobile, du textile, de l’aéronautique sont probantes dans ce sens. Il est judicieux de confier la formation aux professionnels notamment dans le cadre de partenariat public-privé. A ce titre, l’implication des régions est très souhaitable parce qu’il y a une double connaissance métiers et territoires qu’il faut mettre à contribution pour définir les vrais besoins en profils du futur. »

Assises de la fiscalité

« Il faut ramener la fiscalité à ce qu’elle doit être à la base. Elle n’a pas vocation à privilégier des personnes, des entreprises ou un secteur. Elle doit être équitable. Sur le volet de la TVA, nous n’avons eu de cesse de revendiquer la neutralité de cet impôt. Le dispositif actuel est antinomique à l’esprit même de la TVA qui est une taxe sur la valeur ajoutée. Quand on vend à 10% et qu’on achète à 20%, la réglementation ne donne pas la possibilité de restituer le différentiel. Quand l’Etat décide d’un taux de 10%, ce n’est pas au dernier maillon d’en payer la facture. L’entreprise qui achète à 20% doit être capable de récupérer le différentiel. Aussi, la TVA sur l’investissement doit-elle être remboursée.
En principe, il ne faut pas qu’il y ait une différenciation en matière fiscale entre celui qui importe et celui qui s’approvisionne localement, entre celui qui investit peu et les grands investisseurs, entre le capital national et étranger. De la même manière, il ne doit pas y avoir de régimes fiscaux sectorialisés qui génèrent des rentes. »