Fonction publique : le désaveu des compétences du privé

Plusieurs appels à manifestation d’intérêt pour des postes de responsabilité ont été infructueux. Des ministres travaillent sans chef de cabinet. La rémunération, l’évolution et la réputation du ministre en poste sont décisifs pour attirer les bons profils.

La haute fonction publique ne fait plus rêver. Durant ces dernières années, plusieurs appels à manifestation d’intérêt pour des postes de responsabilité ont été infructueux. Les postes vacants sont par conséquent nombreux dans les ministères. Selon Mohamed Benabdelkader, ministre de la réforme de l’administration et de la fonction publique, quelques-uns de ses collègues sont sans chef de cabinet. Il arrive aussi qu’un poste technique vacant soit attribué à un profil moins qualifié, avec «les conséquences que l’on peut facilement imaginer», observe M. Benabdelkader. La loi 02-12 ouvrant l’administration aux lauréats des écoles privées n’a eu aucun effet ou très peu. Le même constat vaut pour le décret de contractualisation des experts (n° 2.15.770 du 9 aout 2016), qui donne aux administrations publiques le droit de signer des contrats avec des spécialistes externes.
A en croire plusieurs de nos interlocuteurs, dont des experts en recrutement pour la fonction publique, les raisons de ce constat, auquel échappent quelques départements ministériels techniques, sont multiples. Ils évoquent notamment des facteurs liés à l’attractivité de l’administration en tant qu’employeur. Pour le dire plus simplement, celle-ci ne séduit plus.

L’argument de la citoyenneté n’est pas convaincant

Selon Ali Serhani, directeur délégué du cabinet de recrutement Gesper, il existe plusieurs facteurs décisifs qui expliquent ce désaveu de la fonction publique par les hauts cadres. La rémunération, l’évolution et la réputation du ministre en poste en sont les plus décisifs. «Il faut que l’administration soit capable de payer ses hauts cadres au prix du marché (multinationales). Ce qui est improbable. Même l’argument de la citoyenneté ne peut pas convaincre un haut profil de laisser le privé et de rejoindre la fonction publique, car d’une manière générale la rémunération est le premier critère dans le choix d’un emploi», a-t-il souligné.

Pour ce qui est du poste lui-même, «cela dépend de ce que ce dernier propose comme défi et comme visibilité. Les profils spécialisés sont habitués à réaliser des projets intéressants. La question est de savoir si l’administration peut leur offrir tout cela», poursuit M. Serhani.

A propos du troisième critère, il est clair que la personnalité du ministre peut être décisive. De plus le poste de ministre s’assimile à un CDD. «Un très bon profil ne posera jamais les pieds dans une administration, sauf s’il est ramené par un ministre. Il partira le jour où le ministre quittera ses fonctions», souligne un consultant spécialisé dans le recrutement pour la fonction publique qui a requis l’anonymat.

Le problème des difficultés rencontrées par l’administration de trouver des hauts cadres nous renvoie à la culture du fonctionnariat au pays, souvent pointée du doigt. Le cliché du fonctionnaire pantouflard qui n’a pour unique ambition que de s’assurer des revenus réguliers à chaque fin de mois contribue à créer une réputation que les candidats à la recherche de défis et de valorisation tentent d’éviter. D’où la difficulté pour l’administration de remplir certains postes vacants.

La culture du fonctionnariat

«Au sein de l’administration, la culture du fonctionnariat prédomine. Souvent, des lauréats d’école d’excellence, comme des polytechniciens, redeviennent de simples fonctionnaires, une fois qu’ils ont rejoint la fonction publique. Cela est malheureux», se désole-t-il. Et de poursuivre: «Certains partis politiques ont dans leurs rangs d’excellents profils, mais qui ont toujours été, soit des professeurs universitaires, soit des fonctionnaires. Malheureusement, ils sont incapables de se défaire de la théorie, lorsqu’il s’agit de réaliser, par exemple, un projet ou un modèle de développement».

Ce ne sont pas les seuls problèmes. Visiblement, il n’existe pas un système de vases communicants entre les différents départements ministériels qui fait en sorte que des cadres non ou sous-utilisés puissent apporter leur savoir-faire à un autre ministère tout en gardant les mêmes avantages, voire les faire évoluer. Encore faut-il pouvoir les repérer, les convaincre et les préparer. Tout ce préalable doit relever des prérogatives d’une véritable grande direction des ressources humaines de la fonction publique qui n’existe pas (ou pas encore).
En tout cas, le ministère actuel de la réforme de l’administration a entrepris plusieurs mesures pour changer la donne (voir p.17). Réussira-t-il dans son entreprise ? Cela dépendra évidemment des trois critères cités, mais un changement de paradigme sera indispensable sans aucun doute.

Comme nous l’a confirmé Mohamed Benabdelkader, le ministre de la réforme de l’administration et de la fonction publique, le Statut général de la fonction publique remonte aux premières années de l’Indépendance. Ce statut, qui régit jusqu’à aujourd’hui le personnel de l’Etat, a été promulgué par le dahir n°1.58.008 du 24 février 1958, portant statut général de la fonction publique. Il «constitue le cadre institutionnel définissant les règles juridiques et réglementaires relatives au recrutement et à la gestion du parcours professionnel du fonctionnaire dans le secteur public». Or, il ne prend pas en compte une grande évolution du cadre légal au Maroc, la nouvelle Constitution de 2011.

 

Si la «haute fonction» publique ne dispose pas de statut, la loi organique 02-12, promulguée le 7 juillet 2012 par le dahir n° 1-12-20, fixe précisément ce qu’on entend par «fonctions supérieures». Il s’agit premièrement des responsables des établissements et entreprises publics stratégiques (prévus dans l’article 49 de la Constitution). Deuxièmement, cela concerne «les emplois civils dans l’administration publique et les emplois supérieurs dans les établissements publics dont la nomination fait l’objet de délibération en Conseil de gouvernement.

 

 

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