Comptes extérieurs : faut-il craindre un retournement de tendance ?

Le solde de la balance des biens et services a dégagé un déficit en aggravation de 28,5% à fin septembre. La balance des biens, seule, affiche un déficit de 133,5 milliards de DH, en hausse de 14,3%. Le déficit du compte courant sur les six premiers mois de l’année est supérieur à celui de l’ensemble de l’année 2015.

La nette amélioration enregistrée deux années de suite dans les échanges extérieurs serait-elle de courte durée ? Après 2014 et 2015 où le solde de ces échanges a contribué positivement à la croissance ce qui n’était pas arrivé depuis 2010 voici que, en cette année 2016, la conjoncture connaît un retournement dont le résultat, sur les neuf premiers mois tout au moins, est l’aggravation du déficit commercial. Celui-ci s’est en effet établi à 73,35 milliards de DH, en hausse de 28,5% par rapport à la même période de 2015. En cause, un accroissement des importations de biens et services (+24,6 milliards de DH) plus important que celui des exportations (+8,3 milliards de DH). Du coup, le taux de couverture (des importations par les exportations) baisse de 3,5 points à 77,5%.

L’Office des changes, qui fournit ces statistiques, précise que le renchérissement de la valeur des importations de biens et services s’explique par l’augmentation des achats de biens (+7,8%), en particulier les biens d’équipement (+22,4%), de produits finis de consommation (+15,7%), de produits alimentaires (+18,7%) et de demi-produits (+7,6%). Les produits énergétiques, en revanche, ont, eux, baissé de 22,7% à 39,4 milliards de DH, et les produits bruts de 16,4% à 13,3 milliards de DH. C’est pourquoi le déficit de la balance des biens ressort à 133,5 milliards de DH, en aggravation de 16,7 milliards (+14,3%) par rapport à septembre 2015.

Par contre, la balance de services, structurellement excédentaire, a dégagé un solde positif en amélioration de 1% à 52,2 milliards de DH. Et ceci grâce à une hausse plus importante des exportations de services (+6,1 milliards à 114,9 milliards de DH) que celle des importations (+5,6 milliards à 62,6 milliards de DH). C’est donc, comme toujours, grâce aux excédents des services que le déficit commercial global, même en hausse, a pu être contenu à 73,3 milliards de DH.

L’amélioration des comptes extérieurs provient pour l’essentiel de la forte baisse des prix de l’énergie

solde-du-compte-courantHeureusement, dans les échanges extérieurs il n’y a pas que les transactions commerciales, il y a aussi les flux financiers. Parmi ceux-ci, les plus importants, ce sont les envois des MRE : ils s’établissent à 48,5 milliards de DH, en progression de 4,9% par rapport à septembre 2015. Les recettes des investissements directs étrangers (IDE), en revanche, se sont inscrites en baisse de 19,3% à 23,2 milliards de DH. Et comme pour compliquer la situation de ce poste de la balance des paiements, les dépenses en IDE, elles, ont augmenté de…50% à 8,6 milliards de DH. Il en résulte que le flux des IDE (en termes de solde) a baissé de 36,2% à 14,8 milliards de DH.

A ce stade, il manque encore des données (sur les revenus primaires et secondaires, sur certains postes de la balance des services, etc.) pour pouvoir apprécier l’impact de l’évolution des transactions des biens et services sur le solde du compte courant. On peut néanmoins observer que sur le premier semestre de cette année (période pour laquelle les données sont disponibles), le déficit du compte courant (-24,6 milliards de DH) est déjà supérieur à celui réalisé sur l’ensemble de l’année 2015 (-21,1 milliards de DH).

Bien entendu, il est difficile de prévoir ce que sera le résultat du dernier trimestre de l’année en matière d’échanges extérieurs. Malgré tout, il semble acquis que la tendance baissière du déficit courant enregistrée ces dernières années sera stoppée en 2016. D’ailleurs, dans son Budget économique exploratoire 2017 publié en juin dernier, le HCP estime que pour 2016, le déficit du compte courant devrait s’établir à 2,4% du PIB au lieu de 2,2% en 2015 ; cette accentuation (légère, il faut le dire) du solde courant devant être provoquée par une aggravation du déficit commercial des biens et services. Celui-ci s’établirait à 8,2% du PIB au lieu de 7,9% en 2015.

Et cependant, la situation, globalement, reste plutôt bonne. Ces niveaux de déficits externes sont en effet pas grand-chose comparés à ce qu’ils étaient en 2012 : 9,5% et 15,7% de déficit courant et de la balance commerciale globale, respectivement. Entre 2006 et 2011, le déficit commercial global (biens et services) dépassait même 20% du PIB en moyenne annuelle.

Il ne faut cependant pas oublier que l’amélioration des comptes extérieurs provient pour l’essentiel de la forte baisse des prix de l’énergie. De 105 dollars en moyenne sur l’année 2012, le baril de pétrole tombe à 50,8 dollars en 2015, soit une baisse  de 51,6%. Pour 2016, la moyenne entre janvier et juillet s’établit à 41 dollars le baril. Idem pour le gaz butane : la tonne de ce produit coûtait en moyenne annuelle 893 dollars en 2012 ; elle n’en valait que 412 dollars en 2015 et 326 dollars sur les sept premiers mois de 2016. Bien sûr, le taux de change du dollar, monnaie de facturation des produits énergétiques, s’est légèrement renchéri, se situant en moyenne à 9,80 dirhams pour 1dollar en 2015 et la première moitié de 2016, contre 8,40 en 2014. Mais cette appréciation est loin d’annuler les gains obtenus sur la baisse des prix de l’énergie.

La hausse des importations de biens et de demi-produits est un signe positif

La question qui se pose maintenant est savoir jusqu’où ira la remontée du prix du pétrole qui se profile déjà, dans le sillage de la décision (pour l’instant de principe) de l’OPEP de baisser le niveau de sa production. Des analystes prévoient une hausse du baril qui atteindrait 60 voire 65 dollars au cours des prochaines années ; probablement même à partir de 2017. Dans son projet de Loi de finances 2017, le gouvernement marocain a posé comme hypothèse de travail, pour déterminer le montant de la subvention à allouer au gaz butane, un prix de 350 dollars la tonne de ce produit. On peut dire donc qu’il anticipe une hausse du butane, puisque le prix de celui-ci est indexé sur les cours du pétrole.

L’idée sous-jacente à cette interrogation est que dans l’hypothèse où ces anticipations de hausse du prix de l’énergie venaient à se réaliser, le retournement de tendance apparu depuis le début de cette année dans les échanges extérieurs, et spécifiquement dans la balance des biens, pourrait s’accentuer. Et dans la mesure où l’essentiel du déficit courant est provoqué par le déficit commercial des biens, le besoin de financement de l’économie, aujourd’hui réduit à sa plus simple expression, se ferait sentir de nouveau. Ceci pour ne rien dire du surcroît de difficultés que cela pourrait engendrer sur la réforme annoncée de la compensation du gaz butane.

On peut considérer que la hausse des importations de biens et de demi-produits, constatées sur ces neuf premiers mois de 2016 est plutôt un signe positif, puisque ces achats sont nécessaires à l’activité domestique, donc à la croissance. De la même manière, l’augmentation des achats de produits alimentaires, notamment le blé, est incontournable, compte tenu des contre-performances de la récolte céréalière au cours de la campagne agricole 2015/2016. Mais quid des produits finis de consommation, comme les voitures de tourisme par exemple, dont les importations ont crû de 15,5% ? C’est le deuxième poste dans les importations avec près de 60 milliards de DH en neuf mois, après les biens d’équipement (85,1 milliards). Bien sûr, le Maroc a signé des accords de libre-échange, il n’est donc pas toujours aisé de restreindre les importations de certains produits qui ont des équivalents locaux. Dans tous les cas, cependant, la préservation de soldes actuels des comptes extérieurs, et pourquoi pas leur amélioration, passerait certes par une hausse conséquente des exportations, mais aussi, dans une certaine mesure, par la maîtrise des importations.

• Solde de la balance des biens : -133,5 milliards de DH contre -116,8 milliards à fin septembre 2015

• Solde de la balance des services : +52,2 milliards deDH au lieu de +51,7 milliards un an auparavant

• Solde commercial global : -77,3 milliards de DH au lieu de -57,1 milliards en 2015

• Taux de couverture des importations par exportations: 77,5% au lieu de 81% à la même période de l’année 2015

• Envois des MRE : +48,5 milliards de DH au lieu de +46,2 milliards entre janvier et septembre 2015 • Flux des investissements directs étrangers : +14,8 milliards de DH au lieu de +23,2 milliards à la même période de 2015

• Solde du compte courant : -24,6 milliards de DH au premier semestre contre -16,1 milliards au cours de la période correspondante de 2015