Commerce intérieur : la laborieuse marche vers la modernisation

Le Maroc n’a jamais eu de stratégie globale du secteur du commerce, selon le ministre du commerce et de l’industrie. Le commerce traditionnel reste prédominant malgré l’augmentation des grandes surfaces, de l’ordre de 575 actuellement.

Au début de la première plénière du Forum marocain du commerce, qui a eu lieu à Marrakech les 24 et 25 avril dernier, une petite escarmouche est passée presque inaperçue. Dans ce bref duel verbal subliminal, les deux protagonistes, Salaheddine Mezouar, président de la CGEM, et Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’industrie, du commerce, de l’investissement et de l’économie numérique, ont évoqué deux constats malheureux. Il s’agit, respectivement, du manque de continuité et du retard accusé dans l’adoption d’une stratégie nationale globale en matière de commerce. On en déduit tout simplement que les efforts menés actuellement, pour mettre en place une stratégie nationale du commerce, enterrent prématurément Rawaj 2020, avant que celui-ci n’arrive à échéance.

Des objectifs trop ambitieux

«Il n’y a pas eu de continuité dans la mise en place d’une stratégie nationale en la matière», a déclaré Salaheddine Mezouar. En soulevant ce problème, le président du patronat voulait fort probablement attirer l’attention sur l’enterrement, passé presque sous silence, du plan Rawaj 2020, rebaptisé entre-temps «Maroc Commerce 2020». Lancé en 2007 par M. Mezouar lui-même, ce programme, qui avait estimé le coût de modernisation du commerce intérieur à 12,5 milliards de DH, à l’horizon 2020, est comme s’il n’avait jamais existé. Pourtant, il avait été annoncé en grande pompe, l’étude préalable avait été confiée à Ernst & Young. Pour ce qui est de ses promesses, comme celle prédisant la mise en place de 1,5 million de magasins de proximité, pour un chiffre d’affaires annuel de 350 milliards de DH en 2020, contre 110 milliards à l’époque, difficile – si ce n’est impossible – de vérifier qu’elles ont réellement été atteintes. Il est normal de se poser la question de savoir si ce sont les objectifs qui sont trop ambitieux ou si ce sont les décideurs qui ont failli ?

Quoi qu’il en soit, le ministère du commerce tente de reprendre les choses en main. Comment ? Un processus de concertation nationale «impliquant les acteurs du secteur des douze régions du Royaume» a été lancé. Il a permis, selon M. Elalamy, de mettre en place plus de 1300 recommandations, déclinées en 15 axes majeurs (voir encadré). Qu’en est-il de la stratégie Rawaj 2020? Visiblement, elle relève du passé. «Le secteur du commerce n’a pas et n’a jamais eu de stratégie globale et intégrée. Il y avait eu quelques stratégies, mais qui manquaient de vision globale. Cependant, il faut dire que la complexité de ce secteur rend difficile la mise en place d’une telle initiative, ce qui n’est pas le cas pour d’autres écosystèmes industriels», a souligné le ministre. Plus encore. Les gouvernements précédents sont aussi pointés du doigt. «Les Exécutifs précédents n’ont pas donné au secteur du commerce l’importance qu’il mérite», accuse-t-il.

Un secteur qui évolue, ses problématiques aussi

Au lancement de Rawaj 2020, l’un des objectifs était la création de 900 grandes surfaces et de 100 000 emplois directs. Les «575 grandes surfaces» annoncées par le ministre donnent une idée sur le gap à combler. Il est cependant vrai que les grandes surfaces sont en plein essor. Mais le commerce de proximité, surtout traditionnel, représente la plus grande partie du secteur. «Il y a actuellement 800000 points de vente dits traditionnels, ce qui représente 80% des commerces au Maroc, plus de 1000 souks ainsi que 830 marchés de gros», révèle le ministre de l’industrie.

En termes de produits, l’offre a connu un développement exponentiel, mais cela n’empêche pas que les problématiques liées à la fiscalité et à l’informel persistent. La réforme réglementaire étant balbutiante à cause d’une mentalité qui résiste au changement, ces problèmes risquent de perdurer, surtout que le vide juridique ambiant ne sera pas comblé de sitôt. De toutes les manières, le secteur a une opportunité inexploitée. En 2018, le commerce électronique s’est développé de plus de 50% au Maroc alors que 12,5% des Marocains ont effectué des achats par voie numérique en 2018. «Cela montre le potentiel énorme du numérique. Les commerçants ne sont pas encore conscients de ce que peut rapporter le commerce électronique. L’accompagnement de l’Etat pourra encadrer l’ouverture à ce type de commerce», a déclaré le ministre.

Les principales recommandations sont issues du processus de concertation avec les acteurs du secteur, mené dans douze régions. Elles concernent le volet fiscal (280 recommandations), le renforcement de la compétitivité de l’appareil commercial (244 recommandations), la réforme réglementaire et législative (159 recommandations), la couverture sociale (105 recommandations), l’intégration du commerce ambulant (78recommandations) et la formation (51recommandations), le développement du secteur du commerce dans le cadre de la régionalisation avancée (23 recommandations), la qualité et la protection du consommateur. Au cours du Forum marocain du commerce, ces recommandations ont servi à l’élaboration d’une «nouvelle vision nationale du commerce» dans le cadre de 8 plénières et 13 ateliers thématiques.