«Le Maroc s’affirme de plus en plus en tant que hub régional»

Dans cet entretien, le patron de la première banque du Royaume analyse l’évolution
du Maroc tant sur le plan économique qu’institutionnel. Il illustre également comment
le secteur bancaire a pu accompagner le développement économique du pays aussi bien
au niveau local qu’international.

En tant qu’acteur majeur dans le développement économique du pays, comment analysez-vous l’évolution  du Maroc depuis l’accession au Trône de S.M. MohammedVI ?

Le Maroc a su, depuis l’accession au Trône de S.M. Mohammed VI, créer les conditions de la croissance en s’engageant dès le début de la décennie 2000 dans un vaste mouvement de rénovation et de renforcement de son cadre institutionnel qui s’est traduit par une amélioration régulière du climat des affaires, une réforme réussie de la Constitution, l’obtention du label Investment Grade ou encore l’octroi du statut avancé par l’Union Européenne. Cette stabilité sociale et politique du Maroc s’est accompagnée, sur le plan économique, par des choix structurants qui ont permis de donner confiance et visibilité aux investisseurs aussi bien marocains qu’étrangers. Ainsi, un plan ambitieux de développement des infrastructures a été poursuivi, ayant permis de densifier les réseaux routier et autoroutier, d’étendre l’électrification grâce à une vision de développement des énergies conventionnelles et renouvelables, ou encore, de réaliser le Port de Tanger Méditerranée qui permet de doter notre pays d’une connectivité de classe mondiale. Des plans de développement sectoriels ont également été mis en place dès le début de la décennie 2000 dans divers domaines : Plan Azur dans le secteur touristique, Plan Maroc Vert dans l’agriculture, Plan de l’Emergence industrielle… Ces différents plans ont permis d’enclencher une véritable dynamique en matière d’investissement – relayée par une expansion de la consommation privée – et ont permis, à titre d’exemple, de positionner le Maroc sur la carte mondiale de l’industrie aéronautique, ou encore de donner un nouvel élan à l’offre marocaine dans le secteur automobile grâce à l’implantation de Renault Nissan à Tanger Melloussa. Enfin, le Maroc s’affirme de plus en plus en tant que Hub régional et plate-forme d’échanges et d’investissement en direction de l’Afrique subsaharienne. Nous voyons ainsi plusieurs opérateurs marocains déployer progressivement leurs activités dans cette région, mais aussi un nombre croissant d’opérateurs internationaux faire le choix du Maroc en tant que plate-forme pour aborder les marchés subsahariens.
Tout ceci a permis une croissance économique régulière avec un rythme d’environ 5% par an sur une longue période, accompagnée d’une amélioration du bien-être socio-économique à travers une réduction de la pauvreté, du chômage et une amélioration de nos indicateurs sociaux.

Plusieurs stratégies sectorielles ont été lancées ces dernières années à l’initiative du Souverain. Que pensez-vous de cette politique ?

Les stratégies sectorielles ont permis de façonner une nouvelle relation entre le secteur public et les investisseurs privés, et au final, de créer les conditions favorables à un renforcement significatif de l’investissement. En effet, ces stratégies ont permis de mobiliser plus fortement les opérateurs économiques en leur donnant accès à une meilleure visibilité sur les choix prioritaires du pays, mais aussi, grâce à une gouvernance améliorée issue d’un pilotage régulier des réalisations.
Notre pays a ainsi bénéficié d’une dynamique sans précédent en se positionnant sur des métiers ciblés (automobile, aéronautique, offshoring, textile, agro-industrie…), et a enregistré des réussites incontestables qui commencent d’ailleurs à impacter positivement la structure de nos exportations en termes de volumes et de valeur ajoutée. Ces stratégies ont également conforté le statut de notre pays en tant que destination privilégiée des investisseurs internationaux, et ce, dans tous les secteurs d’activité.    
Enfin, comme vous le savez, notre pays a réaffirmé ses visions sectorielles à l’horizon 2020 et entend poursuivre le développement de ses infrastructures et de ses secteurs industriels ciblés, notamment dans le cadre du Plan d’accélération industrielle. Par conséquent, il me semble que le potentiel de croissance est encore très significatif, qu’il s’agisse d’infrastructures, de projets de développement durable, d’industries de biens de consommation à destination du marché intérieur ou des marchés internationaux.

A travers quelles actions le groupe Attijariwafa bank a-t-il accompagné ces chantiers ?

Le groupe Attijariwafa bank a eu le privilège d’accompagner les grands projets de développement du Royaume dans tous les secteurs : énergie, infrastructures, immobilier, automobile, télécoms… Nous avons ainsi accompagné et continuons d’accompagner au quotidien l’ensemble des investisseurs à travers la mobilisation de financements conséquents, mais aussi en couvrant leurs besoins en termes de conseil, de cash management, d’accès aux marchés de capitaux, d’assurance, de leasing, de factoring…
Notre accompagnement concerne d’ailleurs aussi bien les grandes entreprises que les entrepreneurs individuels, TPE et PME et vise la satisfaction de leurs besoins en termes de financements et d’accès aux divers services bancaires et financiers. Le développement soutenu de notre réseau de distribution contribue fortement à accroître la proximité à l’égard de notre clientèle.
Enfin, nos implantations en Afrique subsaharienne nous permettent également de répondre aux besoins des opérateurs économiques intéressés par la région, à travers notamment une meilleure sécurisation de leurs échanges commerciaux, une facilitation des accès aux partenaires locaux, et un financement de leurs besoins d’investissement et de fonctionnement.

Depuis le déclenchement de la crise internationale, le Maroc subit une pression sur ses finances aussi bien sur le plan interne qu’externe. Cette situation ne risque-t-elle pas de freiner les stratégies lancées par le Royaume ?

Certes, le ralentissement de l’activité de la zone euro a pu produire un impact sur l’économie marocaine, à travers les canaux de transmission que constituent les investissements directs étrangers, le tourisme, ou encore les transferts financiers des ressortissants marocains en Europe. Néanmoins, nous constatons aujourd’hui que ces agrégats résistent malgré une conjoncture encore difficile, et que, d’autre part, la situation économique présente des signes de reprise encourageants, notamment en Europe, qui devraient impacter positivement l’économie marocaine. En outre, comme vous le savez, le Maroc a entrepris une série de mesures visant à préserver et consolider ses grands équilibres budgétaires, notamment à travers la réforme de la Caisse de compensation. Ceci permet de conforter la confiance des bailleurs de fonds nationaux et internationaux et de bénéficier de flux de capitaux à même de soutenir les projets entrant dans le cadre des différentes visions sectorielles. A titre d’illustration, le niveau des investissements publics prévus en 2014 se maintient à un niveau élevé d’environ 175 milliards de dirhams, ce qui permettra de poursuivre positivement les efforts de développement de notre tissu productif.

Que fait le système bancaire pour continuer à soutenir ces chantiers dans le contexte de resserrement des liquidités ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que le secteur bancaire marocain a su préserver ses capacités de financement de l’économie malgré la crise internationale car il est resté concentré sur son métier de banque de détail universelle, à savoir la collecte de ressources et la distribution de crédits. Il n’a donc pas altéré la qualité de son bilan par des investissements spéculatifs sur les marchés internationaux et a poursuivi ses efforts en vue de renforcer ses fonds propres, ses règles de bonne gouvernance et ses règles prudentielles sous la supervision de Bank Al-Maghrib.
En outre, le secteur bancaire bénéficie d’un accès aux marchés financiers tant locaux qu’internationaux, ce qui lui permet de diversifier ses sources de refinancement.
Par conséquent, nous restons fortement  mobilisés pour le financement de tous les projets d’investissements, créateurs de richesses et d’emplois. Etant précisé que la politique d’octroi de crédits repose en priorité sur des critères tels que la pertinence des projets, le professionnalisme des acteurs, et leur engagement en termes de fonds propres et de transparence financière.

S.M. le Roi entreprend depuis plusieurs années des actions de diplomatie politique et économique d’envergure, notamment avec les pays d’Afrique subsaharienne. Dans quelle mesure votre stratégie d’expansion dans le continent accompagne-t-elle cette volonté de coopération Sud-Sud ?

Le Maroc, sous l’impulsion éclairée de S.M. le Roi, a entrepris une démarche visionnaire en Afrique subsaharienne, et ce, dès le début de la décennie 2000, qui a permis des avancées considérables dans les divers domaines de la coopération tant politique, diplomatique qu’économique. Cette stratégie repose sur une base solide, à savoir l’ancrage africain du Maroc, mais aussi le caractère séculaire de ses liens avec les pays d’Afrique subsaharienne, tant culturels, cultuels qu’économiques.
Sur le plan économique, l’Afrique se situe, comme vous le savez, dans une phase d’émergence. La croissance y est non seulement soutenue – environ 5% en moyenne -, mais aussi, de plus en plus portée par la consommation privée et le développement des classes moyennes qui représentent aujourd’hui un marché de 300 millions de consommateurs.
Les opportunités de développement y sont donc considérables, et nos opérateurs économiques ont commencé à s’exporter et y investir. Ainsi, le Maroc est devenu le 1er investisseur africain en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) et 1er investisseur en Afrique de l’Ouest avec près de 1,7 milliard de dollars investis entre 2007 et 2012, et ce dans divers domaines : banques, assurances, télécoms, BTP, immobilier, mines … En tant que groupe bancaire et financier, nous accompagnons les opérateurs économiques nationaux et internationaux dans la découverte des différents marchés subsahariens, la remontée d’informations et les mises en relation. Nous mettons également à leur disposition plus de 1 milliard de dollars sous forme de lignes de garantie et de refinancement, ce qui leur permet de développer leurs exportations tout en bénéficiant d’une couverture adéquate des risques-pays.
En outre, nos implantations dans les divers pays africains nous permettent d’accompagner localement les investisseurs à travers la mise en place des lignes de financement requises tant pour le fonctionnement que l’investissement, mais aussi le conseil, l’accès aux marchés de capitaux, les services aux salariés…
Enfin, je tiens à préciser que notre vision dans chacun de nos pays d’implantation est celle d’investisseur stratégique de long terme.

Quels enseignements tirez-vous de cette expérience africaine ?

Notre expérience africaine nous a permis de renforcer notre conviction qu’un développement économique considérable peut être atteint dans l’avenir à travers une intégration Sud-Sud renforcée. Nous avons en effet pu mesurer le potentiel de développement des marchés subsahariens, mais aussi l’ampleur des défis qui restent à accomplir.
Cet objectif peut être atteint à mon sens à travers les leviers déclinés par S.M. Mohammed VI lors de son discours historique d’Abidjan du 24 février 2014, à savoir une confiance accrue dans nos propres capacités africaines à générer de la croissance et des richesses, mais aussi une coopération gagnant/gagnant et une approche humaine des affaires faite de partage d’expériences.
Naturellement, la nécessité de procéder à une évaluation appropriée des risques est également inhérente à toute démarche d’internationalisation. Le choix de marchés prioritaires, un développement par étapes et une allocation des ressources appropriées nous semblent particulièrement indiqués. Le secteur bancaire est à la disposition des opérateurs économiques pour les accompagner dans la compréhension des marchés et le choix de partenariats ciblés et fructueux.
    
Jusqu’où comptez-vous aller en matière de croissance externe ? Nous parlons précisément de vos intentions dans les pays anglophones ou lusophones d’Afrique ?

Après avoir mené à terme la première phase de notre plan de développement stratégique qui visait la présence dans les pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale, nous abordons effectivement à présent la seconde phase de notre feuille de route, à savoir l’implantation dans les pays anglophones et lusophones. Notre ambition est de construire à terme un groupe panafricain, profondément implanté dans le continent, largement présent dans la zone euro-méditerranéenne, et doté d’un ancrage européen solide. Ce triple ancrage géographique, complété par un puissant réseau de partenariats mondiaux, nous permettra de contribuer au développement du continent, en favorisant les investissements locaux et étrangers, en accompagnant la PME africaine, les grands projets, mais aussi  les sociétés africaines dans leurs besoins de progrès économique et social.