Accord d’Agadir : le Maroc en difficulté face à ses partenaires

Les échanges commerciaux du Maroc avec ses partenaires de l’Accord d’Agadir progressent régulièrement. La similitude des structures productives des pays membres rend difficile les échanges extérieurs. Les industriels locaux se disent gênés par les barrières non tarifaires à l’entrée des marchés tunisien et égyptien.

L’Accord d’Agadir signé en 2001 par le Maroc, la Tunisie, l’Egypte, le Liban, la Palestine et la Jordanie et entré en vigueur en 2007 visait à créer une zone de libre-échange euro-méditerranéenne. Il se voulait complémentaire entre les six pays signataires permettant, à terme, d’accroître leur capacité d’exportation vers l’Union Européenne. In fine, ce sont plutôt ces pays qui sont en concurrence sur leurs marchés réciproques, et le Maroc semble en mauvaise posture, principalement par rapport à l’Egypte et à la Tunisie. Le déficit commercial entre le Maroc et le pays des Pharaons se creuse. Il a fait un bond de 192% en 2017 par rapport à 2016 pour atteindre 3,8 milliards de DH contre 3,1 milliards à fin septembre 2018. A la fin de l’année (les chiffres de 2018 ne sont pas encore publiés), le déficit pourrait égaler ou dépasser celui de l’année précédente. Une prévision similaire peut être avancée pour ce qui est de la Tunisie à l’égard de laquelle le Royaume accusait un déficit de 1,1 milliard de DH en 2017 et 1,2 milliard à fin septembre 2018. Même avec la Jordanie la situation est en train de s’inverser. Ce pays, avec lequel le Maroc était largement excédentaire jusqu’en 2017, a réussi à réaliser un excédent de 4,9MDH sur les neuf premiers mois de 2018.

Des chefs d’entreprises expliquent cette tendance par le fait que des marchandises turques (textile et tapis) sont d’abord acheminées en Jordanie -pour montrer une conformité aux règles d’origine- avant d’être réexpédiées au Maroc. Ceci, suite au rétablissement des droits de douane sur le textile turc, après l’enquête antidumping déclenchée par le ministère de l’industrie, du commerce, de l’investissement, et de l’économie numérique.

Beaucoup d’industriels s’inquiètent, contrairement au ministère de l’industrie et du commerce dont le message est empreint de sérénité. Une source autorisée insiste sur le fait que les échanges commerciaux du Maroc avec ses partenaires de l’Accord d’Agadir sont en hausse régulière durant la période 2007-2016, passant de 5,7 milliards de DH en 2007 à 9,9 milliards de DH, soit un taux de croissance annuel moyen de 6%. Cette même source souligne que la valeur globale des exportations marocaines vers les pays partenaires a progressé en moyenne de 16% depuis 2007 au lieu de 4% pour les importations. L’accent est donc clairement mis sur l’essor des relations intra-régionaux plutôt que sur les déséquilibres entre les économies. C’est une lecture qui peut se comprendre, mais pas des industriels qui sont en concurrence directe avec leurs pairs des autres pays signataires. D’où l’intérêt d’identifier les raisons de la supériorité de ces derniers.

Certains produits marocains souffrent de leur manque de compétitivité

D’après un économiste, les différents accords de libre-échange (signés par le Maroc avec 56 pays arabes, l’UE, la Grande-Bretagne, les Emirats arabes Unis et les USA) ont été largement improvisés et non étudiés. «Avec des pays comme l’Egypte et la Tunisie, le Maroc se bat sur les mêmes marchés avec les mêmes produits, en l’occurence la confection, l’agro-industrie et le textile. Les produits potentiellement exportables vers ces pays sont difficilement acheminés : voitures, ciment, électroménager…C’est après avoir signé l’accord qu’on s’est rendu compte que nous ne disposons pas d’offre exportable et qu’il fallait d’abord la constituer», déplore cet économiste qui considère que la cause est perdue pour le Maroc.

Les produits égyptiens exportés vers le Maroc varient des métaux industriels (barres et profilés) au papier et carton, en passant par les fils de coton, les produits céramiques, les conserves de légumes et autres produits de consommation. En tête des exportations marocaines vers le pays des Pharaons, on trouve les voitures Renault en provenance de la zone franche de Tanger-Med qui pâtissent pendant plusieurs années d’un protectionnisme gris pour non-respect du cumul des règles d’origine euro-méditerranéenne visant à réduire les importations. Le ministère de tutelle le confirme : «Le volume des échanges commerciaux reste en deçà des aspirations de notre pays, principalement en raison de l’application d’une série d’obstacles, de pratiques protectionnistes et de mesures non tarifaires, ainsi que de la similitude des structures productives des pays membres, rendant difficile de mettre à profit le cumul des règles d’origine, la faible perception des opérateurs économiques marocains quant aux opportunités et aux avantages offerts par l’accord, et le manque de liaison logistique efficace». S’ajoutent à cela, les avantages compétitifs dont jouit l’Egypte: un marché de 100 millions d’habitants, un emplacement de choix proche de l’Asie, des bas salaires (le SMIC est de 1200 livres, soit 60 euros/mois), une compétitivité énergétique (les coûts de l’énergie sont trois fois moins élevés qu’au Maroc) et des zones industrielles à la portée des investisseurs.

La Tunisie, elle, inonde le marché marocain de dattes au rapport qualité/prix incontestable, surconsommées pendant le mois sacré de Ramadan (658 MDH d’importations à fin septembre 2018) et de papier fini (cahiers), articles de bureau, produits chimiques, huile d’olive, huile de palme, pneumatique et câbles électriques et textile… De l’avis d’un importateur de cahiers tunisiens, la politique d’industrialisation de la Tunisie tournée vers l’export, depuis les années 1970, a encouragé l’investissement dans l’industrie, ce qui a engendré un surplus de production orienté vers les marchés extérieurs. Il souligne en substance que la quête de marchés à l’export reste légitime. «Avant d’exporter, il faut d’abord satisfaire la demande locale. Dans le cas des cahiers scolaires et des fournitures de bureau, la Tunisie est le partenaire historique du Maroc. Nous avons une expertise dans ce secteur, qui nous permet d’exporter dans plusieurs pays, y compris en Europe et aux Etats-Unis. La preuve en est que les investisseurs du secteur se ruent vers le pays. Bic France, par exemple, souhaite délocaliser 80% de sa production en Tunisie», déclare non sans fierté Slim Kadachi, importateur de cahiers tunisiens Ofisco. Les industriels tunisiens fournissaient jusqu’à la campagne scolaire précédente 7000 t de cahiers dans un marché de 21000 t, soit le tiers des besoins du marché marocain (84 MDH en valeur) à un prix jugé compétitif. Cette concurrence est qualifiée de déloyale par les producteurs locaux qui insistent sur les subventions accordées à ce secteur en Tunisie. Ils avaient même saisi le ministère de l’industrie qui avait fini par porter les droits de douane de 15,69% et 27,71% en application du dispositif de sauvegarde prévu par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Jalil Benddane, DG de Mapaf et président de l’association des fabricants de cahiers, estime que les producteurs nationaux peuvent récupérer la part de 30% dans le marché national et se préparer à exporter vers d’autres marchés, notamment africains. Les importations de contreplaqué latté originaire d’Egypte ont été également soumises à un droit antidumping en 2015.

Barrières non tarifaires

Les industriels marocains sont-ils mauvais joueurs? «Nous ouvrons notre marché dans une logique de suivre une dynamique mondiale. Mais dès que le produit extérieur est plus compétitif, les lobbys intérieurs demandent l’activation des clauses de sauvegarde pour protéger le produit national, ce qui crée une ambiance malsaine», analyse cet économiste. Le ministère reçoit et traite, pour sa part, continuellement des réclamations relatives à l’importation des produits au prix très bas et en quantités importantes. «La démarche du ministère vise la sensibilisation des opérateurs à leurs droits et obligations à l’égard des procédures de défense commerciale», explique-t-on, laconiquement, au ministère de l’industrie.

Pour Mohamed Tazi, DG de l’Association marocaine des industries de textile et d’habillement (Amith), le Maroc joue largement le jeu des ALE. «Notre marché est ouvert. Par contre, nous souffrons de manque de réciprocité. En Tunisie, à titre d’exemple, les délais de dédouanement des marchandises marocaines sont très longs au point de faire rater une saison à une collection», déclare M. Tazi. Un industriel dans l’agro-industrie qui a tenté d’exporter vers les marchés égyptien et tunisien le confirme. «Il est certes possible d’exporter en Egypte en dépit des barrières non tarifaires. Par contre, c’est plus compliqué en Tunisie où les règles de commerce extérieur sont plus restrictives. Les sociétés de commerce sont à majorité tunisiennes. Le métier d’importateur y est aussi très réglementé, contrairement au Maroc où quiconque peut faire du négoce sans restriction aucune», déplore cet industriel. Devrait-on pour autant contrôler le métier de négoce au Maroc ? Subventionner certaines industries, suggéreront d’autres. En attendant, le Maroc, à l’instar de tous les pays, est sous l’emprise d’un commerce international agressif.

L’électroménager égyptien peine à s’imposer sur le marché marocain. Avec environ 160 MDH d’importations en 2017, leurs produits sont très concurrencés par l’électroménager turc, jugés de meilleure qualité et à un prix plus compétitif. «Les Egyptiens exploitent une ancienne usine du constructeur japonais Hitachi qui avait délocalisé sa production de compresseurs au Caire, ce qui leur permet de détenir la technologie et d’avoir une longueur d’avance sur le froid mais aussi les climatiseurs…», explique Patrick Soumet, importateur de réfrigérateurs européens. Leur avantage compétitif: des réfrigérateurs très larges qui correspondent aux besoins des ménages marocains. «Ces réfrigérateurs sont importés par des distributeurs sous leurs marques propres. Par contre, ils souffrent de plusieurs problèmes de qualité, contrairement à leurs climatiseurs et cuisinières dont seule la finition laisse à désirer», précise-t-il. Aujourd’hui, les Turcs ont pratiquement évincé les Egyptiens sur ce marché des réfrigérateurs. A prix quasi équivalents, les Turcs proposent une technologie plus avancée avec un design agréable. Le choix des consommateurs avertis est vite fait, malgré une taxe antidumping sur les réfrigérateurs turcs de 16%, entrée en vigueur en juillet 2017, que les distributeurs ne répercutent pas entièrement sur le consommateur, pour l’instant.

Avec des coûts énergétiques bas et une main-d’œuvre bon marché, les Egyptiens proposent des produits à des prix très attractifs. C’est le cas des boîtes à pizza vendues à un prix de 20 à 30% moins cher que ceux des producteurs nationaux. «Le prix d’une boîte à pizza marocaine est situé entre 1,60 et 2DH alors qu’il est de 30% moins cher qu’en Egypte. Par conséquent, les importateurs marocains se fournissent largement chez les Egyptiens», déclare Mounir El Bari, DG de GPC Carton, fabricant d’emballages en carton ondulé. Pour lui, le seuil d’importations permettant aux industriels de saisir le ministère de l’industrie pour activer des mesures de défense commerciale n’ayant pas été atteints, ils abandonnent, pour le moment, ce marché aux Egyptiens qui continuent à fournir les besoins des CHR marocains en emballages en carton.

 

Sur les 30 000 tonnes de dattes importées chaque année par le Maroc, la quasi-totalité provient de Tunisie (29 600 tonnes durant la campagne 2016/2017). En valeur, les importations s’élèvent à 534 MDH en 2017 et progressent chaque année. Et pour cause, la production nationale de 103 000 tonnes ne couvre pas la consommation intérieure, surtout durant le mois de Ramadan. Cependant, dès que les 2,3 millions de plants commenceront à produire leurs fruits, les oasis marocaines pourront fournir jusqu’à 100 000 tonnes supplémentaires (6 années sont nécessaires). Ce qui permettra de couvrir largement nos besoins.

L’implantation d’enseignes marocaines en Tunisie est compliquée. A l’instar du marché marocain, le marché de textile tunisien est déstructuré, souffre de la contrebande, des importations turques et de l’informel. Malgré cela, certaines marques ont tenté l’expérience avec plus ou moins de succès. Le management de Diamantine s’est vu refuser l’implantation de son enseigne à Tunis, ses articles d’habillement étant jugés traditionnels et artisanaux, par conséquent interdits de territoire tunisien car ils concurrencent l’artisanat tunisien. Marwa, la marque de Fast Fashion, a, elle, pu obtenir l’ouverture de deux magasins à Tunis. «Par contre, les délais de dédouanement sont très longs. Par conséquent, les collections arrivent tardivement dans les magasins», déclare un industriel.