Abdeljalil Greft Alami : Il faut réformer tout de suite, les études, ça suffit !

Plutôt que de fusionner les caisses, la réforme doit être menée individuellement et les systèmes publics devront être moins généreux.
Les passerelles entre salariat public et privé doivent être mises en place pour la conservation des droits à la retraite.
La CIMR doit devenir un régime complémentaire obligatoire.

Ancien secrétaire général de la CNSS (Caisse nationale de sécurité sociale), maintes fois associé à la réflexion sur les retraites, aujourd’hui consultant, Abdeljalil Greft Alami tire la sonnette d’alarme. Pour lui, il est temps d’agir, sachant que l’augmentation de l’espérance de vie conjuguée à l’âge actuel de départ à la retraite creuse les déficits des organismes. M. Greft Alami désapprouve le scénario de fusion des caisses de retraites. Pour lui, l’essentiel est que les règles du jeu soient claires et que le parcours professionnel des actifs soit sécurisé en cas de passage du public au privé. De même, il estime aberrant d’avoir un âge de retraite unique pour tous et préconise une pension équivalant à 40 ou 50% du salaire de référence. Entretien.

La Vie éco : Trois pistes sont examinées pour la refonte du système des retraites : agir sur les paramètres, créer deux pôles, public et privé, et enfin fusionner les caisses en un seul organisme. Quel est le scénario le plus adapté à la situation du pays ?

Abdeljalil Greft Alami: La réforme est incontournable, mais il faut 25 ans voire plus pour la réaliser. Elle peut être mise en œuvre en plusieurs étapes et avec plusieurs instruments selon la nature des régimes, les difficultés des caisses et les réalités des populations concernées. Classiquement, deux axes de réforme peuvent être menés. La réforme paramétrique, que l’on appelle aussi tuning paramétrique, consiste à agir sur les paramètres, notamment la durée de cotisation, le taux de cotisation, le mode de calcul du salaire de référence et l’âge de départ à la retraite. L’autre réforme se veut plus structurelle dans la mesure où elle touche au rendement du système, au système de calcul des annuités ou encore des points ainsi qu’au niveau raisonnable du système du salaire de référence.

L’essentiel est la mise en place d’une loi-cadre portant Code de la retraite au Maroc qui fixe les règles du jeu pour toutes les caisses quel que soit le régime qu’elles gèrent. Il est aussi nécessaire de créer un organisme public, une sorte de régulateur, pour le pilotage des régimes existants. Quelle que soit la formule retenue, l’important, à mon avis, c’est que les droits générés par les textes soient maintenus le plus longtemps possible pour que les règles du jeu soient claires. Les changements éventuels doivent être étalés sur 10 ou 15 ans.

L’état de santé des caisses n’est guère réjouissant. Le risque de faillite à plus ou moins long terme existe…
Il vaut mieux parler de besoin de financement et de déséquilibre entre ressources et charges que de faillite. Le processus engagé par le Premier ministre est une politique dynamique, mais il ne faut pas rester au niveau des études d’experts et diagnostics actuariels, il faut décider sans délai du timing des réformes. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de regrouper les organismes. Le plus gros problème du système national de retraites ne réside pas dans la multiplicité des caisses, mais dans l’harmonisation et la coordination des règles lorsqu’on passe d’un employeur à un autre. Il faut sécuriser le parcours professionnel des actifs pour que leurs droits soient liquidés par la dernière caisse dont ils dépendent en fin de parcours.

Il reste le cas de la Caisse marocaine des retraites. Pour qu’elle soit viable pendant encore 40 ans, il faut trouver 200 milliards de DH, 40% du PIB !
Le cas de la CMR est un cas d’école où le régime est menacé d’extinction démographique. Lorsque l’on arrive pratiquement au stade d’un actif cotisant pour un pensionné, le système n’est plus finançable. Ce n’est pas de la mauvaise gestion. Ce n’est pas frauduleux. Ce n’est pas un déficit de performances dans la gestion des réserves. Ce n’est mathématiquement et économiquement pas finançable. Il faut donc changer la structure du régime, c’est-à-dire le taux de rendement de l’annuité, et le faire passer de 2,5 à 1,7. De plus, il faut peut-être introduire une certaine dose de capitalisation pas en complémentaire mais dans le système lui-même. C’est un passage obligatoire.

D’ailleurs, une des bêtises à éviter est celle qui consisterait à fusionner le pôle public avec le pôle privé. Il ne faut pas faire peser sur les entreprises le poids des retraités de la Fonction publique. L’Etat a géré la CMR pendant des années, mélangeant sa gestion avec le budget. C’est pour cela qu’il n’a pas payé ses cotisations et qu’il est obligé de débourser 11 milliards de DH d’un coup. Donc il faut de la prévoyance. Dans 10 ans, le nombre de retraités de la Fonction publique va augmenter et leur durée de vie aussi. La CMR qui a servi jusqu’à présent les pensions durant une durée moyenne de dix ans devra le faire sur une durée de 14 à 20 ans. Le problème est de savoir qui va produire les cotisations sachant que l’Etat recrute de moins en moins. Il ne faut pas faire peser cet énorme risque sur les contribuables.

Il faut aujourd’hui 55 milliards de DH pour transférer les caisses internes de retraites de l’OCP et de l’ONE au RCAR. Pourquoi ce manque de clairvoyance dans la gestion de ces caisses ?
Ces caisses ont trop tardé à intégrer le RCAR (Régime collectif des allocations de retraite) créé en 1977 pour les abriter. Cela ne s’est pas fait car leurs régimes étaient plus favorables que le RCAR et l’Etat ne les a pas forcés, en raison des problèmes syndicaux. C’est lourd, car il faut provisionner la dette implicite (pour l’OCP, le ticket d’entrée est de 35 milliards de DH) qui est énorme. Ce sont des régimes fermés démographiquement qui ne peuvent qu’exploser un jour.

Finalement, avant d’entamer une réforme globale, ne faudrait-il pas au préalable réformer les caisses de manière individuelle ?
La réponse est à l’évidence oui. Il faut réformer de façon individuelle, il faut harmoniser les règles, assurer la fluidité de la coordination entre les organismes parce qu’un salarié peut changer de statut au cours de sa vie et il ne faut pas qu’il perde ses droits. La réforme globale, c’est le cadre général fixant les règles du jeu. Il faut surtout une réforme structurelle des régimes avant même de penser à les élargir à d’autres catégories de la population. Car, quand vous avez un problème structurel, si vous l’élargissez, vous l’aggravez. Il faut donner aux caisses l’accès à l’équilibre, il faut que leur équilibre financier soit projeté avec les moyens de le réaliser. Ces moyens sont multiples : fonds de réserve, capitalisation, mode de calcul du salaire, taux de rendement, âge de départ à la retraite, durée de cotisation, etc.

Quel est le meilleur schéma pour assurer la pérennité des systèmes : répartition, capitalisation, ou système mixte ?
Le meilleur schéma est forcément mixte, il n’y a pas de solution clés en main ni de schéma idéal. Parce qu’aucun système n’est transposable d’un pays à un autre. Le meilleur schéma doit tenir compte de la taille des secteurs, de la proportion de salariés dans la population active, de la proportion des non salariés, du PIB par habitant, du taux de croissance, de la solidarité familiale… Donc ce n’est pas seulement un problème économique, mais aussi politique et sociétal. Et partant de ces principes, techniquement, il faut faire un policy mix qui utilise les divers instruments disponibles en essayant d’optimiser leurs atouts et de relativiser leurs inconvénients.
Un bon système de retraite c’est, à mon avis, un régime de base le plus large possible par répartition mais qui ne soit pas gourmand, qui apporterait 40 à 50 % du taux de remplacement du salaire de référence, à charge pour le législateur de définir ce salaire de référence. A ce niveau, j’avance l’idée que le plafond doit être élevé dans ce régime de base pour pouvoir organiser dès ce palier-là des transferts redistributifs pour ne pas garder un système uniquement contributif. L’objectif est de relever la pension des travailleurs non qualifiés, des occasionnels, des intermittents ou à temps partiel.

Pour ce régime de base, la retraite maximale des hauts revenus ne peut pas être supérieure à cinq ou six fois le Smig de manière à ce que les gros salaires puissent financer la pension minimale de ceux qui ne contribuent pas assez. C’est une mesure importante pour un pays qui lutte contre la pauvreté.

Deuxième pilier, un régime complémentaire obligatoire par répartition. Un troisième pilier consisterait en un régime par capitalisation pure individuelle. Enfin, au-delà, le quatrième pilier, c’est l’assurance vie et les plans d’épargne salariale que l’Etat peut réglementer par des incitations fiscales sur les cotisations et sur les sorties en rentes. Le cinquième régime pourrait être des épargnes individuelles et familiales.

Augmenter le niveau des cotisations risque d’alourdir les charges sociales des entreprises. Pensez-vous que c’est une option viable ?
Pour financer des politiques sociales, les cotisations ont l’inconvénient de peser sur le coût réel du travail. Ce qui aurait des impacts négatifs sur la compétitivité prix des entreprises. Les prélèvements (IGR + CNSS + CIMR) sont élevés ; le Maroc taxe le travail plus que le capital. Il y a, dans ce cadre, une incohérence entre la politique macroéconomique et la politique de l’emploi. Donc, il faut essayer de limiter les prélèvements car le financement des systèmes n’est pas neutre. Tout cela demande une vision politique et une ingénierie de la politique sociale qui ont cruellement fait défaut au Maroc.

On parle de repousser l’âge de la retraite à 65 ans. Dans un pays où l’espérance de vie est de 71 ans pour les salariés, pensez-vous que ce soit raisonnable ?
Le rallongement de l’âge à 65 ans est à mon avis raisonnable, mais aussi indispensable et incontournable. On sera obligé d’y aller car la retraite couperet à 60 ans n’a aucun sens. Je dirai même plus : est-il toujours légitime de continuer à réglementer l’âge de la retraite par la loi ?

Pour résoudre le problème de financement des caisses, vous êtes obligé d’agir sur la durée d’activité parce que la taille du marché du travail est fonction de la création de l’emploi et du maintien le plus longtemps possible des seniors en activité. Cependant, il faut maintenir la retraite à 60 ans pour les métiers pénibles. Le départ à 60 ans est dans ce cas un bonus.

En revanche, il est un peu maladroit d’instaurer la retraite à 60 ans pour un cadre qui a des facultés intellectuelles intactes et qui est en bonne santé. Je suis pour l’allongement de l’âge de la retraite. Dans une société où il y a une contraction de la vie active, où l’on arrive de plus en plus tard sur le marché du travail et où l’on veut sortir plus tôt, il est impératif de repousser l’âge de la retraite. Il faut aller à 65 ans, 67 ans et, à partir de 2040, à 70 ans. Car l’un des plus gros problèmes que vont affronter de façon structurelle nos caisses est le vieillissement démographique qui va s’accélérer à partir de 2020. A ce moment-là, il faudra servir des pensions pendant 15 à 20 ans, alors qu’il n’y aura pas suffisamment d’actifs.

Par ailleurs, je suis pour une retraite à la carte qui consiste à fixer le rendement à temps plein à une durée d’activité et à partir de là, établir des malus et des bonus. Pour ceux qui partent à un âge inférieur à 63 ans, on met en place des abattements. Pour les gens qui ne partent qu’à 67 ans, on leur donne des bonus. Je suis même pour le cumul d’une retraite et d’une activité. C’est-à-dire qu’on peut continuer à travailler, pas en tant que salarié mais comme consultant, à temps partiel.

Le niveau de retraite maximale servi par la CNSS est de 4 200 DH à peine. Trouvez-vous normal que l’on travaille 40 ans pour une telle pension ?
Ce n’est pas que la caisse décide elle-même de plafonner la cotisation à 6 000 DH. Les cadres supérieurs qui ne sont pas à la CIMR peuvent quand même prendre des produits complémentaires.
Toujours est-il que la bonne solution viendrait du relèvement du plafond. Il doit être indexé sur l’évolution des salaires. Pour la CIMR, il faudra procéder à un prélèvement au-delà du plafond CNSS, ce qui va alléger l’effort.

Faut-il alors rendre la retraite complémentaire obligatoire ?
Oui, absolument. La CIMR doit devenir un régime complémentaire obligatoire.

Dans ce cas faut-il envisager une fusion entre la CNSS et la CIMR ?
Je l’ai déjà dit : il n’y a aucun intérêt à cela. La CIMR est un bon système, par contre, son statut ne l’est pas et c’est à ce niveau qu’il faut agir. Il faut notamment supprimer son statut d’association.