7,7% ! Faut-il croire les chiffres du chômage ?

Les méthodes employées par le Plan sont conformes aux normes internationales.
77% des 604 000 emplois créés sont le fait de l’agriculture
et du BTP. La majorité d’entre eux correspondent à  des emplois
précaires. Les services ont créés 119 000 emplois, l’industrie
continue d’en perdre n En milieu urbain, le taux reste de 13,5%, dans le
rural il est de 2,5%.

«Itmakes no sens» ! C’est en ces termes qu’un patron de multinationale basée à  Casablanca s’est exprimé à  l’annonce du taux de chômage au terme du premier semestre. 7,7% ! du jamais vu depuis 13 ans. Une performance historique qui remonte au gouvernement Abdellatif Filali. Comment donc ? Le Maroc, habitué au chômage, aux diplômés qui n’en finissent pas de réclamer du travail dans la fonction publique, et dont on disait qu’il lui faudrait un taux de croissance de 6% au moins pendant une décennie pour résorber son chômage, se retrouve à  moins de trois points du plein emploi (5% de taux de chômage). On est d’autant plus intrigué qu’en moins de quatre ans, ce taux est passé de 11,4% (fin 2003) à  7,7%. On reste, bien entendu, incrédule quand on sait qu’à  fin 2005, le taux de chômage était de 11% et qu’en six mois à  peine il est descendu à  7,7% soit un gain de 3,3 points !

On comprend donc que l’annonce faite par le Plan, début août dernier, ait provoqué la polémique. Les chiffres et la méthodologie qui y ont conduit ont été vivement critiqués par de nombreux économistes. Mauvaise couverture géographique, non représentativité de l’échantillon, sous-estimation du taux, connivence avec le politique à  un an des échéances électorales… Encore une fois, le département d’Ahmed Lahlimi, pointé du doigt, s’est retrouvé sous le feu des projecteurs, obligeant le Haut commissaire au plan (HCP) à  faire une sortie publique pour justifier ce chiffre et mettre en évidence la conformité de l’enquête sur l’emploi au Maroc aux standards internationaux, notamment ceux du Bureau international du travail (BIT).

Une chose est certaine, ce type de polémique n’est pas le propre du Maroc. Il y a quelques jours à  peine, la France a connu un débat similaire o๠l’on s’est interrogé sur l’opportunité de comptabiliser ou non les emplois précaires. Une question qui trouve un large écho chez nous étant donné l’importance du secteur informel, l’absence de filets sociaux et la nature assez précaire de plusieurs métiers comptabilisés : vendeurs de cigarettes au détail, vendeurs ambulants aux feux rouges, marchands ambulants, apprentis à  100 DH la semaine, aides familiaux… Toutes ces questions, La Vie éco les a posées au HCP qui apporte une seule et unique réponse: les règles qu’il applique sont conformes aux standards internationaux que tous les pays adoptent sans distinction afin de permettre une comparabilité internationale (lire encadré sur la méthodologie). Les métiers précaires ? Le HCP préfère, lui, parler de sous-utilisation de main-d’Å“uvre. «Devant l’absence d’un système de soutien aux chômeurs, de nombreuses personnes qui se trouvent sans travail ne peuvent se permettre de demeurer dans cette situation et doivent se livrer à  une activité pour survivre, même si celle-ci ne les occupe pas à  plein temps ou ne leur fournit pas un revenu leur permettant d’avoir un niveau de vie décent. Ces personnes se trouvent plutôt en situation de sous-emploi». Jamal Bourchachen, directeur de la statistique au HCP, précise, à  juste tire d’ailleurs, que «la précarité des métiers peut être prise en considération au niveau de l’analyse. La définition, par contre, nécessite une logique d’ensemble».

En dépit de ces justifications, le doute est loin d’être dissipé. «Qui peut croire que le Maroc est aujourd’hui à  deux doigts du plein emploi ?», s’interroge Jamal Belahrach, général manager de Manpower Afrique du Nord. Et d’ajouter qu’«il ne faut plus se baser sur l’aspect conjoncturel. Certes, un peu partout dans le monde, notamment dans les pays développés, le taux tient compte de l’activité agricole, mais le poids de cette activité, encore mieux organisée et plus structurée, est moins important que chez nous».

Des performances sectorielles hétérogènes
Et c’est justement, selon le Plan, au bon comportement du secteur primaire, conséquence d’une excellente pluviométrie, que l’on doit cette performance en matière d’emploi. Les conjoncturistes sont formels. «La corrélation entre le taux de croissance de 7,3 % prévu cette année et le niveau de chômage est établie», soutient Ali Elakkaoui, directeur de l’INAC (Institut national d’analyse de la conjoncture). En effet, les voyants sont pratiquement tous au vert. La valeur ajoutée de l’agriculture devra réaliser, au terme de l’année en cours, un bond de 30,6 % par rapport à  2005. Les différents secteurs économiques sont sur des trends haussiers. Dans l’ensemble, la FBCF (formation brut de capital fixe), indicateur par excellence pour mesurer le comportement de l’investissement, devra afficher une hausse de 9,9% contre 6,3% un an auparavant. Ce qui veut dire que nous sommes globalement dans une dynamique de décrue du chômage, comme le souligne Karim Tazi, président de l’AMITH. «D’abord, on le sent. Ensuite, la méthodologie n’ayant pas changé, cela veut dire que les résultats sont pertinents. La tendance qu’ils indiquent est crédible». Il en donne pour preuve la zone Nord o๠plusieurs secteurs, y compris celui des textiles, manquent cruellement de main-d’Å“uvre.

Sommes-nous pour autant dans une dynamique linéaire en matière de création d’emplois ? Loin s’en faut. L’examen des origines des créations de postes de travail nous renseigne de manière plus explicite sur le comportement hétérogène des différents secteurs, mais surtout sur la nature relativement précaire des postes créés.

Globalement, la création nette d’emplois entre les deuxièmes trimestres de 2005 et 2006 a atteint 604 000 postes, contre une moyenne de 300 000 au cours des cinq dernières années pour la même période. Deux secteurs accaparent plus des deux tiers en termes de créations. L’agriculture et le BTP sont, en effet, à  l’origine de 77 % des nouveaux emplois avec, respectivement, 380 000 (dont 65 % en milieu rural) et 105 000 nouveaux postes, exclusivement en milieu urbain. De leur côté, les services ont généré 119 000 nouveaux emplois. Dans ce tableau, seule l’industrie a connu une régression en enregistrant, à  l’inverse, une destruction de postes de travail avec 5 460 emplois perdus.

Cette répartition a le mérite de mettre en évidence deux éléments de taille : la bonne conjoncture a permis, certes, la création de postes de travail, mais de courte durée, et qui sont, de surcroà®t, le plus souvent des emplois précaires. Même si, pour le BTP, Bouchaà¯b Benhamida, président de la fédération du secteur, affirme que les entreprises du secteur, face à  la pénurie de main-d’Å“uvre, débauchent chez les concurrents à  coups de surenchère salariale. «Il n’y a pas de chômage dans notre secteur. Au contraire, nous cherchons désespérément des conducteurs d’engins, des maçons, des mécaniciens, mais nous n’en trouvons pas. C’est une tendance qui va se maintenir au moins jusqu’à  fin 2007. Tous les grands projets qui ont été lancés constituent un appel important pour la main-d’Å“uvre. Vu la pénurie, je recommande aux personnes diplômées de se reconvertir dans le secteur du BTP, ils y gagneront bien leur vie. A titre d’exemple, un conducteur d’engin perçoit le salaire d’un cadre moyen, soit entre 6 000 et 8 000 DH». Le patron de la FNBTP n’a pas tort de lancer cet appel car la frange des diplômés est celle qui est aujourd’hui la plus frappée par le chômage. La Vie éco a pu accéder, en effet, à  des statiques plus détaillées de l’enquête sur l’emploi. Voici ce que révèlent ces données.

Les jeunes sont les plus exposés
Au-delà  de la distinction classique entre taux urbain (13%) et taux rural (2,5%), un premier fait alarmant : 75% des chercheurs d’emploi sont des chômeurs de longue durée. Sur les 879 000 qui constituent la population active en chômage, ils sont 616 456 en quête d’un emploi, sans succès, depuis plus de douze mois. Nous sommes donc en face d’un chômage structurel qui frappe essentiellement la tranche des 24-34 ans, d’un niveau d’instruction moyen et supérieur, qui peut témoigner à  la fois de l’échec des programmes d’insertion et de la faiblesse relative de la dynamique de création de postes.

L’abandon scolaire au banc des accusés
Une autre donnée importante : 75,1% de la population active est âgée de moins de 34 ans. Le taux de chômage qui frappe cette classe est, non pas de 7,7 %, mais bel et bien de 12 % et monte même jusqu’à  26,8% dans les villes. Pourtant, les politiques, ministres en premier, se sont focalisés sur le taux global. Et c’est à  ce niveau que la réflexion de M. Belahrach trouve toute sa pertinence. «Le risque, en nous limitant à  un taux de chômage global, est de ne pas mettre en place une politique de l’emploi active. Ce taux, comme il est présenté, biaise les tableaux de bord pour les décideurs politiques et économiques. De ce fait, il manque absolument de pertinence», souligne-t-il. Encore plus pragmatique, Karim Tazi invite à  faire «un tour à  la sortie des usines, dans les différentes zones industrielles casablancaises par exemple, pour se rendre compte de l’étendue de ce fléau. Et pourtant, Casablanca est le bassin de création d’emplois par excellence». Déduction simple, s’il est exact et produit selon les normes internationales, le taux global cache d’énormes disparités qu’il faut minutieusement analyser.

L’examen de la répartition des chômeurs par type de diplôme fait ressortir des constats encore plus alarmants. En effet, le taux monte en flèche pour atteindre, dans les villes, 51,5 % chez les détenteurs d’un Baccalauréat et plus, âgés de moins de 24 ans, et 28,7 % pour ceux âgés entre 24 et 34 ans (même catégorie de diplômes). Le taux baisse à  15,9% pour les jeunes sans diplôme. Cette dernière classe est constituée principalement d’adolescents exclus du système scolaire. Démonstration. Statistiquement parlant, l’âge d’activité au Maroc est de 15 ans. Le taux d’abandon scolaire est quant à  lui de 14 % au collège et 12 % dans le secondaire qualifiant, du moins selon les statistiques du ministère de l’éduction nationale. Sans qualification aucune, et en l’absence de filets pour les repêcher, ce sont en fait ces jeunes rejetés par l’école qui viennent naturellement rallonger les effectifs des chômeurs. Ceux qui ont décroché un diplôme du supérieur ne sont pas mieux lotis, avec un taux national qui varie entre 47,9% et 28,8% selon la catégorie d’âge. Une situation que l’économiste Abdelali Benamour impute à  l’échec de la réforme universitaire. «Les diplômés de l’enseignement supérieur peinent à  trouver un emploi. La réforme de l’enseignement supérieur n’a pas encore donné de résultats. Maintenant, pour recycler ces diplômés chômeurs, on veut les confier à  ces mêmes établissements qui les ont produits, à  savoir les universités», résume-t-il.

Bouchaib Benhamida Président de la FNBTP
« Il n’y a pas de chômage dans notre secteur. Au contraire, nous cherchons désespérément des conducteurs d’engins, des maçons, des mécaniciens, mais nous n’en trouvons pas»

Jamal Belahrach PDG Manpower Maroc
« Ce taux, comme il est présenté, biaise les tableaux de bord pour les décideurs politiques et économiques. Un taux global n’est pas pertinent»

Abdelali Benamour Economiste
« Pour recycler ces diplômés chômeurs, on veut les confier à  ces mêmes établissements qui les ont produits, à  savoir les universités»

Larabi Jaidi Economiste
« Si le niveau de chômage rural est bas, c’est principalement en raison de la domination des aides familiales, souvent des femmes qui viennent gonfler l’effectif des personnes occupées»

Jamal Bourchachen Haut commissariat au Plan
«La précarité des métiers peut être prise en considération au niveau de l’analyse. La définition, par contre, nécessite une logique d’ensemble»

Quatre questions
Le taux de chômage des diplômés reste élevé, mais il baisse indéniablement

Mustapha mansouri Ministre de l’emploi et de la formation professionnelle
La Vie éco : Le Plan a annoncé un taux de chômage de 7,7%, quel est votre réaction en tant que ministre de l’emploi ?
Mustapha Mansouri : Le taux de chômage est un indicateur « standardisé », utilisé par la plupart des pays pour mesurer le déséquilibre global du marché du travail. L’exploitation de l’enquête sur l’emploi du HCP fournit des indications sur l’évolution de l’emploi par catégorie socioprofessionnelle. Si ces données ne figurent pas dans les résultats préliminaires, elles sont toutefois publiées dans le rapport détaillé de ladite enquête par le HCP.

N’estimez-vous pas plus judicieux de travailler davantage sur les typologies de métiers afin de mieux circonscrire les métiers précaires et se concentrer sur les métiers créateurs de valeur ajoutée ?
Le concept de métiers précaires pose un problème de définition et d’application des critères de leur identification tels que la rémunération, la durée du travail, les conditions de travail… Une première indication, peut-être fruste mais utile, est la distinction opérée par l’enquête emploi entre emplois rémunérés et non rémunérés. L’analyse de ces derniers montre une baisse tendancielle relative de la part des aides familiales, et une hausse de celle des salariés dans l’emploi total. Entre les deuxièmes trimestres 2005 et 2006, la part de l’emploi rémunéré dans l’emploi total a connu une hausse de deux points, passant de 68,3 à  70,3%.

Le taux de chômage reste de 47,9% pour les diplômés du supérieur âgés de moins de 24 ans et de 28,8% pour ceux âgés de 24 à  34 ans. Cela alors que le gouvernement a lancé sa politique de formation et d’insertion pour le premier emploiÂ…
Je crois qu’il est encore trop tôt pour se prononcer sur la politique d’insertion pour le premier emploi, bien que l’on ait enregistré des résultats satisfaisants sur ce plan au cours des huit premiers mois de 2006 par rapport à  2005. Cependant, si l’on se réfère aux données de l’enquête emploi de 2005, les taux de chômage des diplômés du niveau supérieur de moins de 25 ans et de 25 à  34 ans, qui avaient atteint 58,8 % et 39,8% respectivement, ont enregistré une baisse significative.

Quels sont les résultats chiffrés des actions menées par votre département pour atténuer l’impact du chômage sur les catégories les plus vulnérables ?
Le bilan des différents programmes de promotion de l’emploi durant les huit premiers mois de cette année a été satisfaisant dans la mesure o๠plus de 23 000 chercheurs d’emploi ont été insérés et plus de 5 000 demandes de projets de création d’entreprises ont été formulées au titre du programme Moukawalati. Il convient de signaler que, parmi les chercheurs d’emploi insérés, 28 % sont des techniciens et des techniciens supérieurs, 27% des diplômés de l’enseignement supérieur, 26 % des bacheliers, 10 % des titulaires de certificats de qualification et de formation professionnelle. 9 % sont issus de l’enseignement fondamental.