« La notion de fidélité renvoie à un ordre normatif qui fait partie du lexique du management antérieur »

S’ils ont fait l’objet de nombreuses études, c’est que les millennials ont carrément montré leur différence. Cette rupture due, selon de nombreux chercheurs, à l’avènement de l’internet est irréversible. Le sociologue Ahmed Al Motamassik revient sur la question.

• Quel regard portez-vous sur les millennials ?
Le champ sémantique du vocable millennials ou génération Y est à géométrie variable dans la mesure où il recouvre plusieurs aspects intégrés. Il se réfère, de prime abord, à l’âge et à la période d’une génération qui est née entre les deux millénaires, approximativement 1980 -1996 (le terme «millénial» a été forgé par Neil Howe et William Strauss dans “Millennials Rising. The next Great Generation”).
On les décrit aussi comme “Digital natives” dans la mesure où ils ont grandi avec Internet et le digital. Le philosophe M. Serres les qualifie de “Petite poucette”, c’est-à-dire qu’ils ont la capacité à envoyer des SMS avec leur pouce. Cette dernière dimension va générer des conséquences sur le rapport au travail et le référentiel des valeurs existentielles.
De ce fait, on les considère comme un «Ensemble homogène et universel dont les membres manifesteraient des attentes identiques indépendamment de leur pays, de leur région, de leur culture d’origine» et de leur classe sociale.

• Quelles sont leurs attentes communes ?
Les travaux des sociologues ont synthétisé huit aspects concomitants :
– La recherche de sens au travail. D’ailleurs Y en anglais c’est why dans la mesure où cette génération s’interroge sur le pourquoi et la finalité de l’acte de travailler ;
– Les membres de cette catégorie sont mus par un besoin d’accomplissement et de reconnaissance très marqué. Ils ne cherchent pas à faire carrière à l’instar de la génération X mais ils veulent être performants et efficaces ;
– Ils revendiquent des gratifications rapides. Par ailleurs, certains chercheurs les appellent la génération «De la culture de l’immédiateté ou le présentisme» ;
– Ils cultivent la préoccupation d’avoir un équilibre entre vie privée et activité professionnelle ;
– On les considère aussi comme opportunistes et individualistes ;
– Ils privilégient le travail collaboratif et en équipe ;
– Ils acceptent mal les institutions ;
– La notion de loyauté est très relative dans la mesure où ils ne cherchent pas la sécurité dans le travail ;
– Le long terme n’est pas leur souci majeur.
Selon le contexte, les cultures et les sociétés, ces traits peuvent être présents ou absents d’une manière dissemblable.

• On parle de génération rebelle ? Est-ce la réalité ?
Le terme «rebelle» est à nuancer dans la mesure où les valeurs portées par la génération Y sont différentes et innovantes. Je pense que les jeunes dans l’entreprise remettent en cause les modèles de management existant. Ils sont plus dans la créativité, l’innovation, la prise d’initiative. Ils ont introduit de nouvelles façons de travailler, de communiquer et d’être ensemble. Ces modes opératoires ont remis en question les méthodes traditionnelles encore utilisées dans certaines entreprises. Par ailleurs, ils ne croient plus à l’ancienneté et à l’expérience, qui étaient la base de la gestion des carrières de la génération X. Ils sont multitâches et ne veulent plus être catégorisés dans un emploi ou une unique compétence. De plus, ces façons de faire ne plaisent pas aux anciens qui les taxent de rebelles du fait qu’ils n’acceptent pas le paradigme ancien. N’oublions pas que c’est l’ère de l’internet et de l’interaction égalitaire qui brise la notion de hiérarchie et qui encourage l’informel.

• Peut- on dire qu’ils sont individualistes ?
Cela dépend de la signification qu’on donne à l’adjectif individualiste. Je vais reprendre une formule qui définit la génération Y par 4i : Individualiste, Impatient, Interconnecté et Inventif.
Si individualiste signifie qu’ils ne pensent qu’à eux-mêmes, je ne crois pas que c’est le cas. J’estime que c’est un stérotype et un raccourci qui reflète la perception des anciens et leur intolérance par rapport au nouveau. La preuve est le fait que cette génération a une propension à partager ses émotions et son intimité. Par contre, si c’est dans le sens de l’initiative individuelle, de l’indépendance et de l’autonomie au regard de la société, la réponse est oui.

• Ils sont moins fidèles à l’entreprise. Comment appréciez-vous ce jugement ?
La notion de fidélité renvoie à un ordre normatif qui fait partie du lexique du management antérieur. Nous utilisons plutôt les termes de fidélisation, d’attractivité de l’entreprise en vue de recruter les meilleurs profils. C’est vrai que les jeunes aujourd’hui sont plus exigeants vis-à-vis des employeurs et sont plus instables et impatients dans leur désir d’évoluer rapidement. Cette attitude favorise le turn-over et les changements d’entreprise chaque fois qu’une meilleure opportunité se présente. Mais c’est à l’entreprise de faire l’effort en vue de garder ses compétences.

• Quelles sont les autres différences par rapport à la génération de leurs parents ou des 50 ans et plus ?
Les différences résident dans la vision des choses et dans le référentiel des valeurs. Pour illustrer cela, il est nécessaire de faire le parallèle des traits de comportement des deux générations: X et Y.
Les plus de 50 ans cherchent à asseoir leur identité professionnelle et sociale. Jouent le jeu de l’entreprise en adhérant à ses injonctions et en intériorisant les modèles de référence en vigueur. De plus, le rapport entre la vie personnelle et la vie professionnelle est déséquilibré et la réussite est le maître mot qui commande leur vision du travail. Par contre, les 20/30 ans ont un besoin impérieux de l’immédiateté comme je l’ai mentionné ci-dessus. Ils prennent de la distance vis-à-vis de l’entreprise. Ils sont à la recherche d’un projet de vie où l’équilibre entre l’activité professionnelle et la vie personnelle est impérieux. Ils sont très pointilleux sur le respect de leurs droits et veulent travailler moins mais mieux.

• Peut-on parler de conflits de génération ou de deux mondes qui vivent côte à côte ?
Nous sommes en face de deux paradigmes qui se superposent, coexistent et s’opposent en fonction des enjeux et des impératifs du travail et la nature des rapports de force en présence.
Habituellement, les conflits latents prédominent. Mais ils deviennent manifestes et s’exacerbent dans les situations où des projets structurants pour l’entreprise sont mis en place. Cette situation est ressentie par les séniors managers comme fragilisante et insécurisante. De ce fait, ils rejettent les jeunes et les critiquent pour leur modeste expérience et le non-respect des procédures et des canevas établis dans l’entreprise. De leur côté, les jeunes expriment fortement leur mécontentement du manque de reconnaissance et de considération de la part de leurs aînés. En fait, dans cette situation, les Y jouent le rôle de bouc émissaire dans le sens promu par René Girard.

• Comment appréciez-vous cette évolution ? Naturelle ou due aux nouvelles technologies ?
J’ai le sentiment que cette catégorie générationnelle constitue une rupture dans la succession des âges. Un ouvrage écrit par un sociologue et un philosophe me conforte dans ce sens. Dans leur ouvrage, publié en 2017, sous le titre «La guerre des générations n’aura pas lieu», Serge Guerin et Pierre- Henri Tavoillot montrent que les marqueurs et les rites qui séparaient classiquement la jeunesse de l’âge adulte n’opèrent plus. Ils estiment que nous sommes entrés dans l’ère de la société “liquide” où il est impossible de “déterminer à quel âge nous quittons la jeunesse et à quel âge nous atteignons la maturité”. Ils ont forgé la notion de “maturescence” par opposition à la maturité en vue de prendre acte que “l’âge est un processus où on ne finit jamais d’être adulte”. La première rupture donc, introduite par la génération Y, est de ne plus s’identifier à une classe d’âge. Sur ce registre, ils sont les premiers à porter ce statut en introduisant l’âge des possibles.
Les deux auteurs évoquent une deuxième rupture opérée par ces jeunes qui concerne la transmission des connaissances. Traditionnellement, ce sont les parents qui transmettent le savoir aux jeunes. Avec cette génération, le rapport est inversé car les parents se tournent vers eux pour utiliser le numérique, à savoir les blogs, les applications à télécharger, le paiement des factures en ligne…. “Les parents sont angoissés à l’idée d’être dépassés. La génération Y fait la liaison”.

• Pensez-vous qu’ils sont politiquement engagés ?
Pour traiter cette question, il est nécessaire d’analyser certains mouvements de protestation au Maroc et ce qui se passe actuellement en France avec les Gilets jaunes. Certaines conclusions s’imposent en vue de cerner les contours de l’engagement politique des jeunes.
– Ils ne se reconnaissent plus dans les institutions politiques existantes accompagnées d’un sentiment d’abandon et de méfiance. “Le système politique de papa et maman a vécu” pour ne pas dire révolu.
– Ils ne sont ni à droite, ni à gauche, ni au centre. Ils revendiquent des instances et des formes politiques plus justes, plus modernes, aptent à reconquérir leur confiance dans la chose politique.
En un mot, cette défiance les pousse à aller vers la société civile et les associations caritatives.

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