Hajja Fatima Anfassi : «L’évolution n’a pas été la même pour toutes les femmes marocaines…»

Dans les campagnes, il y a de fortes résistances, malgré les avancées réalisées sur le plan juridique pour la défense des droits des femmes, qui sont très souvent liées à la tradition.

Retraitée, depuis l’année 2000, du ministère de la jeunesse et des sports, Hajja Fatima Anfassi a mis son expérience de 40 ans passés à la tête de la direction de la promotion féminine, au service des femmes rurales de Had Hrara, dans la région de Safi, sa ville natale. A la tête de l’Association Had Hrara pour la promotion de la femme rurale, cette grande dame de 79 ans, œuvre encore pour l’amélioration de leurs conditions de vie.

Vous êtes, depuis 2001, à la tête de l’Association Had Hrara pour la promotion de la femme rurale que vous avez créée après votre retraite. Comment vous est venue l’idée de vous impliquer dans l’associatif ?
Mon implication dans l’associatif s’inscrit naturellement dans la suite logique de mes quarante années passées dans l’administration. Au ministère de la jeunesse et des sports où j’ai occupé le poste de directeur de la promotion féminine. Cela m’a permis d’être au contact des femmes de différentes régions du pays et de diverses catégories sociales et donc de connaître leurs problèmes. Et ils sont nombreux, en particulier chez les femmes rurales. Elles manquaient, et manquent encore, de tout : d’instruction, de revenus, d’indépendance. Mariées très jeunes, elles sont mamans alors qu’elles-mêmes sont encore des enfants. Elles dépendent d’abord de leurs pères, de leurs frères et ensuite de leurs époux, souvent polygames. Ce n’est pas un stéréotype, car jusqu’à présent, ce profil de femme est prédominant malgré l’amélioration des conditions de vie et les réformes législatives. Mais il faut aussi dire que la femme rurale n’est pas suffisamment informées de ces changements…

Donc vous poursuivez le même combat qu’à la direction de la promotion de la femme rurale ?
En effet, j’ai été sollicitée en 2001, par Cheikh Biadiallah, alors wali de Safi, pour œuvrer pour l’amélioration des conditions de vie des femmes de la région. C’est dans ce cadre que l’association a été créée. Mon objectif premier était de faciliter la vie des femmes : nous avons alors créé des programmes d’alphabétisation et de formation professionnelle. Et nous avons, pour permettre aux mamans d’accéder à ces programmes, mis en place une crèche et une garderie qui accueillent aujourd’hui une trentaine d’enfants. Pour réaliser ces actions, il a fallu tout expliquer, aux femmes et sensibiliser leur entourage familial. Aujourd’hui, nous avons 119 femmes et jeunes filles en formation dans les filières de la pâtisserie, de la broderie, de la confection, des tapis, du tricot et de l’agroalimentaire. Cette expérience a permis à des femmes de se constituer en groupes, de travailler et d’avoir une autonomie financière…
Nous avons pu bénéficier de l’INDH pour développer notre association qui a une antenne dans une autre localité de Safi. Mais au-delà des moyens financiers, nous avons aussi eu besoin, pour réussir, d’œuvrer pour le changement de mentalités…

Est-ce un chantier facile ?
Pas du tout. Et pour l’anecdote, j’ai fait venir une femme cadre de Rabat pour expliquer aux femmes de Had Hrara, le contenu des réformes législatives et en particulier la Moudouwana. Cette militante a fait une intervention de deux heures et a invité par la suite les femmes à poser des questions si besoin est.
Aucune d’entre elles n’est intervenue et quatre femmes sont venues vers moi pour me dire «Lhajja, au lieu de cette conférence, tu aurais pu nous rassembler pour un couscous de maiz (NDLR : Badaz) et une troupe de cheikhates. Cela aurait été beaucoup mieux pour nous…». C’est décevant de voir qu’en 2019, malgré le travail de sensibilisation, les femmes continuent à ignorer leurs droits. Il y en quand même qui veulent se prendre en main, défendre leurs droits et surtout pousser leurs filles à faire des études et travailler. Et ce sont curieusement des femmes âgées de 50 à 60 ans, voire plus.

Les moins jeunes raisonnent donc différemment ?
Oui, il est désolant de rencontrer des jeunes mamans poussant leurs filles à aller faire des petits boulots en ville, ou bien pire, elles les marient à l’âge de 13 ou 14 ans, même si on explique aux familles qu’il y a un âge légal aussi bien pour les garçons que pour les filles.

Ces résistances ne vous découragent-t-elles pas ?
Pas du tout. Je continue à lutter pour la promotion de la femme rurale. Et je prépare la relève en impliquant des jeunes filles. Je ne baisse pas les bras car je peux dire aujourd’hui, avec le recul et suite aux années passées au ministère, que la femme marocaine, même en milieu rural, a parcouru un long chemin et s’est émancipée. Durant les dernières décennies, la femme, lorsqu’elle a pu faire des études, était essentiellement présente dans le secteur de l’enseignement. Il y a aussi eu quelques avocates. Aujourd’hui, elle a pu investir de nombreux secteurs d’activité, s’imposer dans des milieux jusqu’alors monopolisés par des hommes. Ces mutations me motivent.

Quelle appréciation portez-vous sur l’évolution de la femme marocaine entre hier et aujourd’hui ?
Je peux dire que du chemin a été parcouru. Il y a quelques années, les femmes ne pouvaient même pas regarder un homme dans les yeux, ne pouvait lui adresser la parole que les yeux baissés. Pour la petite histoire, ma mère était choquée lorsque, jeune, je lui ai dit une fois qu’un homme de mon entourage avait une cicatrice sur le nez…Elle ne comprenait pas comment j’ai pu lever la tête et le regarder au point de remarquer sa cicatrice… Alors aujourd’hui lorsque je vois des femmes ministres, parlementaires, hauts cadres, patrons, présider des réunions et intervenir avec aisance, je suis émue… Mais il faut souligner que des femmes dans les campagnes, et même dans le milieu urbain, n’arrivent toujours pas à lever la tête… Et pour cause, les nombreuses résistances sociales émanant de la gent féminine elle-même…Les mentalités n’arrivent pas à évoluer, en dépit des avancées juridiques, ce qui limite malheureusement l’avancée économique et sociale des femmes…