Ahmed Al Motammasik : ««Nous constatons un lourd silence sur les questions de fond»

La production des textes a avancé, mais la pratique relève de la tactique « trois pas en avant, deux pas en arrière ». Pourtant le fait de défendre l’égalité et la parité entre les hommes et les femmes, c’est construire une société juste et démocratique.


Au Maghreb, la cause féminine est devenue structurante du champ culturel, politique, économique et social. La distribution des rôles sociaux part du principe que l’homme est plus fort que la femme. Cette situation prévaut dans tout le Maghreb, même si, en Tunisie, les acquis sont un peu plus consistants. Les éclairages du sociologue Ahmed Al Motamassik.

Quelle est, actuellement, la représentation de la femme dans la société marocaine ?
Malgré certaines avancées incontestables (progression de l’activité féminine, augmentation du niveau de diplômés féminins, accès plus nombreux à des emplois qualifiés), différents indicateurs montrent la persistance des inégalités entre hommes et femmes au Maroc. En fait, il faut distinguer deux logiques: une logique de production des textes juridiques et une logique des pratiques qui est en retrait par rapport au déclaratif officiel.
Sur le plan de la logique de production textuelle, nous notons une avancée importante au niveau de la production des textes législatifs consacrant la prise en compte des droits des femmes. Quatre paliers commandent le champ de la production de ce florilège de textes : la Constitution, le Code de la famille, le Code du travail et les mesures positives en vue de promouvoir la participation politique des femmes. La Constitution de 2011 constitue une avancée notoire, notamment dans les dispositions qui consacrent l’égalité entre les sexes dans tous les droits. Elle préconise aussi des mesures d’action affirmatives et des mécanismes de mise en œuvre de l’égalité. Elle œuvre vers la prohibition de la discrimination et la création de l’instance (APALD) notamment le fameux article 19. Le dernier élément, dans ces apports, est la reconnaissance de la suprématie des conventions internationales ratifiées par le Maroc et l’obligation d’harmonisation avec les lois nationales. Le nouveau Code de la famille a promulgué des dispositions nouvelles concernant la restriction de la polygamie par des conditions qui la rendent difficile et presque impossible. Il asseoit juridiquement la coresponsabilité des deux époux au sein de la famille. De plus, il soumet le divorce à une procédure judiciaire et consacre l’égalité des époux en matière de capacité de contraction du mariage (âge de 18 ans). Il mentionne d’autres disposition telle que l’égalité des droits et des devoirs des époux (abrogation du droit d’obéissance de la femme); l’uniformisation de l’âge de choix de vivre avec l’un des parents en cas de divorce pour la fille et le garçon (15 ans) ; le bénéfice des legs obligatoires aux petits-enfants de la fille au même titre que les petits-enfants du garçon. Le dernier point est l’admission du partage des biens acquis durant le mariage après séparation des époux et soumission du partage à l’appréciation du juge. Le Code de travail de 2003 a permis l’introduction d’un certain nombre de dispositions tendant à l’amélioration de l’objectif d’égalité (art. 9 et 346).
Les mesures positives concernant la participation politique des femmes sont illustrées par la loi organique de la Chambre des représentants concernant la liste nationale en 2002 (30 femmes) et en 2011(60 femmes). Le dernier élément concerne le code électoral qui a adopté la liste additionnelle de 12% pour les femmes.
Sur le plan de la logique des pratiques, qui relève de la tactique de «trois pas en avant, deux pas en arrière», nous constatons un retrait par rapport aux effets d’annonce des textes. Cela est décelé dans les réactions de la société civile qui, à travers des mémorandums adressés aux instances concernées, attire l’attention sur les faits suivants :
– «Le Code de la famille maintient encore la polygamie, la répudiation, l’inégalité dans l’héritage, la non reconnaissance de la capacité juridique des femmes en matière de tutelle légale sur leurs enfants, les articles 20 et 21 autorisant le mariage à partir de 16 ans».
-Elle exige aussi l’adoption de mesures qui garantissent la représentation paritaire dans toutes les instances élues.
– La loi organique sur les nominations aux hautes fonctions a introduit la parité, mais dans la mise en œuvre on reste très loin du tiers.
Toutefois, l’aspect le plus saillant négativement est l’insertion économique. En effet, les chiffres démontrent que :
-Le taux de participation des femmes au marché de travail est passé de 27,5% en 2005 à 25,9% en 2016 malgré une amélioration de la scolarisation des filles et une baisse importante de la fécondité.
-Les femmes occupent des emplois rémunérés, principalement dans les activités de services et essentiellement dans le secteur privé.
– En milieu urbain, les femmes sont deux fois plus exposées au chômage que les hommes (21% pour les femmes et 11%pour les hommes).
– La durée moyenne de chômage est plus longue pour les femmes (75% des femmes chôment plus de 12 mois contre 60% pour les hommes). Partant de ces considérations, on peut affirmer que les femmes restent concentrées dans des activités peu valorisantes sur le marché du travail. Elles sont aussi victimes de la discrimination salariale. Celles qui ont reçu une éducation sont plus exposées au chômage. De plus, les entreprises privées respectent très faiblement les engagements contenus dans le Code du travail. Finalement, la fonction publique reste très peu féminisée et l’accès des femmes aux postes de décision reste très limité. En somme, le paradoxe entre ce qui est annoncé et le silence sur les questions de fond est toujours présent : les inégalités, moins patentes, plus complexes, perdurent.

Comment jugez-vous la situation de la femme par rapport aux autres pays de la région du Maghreb ?
Les trois pays font des efforts en vue de l’égalité et la parité entre les hommes et les femmes. Mais l’avancement dans ce sens reste inégal. Si on prend les textes législatifs, il est indéniable que la Tunisie occupe la 1ère place dans le combat contre les situations discriminatives envers les femmes. La dernière mesure sur l’égalité des femmes concernant l’héritage est significative de ce point de vue. Le Maroc occupe la 2e place sur le plan législatif mais nous avons beaucoup de résistances concernant la question de l’héritage. Par contre, les mesures prises dernièrement pour faire bénéficier les Soulaliyates de leur droit, à l’instar des hommes sur les terres collectives, est une avancée importante dans la voie de l’équité et l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. En ce qui concerne l’Algérie, les déclarations de bonnes intentions en vue d’améliorer la situation des femmes et les mesures afférentes sont patentes mais restent limitées dans la pratique.
Au-delà des comparaisons et des classements, il y a trois constats qui caractérisent l’espace maghrébin concernant cette question :

• La cause féminine est devenue structurante du champ culturel, politique, économique et social maghrébin.
• L’écart entre les discours tenus et la condition des femmes dans les faits.

Plus on monte dans les instances décisionnelles des institutions, plus faible est le pourcentage et la présence de femmes dans les postes de décision.

Le Maroc a connu une avancée au niveau de la législation relative aux femmes. Pensez-vous que cela a contribué à un changement des mentalités ?
La mentalité est la dimension la plus réfractaire au changement car elle relève de la culture et de la personnalité de base du Marocain et de la Marocaine. Sur ce plan, nous remarquons que l’éthos masculin prédomine encore dans toutes les pratiques culturelles et politiques. Cela est attesté par la situation des femmes qui se dégrade de plus en plus, notamment dans la discrimination dans l’emploi et le salaire. Cette dernière englobe aussi le processus de mobilisation des actifs productifs ou le capital.
Nous pouvons affirmer que le chemin vers l’empowerment est encore long. Nous visons par ce dernier vocable le processus d’acquisition par les femmes «de pouvoir» au niveau individuel et collectif, de prendre des décisions, de se faire entendre, de négocier de nouvelles possibilités et de pouvoir affronter les coutumes du passé. En un mot, l’avoir, le savoir, le pouvoir et le vouloir.
L’avoir fait référence au pouvoir économique renforcé en termes de bénéfices matériels comme un revenu, des outils ou des technologies. Il inclut également une meilleure santé, le gain de temps, l’accès à certains services comme l’information et la formation. Quant au savoir et savoir-faire, le premier renvoie à l’accès aux connaissances utiles et à leur disponibilité. Le second se réfère à la mise en œuvre des connaissances ou la capacité de traduire ses connaissances en action ou en ressources. Le vouloir recouvre la force psychologique (ses valeurs, ses peurs, sa confiance en soi, son image de soi) et subsume la capacité et la volonté de faire soi-même des choix concernant son avenir. Il garantit aussi la prise de conscience de son propre projet de vie ainsi que les défis qui se posent dans son environnement. La signification ultime de l’ensemble dénote un état d’esprit (être) et la propension de l’utiliser vers l’autre (savoir-être). Sur l’ensemble, et au vu des pratiques sociales inégalitaires, nous pouvons affirmer qu’on est loin d’atteindre ces objectifs.

Pensez-vous que la société marocaine peut accorder une plus grande place à la femme ?
Un proverbe sanskrit dit : «Là où les femmes sont respectées et respectables, là résident les dieux de notre bien-être»
Nous savons que l’enjeu principal de la cause féminine est le développement de toute la société marocaine. Défendre l’égalité et la parité entre les hommes et les femmes, c’est contribuer à la construction d’une société juste, démocratique où toutes les forces humaines conjugueront leurs efforts pour construire un savoir-vivre ensemble de bien-être sans discrimination ni domination. Sur ce chemin, l’obstacle majeur réside dans le système patriarcal et la mentalité masculine dominante. Cela se manifeste d’abord par le plafond de verre, c’est-à-dire les barrières invisibles et artificielles, créées par des préjugés comportementaux et organisationnels, qui empêchent les femmes d’accéder aux plus hautes responsabilités. Dans les entités où les femmes parviennent à atteindre des postes de haut niveau, celles -ci se trouvent souvent dans des filières considérées comme moins centrales ou moins stratégiques (représentation protocolaire, présence emblématique, travaux de rédaction; etc.).
De plus, les «stéréotypes de genre qui englobent des croyances sur les différences entre les hommes et les femmes, leurs compétences, leurs attitudes psychologiques, leurs ambitions et leurs comportements prédominent dans les perceptions des rôles sociaux des femmes. Ainsi, on considère que les hommes sont énergiques alors que les femmes sont intuitives. L’indépendance, la logique, la manipulation, la compétitivité et l’adaptation sont l’apanage du profil masculin. Par contre, l’intuition, la spontanéité, l’émotion sont considérées comme inhérentes au caractère féminin. Les stéréotypes se structurent selon deux aspects. Le premier vise les qualités personnelles. «On attend souvent des femmes qu’elles soient tolérantes, à l’écoute, sensibles, douces et séductrices alors qu’on attend des hommes qu’ils aient confiance en eux, qu’ils fassent preuve d’agressivité, qu’ils soient ambitieux, affirmés, compétitifs et exigeants».
Le deuxième aspect se focalise sur les qualités domestiques. On considère « que les femmes s’occupent mieux des enfants que les hommes, tandis que les hommes sont considérés comme étant meilleurs bricoleurs. L’inconscient collectif reste imprégné de l’idée selon laquelle les femmes seraient meilleures pour les tâches domestiques que les hommes». Bref, la distribution des rôles sociaux part du principe que l’homme est plus fort que la femme. Bourdieu considère cela comme un arbitraire culturel sans fondement réel ou scientifique. En fait, la dimension symbolique, l’imaginaire culturel et leur impact sur le fonctionnement social des deux sexes axé sur la construction de la masculinité « virilitude» et de la féminité « féminitude » hypothèquent l’émancipation de la femme et le recouvrement de ses droits.

Y-a-t-il selon vous des mesures nécessaires à prendre à ce niveau ?
La première action consiste à interroger les relations entre les hommes et les femmes pour repenser et agir sur les situations d’inégalité. La deuxième mesure réside dans l’examen de toute différence de condition, de besoin, de participation de pouvoir de décision et d’image entre les femmes et les hommes, par rapport aux rôles qui leur sont assignés en raison de leur sexe. Cela ne peut se réaliser que si on revoit le contenu de nos manuels scolaires et le comportement familial vis-à-vis du garçon et de la fille. Sur le plan scolaire, il est impératif d’introduire l’approche genre dans l’éducation scolaire.
Sur le plan de la socialisation familiale, il est primordial d’avoir un rapport d’équité entre les deux sexes. L’exemple le plus éloquent est l’injonction des mamans à leurs filles de servir leurs frères. Je vise par là le fait que les femmes sont les premières reproductrices des attitudes de discrimination basées sur le genre.
J’insiste aussi sur les mesures positives à promouvoir par nos partis politiques, nos syndicats, nos entreprises en vue d’assurer l’équité entre les hommes et les femmes.

Vous avez vous même réalisé une étude sur la question de la femme. Que pouvez-vous nous en dire ?
Le point de départ de l’étude est de comprendre ce qui, à compétences égales, voire supérieures, contrarie la progression professionnelle des femmes par rapport à celle des hommes. Me basant sur une enquête approfondie auprès d’un panel d’hommes et de femmes syndiqués, j’ai dégagé un certain nombre de freins que j’ai appelé «Le carrousel des freins :beaucoup de travail, peu de droits».
Le premier ensemble de freins se cristallise autour de la délicate conciliation pour les femmes du triptyque des exigences familiales, professionnelles et publiques. Par rapport aux hommes, la femme fournit le même effort, sinon plus, au niveau professionnel, s’occupe des travaux domestiques et assume son engagement politique, syndical ou culturel. En d’autres termes, si le travail domestique n’est pas partagé entre l’homme et la femme, cette dernière gardera toujours un handicap dans la promotion sociale et professionnelle. Le deuxième lot relève des freins culturels ou l’ordonnancement social des rôles qui englobent les rôles dévolus socialement aux masculin/féminin intériorisés par les deux protagonistes qui jouent inconsciemment dans l’attribution et l’acceptation des missions et des activités sociales.
Un autre type de freins est articulé autour de l’idéal tracé et aux exigences surhumaines qu’on impose à la femme pour accéder aux postes à responsabilités. En progressant dans la hiérarchie, l’exigence de compétence imposée à la femme augmente et le volume de travail s’accroît. Car la conception de la compétence demandée à la femme n’est pas la même que chez l’homme. On a l’impression que la femme doit toujours justifier sa place, ce qui n’est pas le cas de l’homme. De ce point de vue, le verbatim d’une femme de l’échantillon- cible est significatif : «Pourquoi cette situation? Parce qu’il faut avoir les compétences de 10 hommes pour que tu sois acceptée. La femme est jugée sur sa compétence alors que tu es plus compétente que ceux qui détiennent les positions de décision. Malgré cela on est toujours jaugé à l’aune de la compétence. Tu es sous microscope et sous surveillance permanente. Ils scrutent tous tes pas, ce que tu as fait, ce que tu as réalisé alors quand quelqu’un parmi eux est proposé, la question de la compétence n’est pas soulevée comme s’il a la compétence “innée”. Il est de “nature” compétent alors que la femme non. La question de la compétence se pose que pour la femme candidate et pas pour les hommes candidats». La femme acceptée dans ce cercle des décideurs et qui a passé les différents «sauts d’obstacles» sans faute est finalement reconnue digne d’être représentée dans le sérail mais avec cela elle est cantonnée et confinée dans des rôles dédiées socialement aux femmes – l’analyse des activités des femmes est significative de ce point de vue. Par ailleurs, cette perception de la femme est symétrique dans le sens où elle est intériorisée par les femmes et défendue par les hommes. D’autres freins sont liés aux enjeux de pouvoir exacerbés au niveau des postes de décision. Les enjeux sont les intérêts projetés par les acteurs dans une situation de compétition. Quand les enjeux ne sont pas importants on est tolérant sur la participation féminine. On l’utilise pour faire avancer le travail correctement et avec compétence. Par contre, quand il s’agit de postes où l’enjeu de pouvoir est important, la femme est bloquée ou marginalisée. L’étude mentionne neuf freins qui sont analysés dans l’étude intitulée «Les femmes syndicalistes sous surveillance».