Webzines culturels : une bouffée d’air frais

Passionnés d’art et de culture, des jeunes marocains investissent le Web et se lancent, à  leur façon, dans la grande aventure médiatique. Leurs e-magazines sont à  leur image : pêchus, frais, libres et souvent engagés.

Quand Naoufal Dkier sort furieux d’une salle de cinéma, il le crie sur tous les toits et l’écrit sur toute la toile : «Le film Reality de Matteo Garrone déçoit, tant par son scénario maigrelet que par sa risible prévisibilité», s’écrie le collaborateur d’Artisthick dans une critique incendiaire. On croirait lire Les Inrocks ! Son collègue Youssef Chayban, lui, balaie Mirages d’un revers de main dédaigneux : le premier film de Talal Selhami est jugé «insuffisant». Même Nour-eddine Lakhmari, qu’encense quasi unanimement la presse traditionnelle, n’échappe pas à la verve corrosive des critiques d’Artisthick : Zéro laisse Fadwa Azhari «sur [sa] faim» et ne la dépayse pas du précédent Casanegra…

Nulle complaisance, nuls salamalecs : ici, on n’insulte pas l’intelligence du lecteur, on ne ménage pas les egos – souvent boursouflés – des écrivains ou des cinéastes. On appelle un chat, un chat et un navet, un navet. «Nos rédacteurs ne sont guidés que par leur motivation et leur passion. Ce qui nous différencie d’un média traditionnel, c’est cette fraîcheur et cette liberté de ton qu’on essaie d’adopter», confie Yacine Kaouti, fondateur de cet e-mag culturel créé il y a deux ans et qui reçoit aujourd’hui environ 40 000 visiteurs par mois.

Indépendants, alternatifs, éclectiques

Ils s’appellent Artisthick, Lcassetta, Vinyle mag, Onorient, L’ivre magazine, Lioumness et j’en passe. Ils soignent leurs logos et peaufinent leur discours, un mélange d’exaltation et de langage habilement marketé. «Nous nous positionnons comme une source d’informations, mais surtout de conseils et de recommandations, explique Soufiane Sbiti, co-fondateur d’Onorient. Lorsqu’un jeune veut découvrir un film, une musique ou un livre, il va sur le Web. C’est là que nous intervenons». Rime El Khalidy, de l’équipe Lioumness, parle pour sa part d’une «plateforme multi-canal, construite autour des outils du web 2.0. Nous proposons au lecteur une expérience interactive et inédite, faite de textes, de photos, de vidéos, de playlists musicales et bien plus».

Bien léchée, l’«identité visuelle» de ces e-mags emprunte au Pop art, à l’architecture mauresque, à la culture populaire ou urbaine marocaine, aux codes de Twitter, à l’esthétique «polaroïde» d’Instagram, selon le «positionnement» de chacun. Car ces magazines virtuels ne proposent pas les mêmes contenus : quand Lcassetta dresse le «Top 50 des albums de l’année» ou éreinte «les plus gros ratés musicaux», Vinyle mag vante le «génie» d’un compositeur de la scène underground japonaise ou plonge dans les archives du rock pour en exhumer quelques bijoux oubliés, histoire de «faire écouter de la musique épurée et raffinée aux jeunes». Lorsqu’Onorient consacre une belle critique à l’Hôpital, le roman réédité de feu Ahmed Bouanani, Lioumness choisit de portraiturer un pianiste montant, un blogueur excentrique, une chef pâtissière aux folles créations culinaires, une architecte versée dans la philosophie qui a tout plaqué pour dessiner des robes. «Nous racontons ces personnes qui font le Maroc et le monde arabe d’aujourd’hui, les Ness Lioum, comme on les raconterait à un ami. Il nous semblait plus pertinent de donner notre ressenti sur une personne, un événement, rendre compte d’une rencontre dans ce qu’elle a de plus intime et de plus authentique», confie Rime El Khalidy.

Lire «autrement»

Se démarquer de l’existant, du journalisme culturel «conventionnel», raconter différemment et peut-être mieux les choses : voilà le credo de ces e-mags, leur dénominateur commun. «Le style journalistique peut être lourd parfois, surtout lorsqu’il traite de thématiques culturelles et de dynamiques contemporaines», pense-t-on chez Lioumness, qui se définit comme un Webzine «indépendant, alternatif et éclectique». «Nous sommes simplement convaincus que, tout comme nous, les gens ont envie de lire autrement». Et des choses plus intéressantes, martèle Soufiane Sbiti d’Onorient. «On sent chez les autres médias marocains comme un impératif de remplir le vide. On en arrive à parler un peu trop de choses et de productions qui ne le méritent pas vraiment. On n’a pas besoin de cela. On a besoin de qualité».