«Tout film de monstres parle politique par principe»

Réalisateur, scénariste, romancier et producteur de cinéma mexicain, Guillermo Del Toro s’est fait une place de maître à Hollywood. Son film «La forme de l’eau» rafle le Lion d’or de la Mostra de Venise et quatre oscars dont celui du meilleur film en 2017. Venu au FIFM dans le cadre des conversations, il nous a accordé une généreuse interview en one to one, malgré les nombreuses sollicitations.

Aux USA, comme dans le monde, le cinéma fantastique est aujourd’hui celui qui mobilise le plus de budget, qui génère le plus d’entrées en salles. Est-ce qu’il continue pourtant à être considéré comme un sous-genre marginal ?
Disons qu’il est considéré comme un genre puéril. Je crois que, malgré le succès du cinéma fantastique, l’on continue à penser qu’à partir de l’âge de la raison, il faut laisser derrière soi tout ce qui est fable, sous prétexte que c’est une affaire d’enfants. Mais la vérité est que la fable est profondément une affaire d’adultes, puisque tout ce qui nous met d’accord est un mensonge : nos différences sont des inventions, les frontières sont des lignes qui n’existent pas, il y a des océans, des rivières, mais pas de frontières. Le fait de parler arabe ou espagnol sont des inventions humaines. Le fait qu’un bout de papier représente de l’argent, c’est un symbole. Le fait que je sois un homme et vous une femme est aussi une invention. Donc le fantastique effraie, parce qu’il nous rend pareils et communs, juste la même race.

Vous dites qu’enfant, vous avez commencé à vous réfugier auprès des monstres pour tenter de vous expliquer le monde. Maintenant c’est vous qui les créez. Pensez-vous expliquer le monde actuel, avec ses réalités politiques, sociales et économiques, grâce au fantastique ?
Absolument. Je pense que les films Le labyrinthe de Pan, L’échine du diable, La forme de l’eau le font d’une manière concrète et moins évidente, plus subtile que Hellboy ou Pacific Rim par exemple. Dans Creamson Peak, j’essaie de déconstruire le récit romantique. Je pense que l’on peut tout raconter dans un film fantastique. D’ailleurs, je pense que les monstres sont éminemment politiques. Tout film de monstres parle politique par principe.

Dans «La forme de l’eau», vous avez passé plusieurs messages très beaux sur l’amour, la différence, l’autre… Mais vous avez également tranché avec le fâcheux culte de la beauté et du jeunisme qui semble prioritaire dans le cinéma fantastique ou autre. Etait-ce volontaire ?
Si vous parlez de Sally Hawkins, sachez que j’ai écrit le film pour elle et que je la trouve sublime. La beauté est individuelle, on la découvre, on la rencontre, on ne nous l’impose pas. C’est une impression, non un standard, malgré ce qui règne dans le cinéma en général. Et pour moi Sally est magnifique à tous les niveaux : cinématographique, émotionnel et personnel. Je ne me lasse pas de la regarder et pour moi, il fallait que je lui écrive ce rôle. Pour ce qui est des messages, je voulais surtout expliquer la chose suivante: quand l’amour survient, en général, c’est entre deux personnes qui n’ont aucune raison de s’aimer : religion, âge, situation économique, pays d’origine. La quasi-totalité des grandes histoires d’amour sont inopportunes, indésirables.

En plus d’être écrivain et cinéaste, vous développez des jeux vidéo ? Qu’est-ce que vous y trouvez de différent du cinéma et de la littérature ?
C’est d’abord un monde dans lequel j’évolue en tant que joueur. Je joue depuis toujours et je me suis rendu compte qu’il y a des choses qu’on peut apprendre pour le cinéma des jeux vidéo. Non seulement sur le plan du design ou du son, mais sur le plan narratif, qui est très complexe. Je m’explique: dans le cinéma, je vous tiens par la main et je vous emmène où je veux, dans une trame claire que je choisis. Dans le jeu vidéo, par contre, je vous donne la main et c’est vous qui m’emmenez où vous voulez. Cela constitue un subterfuge du récit qui est très intéressant. J’ai passé deux années à apprendre et me familiariser avec le récit du jeu vidéo. C’est un monde fascinant où il y a beaucoup de beauté et d’harmonie, tout comme de la violence et de l’horreur, comme dans le cinéma. L’art en général est le reflet de la nature humaine.

Ecrire pour la littérature est, de toute évidence, une force pour un réalisateur. Mais alors écrire pour le cinéma influe-t-il quelque chose à l’écriture romanesque ?
Absolument. Ecrire pour le cinéma apprend à se délester des mots, mais aussi à maîtriser la métaphore visuelle qui est totalement différente de la métaphore littéraire. En fait, cela aide et perturbe à la fois. Quand on apprend à créer de l’image, c’est difficile de revenir aux mots. On dit bien qu’une image vaut mille mots : une nouvelle nécessite ces mille mots et il faut les écrire ! Cela dit, sur un plan émotionnel, j’éprouve beaucoup de plaisir à écrire. Cela m’aide beaucoup.

Vous avez une place privilégiée à Hollywood. Quel regard portez-vous sur le cinéma mexicain actuel ?
Il y a, de fait, un phénomène très appréciable et intéressant aujourd’hui dans le cinéma mexicain : c’est l’émergence de réalisatrices femmes très talentueuses, et ce, dans les différents genres: drame, action, horreur, genre. C’est une génération qui bouscule les idées et les écoles de notre génération et avec peu de moyens. Je pense que le Mexique, ou le Maroc puisqu’on y est, peut développer un cinéma de standards mondiaux sans avoir besoin de grands moyens, mais de grandes passions. Entre le manque d’argent et le manque de passion, je préfère manquer d’argent.