Saint-Exupéry, une aventure marocaine

Vient de paraître aux éditions la Croisée des chemins, le livre «Saint-Exupéry, une aventure marocaine» de l’auteur Frédéric Coconnier. Il retrace le parcours du pilote-poète en soulignant l’étendue de l’influence marocaine sur sa vie et son œuvre.

Chargé d’une bibliographie respectable sur l’auteur du Petit Prince, Frédéric Coconnier ne pouvait sincèrement se retenir de rédiger ce livre hommage à l’un des auteurs les plus importants du siècle dernier, ainsi qu’à ce Maroc qui a marqué sa vie et son œuvre. Etant lui-même résident au Maroc, Fréderic Coconnier est parti sur les traces d’Antoine de Saint-Exupéry, de Rabat à Cap Juby, pour trouver ces rares témoignages sur la vie du «Commandant des oiseaux» et retrouver les sensations qui ont révélé à l’auteur tant de choses sur lui-même. «Pour Saint-Exupéry, ces étendues infinies sont autant des prisons que des portes ouvertes sur les rêves… Le désert nourrit sa réflexion et sa création», commente-t-il. Propos confirmé par un autre inconditionnel de Saint-Exupéry, Patrick Poivre D’Arvor qui précise dans une préface manuscrite: «Son premier livre, Courrier Sud, fut écrit à Cap Juby et je comprends mieux pourquoi il parle d’une vie “pleine d’ennui et de poésie”, car la poésie se niche là, au cœur de l’aventure, au cœur du désert, au cœur de lui-même»

La tête dans les airs

Il est peu dire que l’aviation a été la passion d’Antoine de Saint-Exupéry. Frédéric Coconnier décrira comme viscéral cet engouement pour le vol. On apprendra également que le pilote a cumulé les accidents comme personne, probablement en raison de ses rêvasseries de poète, sans songer d’arrêter, si ce n’est une courte période… par amour. Cet «drogue» de l’aviation sera telle qu’elle inspirera plus tard tous ses écrits. «Pour avoir vécu ardemment, j’ai pu écrire des faits concrets. C’est le métier qui a délimité mon devoir d’écrivain», dira-t-il lorsqu’il écrira son premier livre, autobiographique, Courrier Sud. Il déclarera détester écrire de la littérature pour la littérature, s’attelant à décrire la vie des pilotes. Il n’en faudra pas plus pour lui attirer les foudres du milieu littéraire parisien. Mais cela est une autre histoire.

Frédéric Coconnier accordera de bons passages à la période marocaine, là où Saint-Exupéry s’initiera à l’aviation et l’on découvre, non sans amusement, qu’il n’aimait point Casablanca. «Une ville champignon aux immeubles écrasants, aux somptueux cafés peuplés de colons rapaces, de grues et de tapettes. Casablanca me dégoûte profondément», dit-il dans ses lettres à sa mère. A Rabat, il se sent mieux. «On croit se promener au pôle dans la neige, tant cette partie de la ville arabe est ouatée au clair de lune… La maison du capitaine, perdue dans le labyrinthe blanc des maisons arabes, est adossée  à la mosquée des Oudaïas». Mais c’est au désert qu’il découvrira, quelques années plus tard, qu’il se révèlera à lui-même et au monde…

Les muses du désert

Tout en respectant la chronicité des évènements qui ont ponctué la vie de Saint-Exupéry, le récit de Frédéric Coconnier a mis en pleine lumière le cheminement qui a mené un pilote, tombé chez les maures, sur la voie de la littérature. Lorsqu’il écrira dans Citadelle, cette phrase devenue précepte: «Si tu diffères de moi, frère, loin de me léser, tu m’enrichis», Saint-Exupéry aura vécu au plus près des maures, apprenant leur langue, portant leur gandoura et offrant des gâteaux à leurs enfants lors d’interminables cérémonies de thé. Pourtant, la mission à Cap Juby n’aura pas été de tout repos et risquant une balle perdue au tournant, il se plaindra souvent à sa mère. «Parfois, je rêve d’une existence où il y a une nappe, des fruits, des promenades sous les tilleuls, peut-être une femme, où l’on salue aimablement les gens quand on les rencontre, au lieu de leur tirer dessus, où l’on ne se perd pas à deux cent à l’heure dans la brume, où l’on marche sur un gravier blanc au lieu de l’éternel sable». Étrangement, il dira en quittant le cap : «Quiconque a connu la vie saharienne, où tout en apparence n’est que solitude et dénouement, pleure cependant ces années-là, comme les plus belles qu’il ait vécues».

C’est que c’est dans la solitude et l’ennui de l’infini sable que l’écriture s’imposera à lui. Le verbe jadis lourd se fera plus léger, plus spirituel. Il écrira des chefs-d’œuvre dont certains seront majstueusement primés. Mais son œuvre majeure, à la fois simple et puissante, sera un conte pour enfants, commande faite par son éditeur américain qui le verra dessiner sur les nappes en papier. D’aucuns s’enorgueillissent de la thèse que le Petit Prince fut marocain. Mais Coconnier y met de la nuance, car le Petit Prince est le fruit de toute la vie de l’auteur et Cap Juby n’en était qu’une escale… mais combien enchantée.