«Rue du pardon»… l’adresse de la honte

De sortie en mai, le dernier roman de Mahi Binbine raconte l’histoire d’une chikha célèbre issue du Marrakech profond. Sous ses allures festives, «Rue du Pardon» traite les crimes tus à l’égard de l’enfance.

Elle s’appelle Hayat et c’est cette petite boulotte à la tignasse d’un blond intrigant qui va nous empoigner lors d’une exploration intime de la rue du Pardon. Entourée de personnages singuliers, allant des plus colorés aux plus sombres, Hayat, alias Houta, nous fait le récit de sa vie, de l’enfance à l’âge adulte. Elle nous raconte par quel hasard elle est devenue la chikha de renommée, qui émerveille les palais et les soirées des nantis.

Maudite féminité

A travers le récit de Hayat, «Rue du Pardon» nous plonge dans la vieille médina de Marrakech, dans ses palaces et sa place mythique. Il nous invite dans un monde à la fois lucide et chimérique, dans lequel les évidences côtoient les croyances et où l’ignorance coudoie la connaissance ésotérique. Et c’est un conte tragique qui naît au bout de la rue du Pardon, si ce n’est un dénouement heureux, toute mesure gardée…

«Rue du Pardon» nous fait découvrir le quotidien de ces geishas marocaines, au pouvoir réel, maudites mais respectées, que sont les chikhates. Le roman est un hymne à la féminité, une sorte d’hommage rendu à ce pouvoir inné de créer la beauté autour de soi. L’auteur exprime cela à travers ses descriptions de l’effet de transe émancipatoire de la danse populaire, pour peu qu’elle soit conduite par une femme libre. Mamyta en est une et c’est grâce à elle que Hayat s’éveillera très tôt à sa sensualité. Très jeune, alors, elle se rend compte qu’elle pouvait lire dans les âmes des gens, comme dans un livre ouvert, sans science ni étude.

Très jeune, également, Hayat se rend compte que l’amour ne vient pas forcément de ceux qui veulent bien y prétendre. Dans son cas, en particulier, la famille n’est que l’antre du mal, où tous les membres sont complices. Le silence de sa mère, sur les abus de son père, ne lui laisse d’autre choix que de partir. Dehors, bien que tout ne soit pas qu’amitié, elle trouve réconfort, protection et soutien. Dans ses souvenirs de Mamyta et de son ex- époux, Hayat puise son énergie pour se réaliser et guérir les blessures contractées à la rue du Pardon.

Comme à son habitude, Mahi Binebine arrive à dire les choses les plus dures et les plus crues avec pudeur. Loin des descriptions voyeuristes, qui versent inéluctablement dans la pornographie, il transmet des tensions atroces, avec les mots qu’il faut pour toucher, sans horrifier.

Les non-dits obsédants

Mais, alors que le récit s’achemine vers un environnement coloré, le noir total s’abat sur la mémoire de la narratrice. Dix ans s’écoulent, au cours desquelles Hayat se débat contre la maladie mentale. Le récit reprend lorsqu’elle en émerge et l’on comprend aisément que l’auteur a voulu nous imposer cette coupure pour rendre compte de la déconnexion totale de la narratrice de sa réalité. Mais son choix laisse amer, surtout en raison de la disparition, entre-temps, de Mamyta qui égayait le récit, de son charisme comme de son humanité.

L’autre frustration concerne l’ascension fulgurante de Hayat en tant que chikha reconnue et plébiscitée. Bien que la chimie du succès soit inaccessible à l’entendement, comme le dit Hayat elle-même, on aurait voulu en savoir plus, avoir davantage d’images et d’anecdotes incarnant cette ascension rapide. Toujours est-il qu’il s’agit plus d’une soif du détail et d’une curiosité du lecteur, que d’un reproche ou d’une critique faite au texte et/ou à l’auteur. «Rue du Pardon» est un roman qui émeut…