Quand la danse orientale prend son petit air BCBG

Depuis une quinzaine d’années, la danse orientale fait fureur. Mais si les danseuses
de bastringue traînent toujours derrière elles une réputation sulfureuse,
les cours de danse attirent, eux, des hordes de passionnées propres sur elles
qui pratiquent – la terminologie se relooke – un «raqs charki» raffiné.

«Soyez relax, laissez fléchir vos genoux. Commencez du pied droit. N’oubliez pas la petite rotation extérieure de la hanche…». Facile à dire! Entre les quatre colonnes de ce club sportif casablancais, le plupart des élèves-danseuses restent raides comme des piquets ou, au mieux, se lancent dans des contorsions plus proches des chassés-croisés tropicaux que des arabesques orientales. A vrai dire, il faut avoir les articulations drôlement souples pour se livrer, avec sensualité bien sûr, aux mouvements de bras, d’épaules, de mains ou de jambes sophistiqués. Pourtant, les cours de danse orientale ne désemplissent pas, et la plupart des clubs de sport de Casablanca et de Rabat se sont convertis au guinche oriental.

Parmi les spectateurs, il y a les accros à la sensualité féminine mais aussi les amateurs d’exotisme
«Il n’y a pas mieux que la danse orientale pour se sentir bien dans sa peau. On s’y étourdit au point de planer comme une feuille. On évacue tout. Puis, on se requinque», s’exalte Asmaa, informaticienne de son état. Même son de cloche chez Jamila et Meriem. La première est étudiante à l’ISCAE et a découvert la danse orientale en cherchant un cours de jazz ; la seconde est journaliste et s’est d’abord essayée aux danses de salon (valse, tango…) avant de devenir fan de danse orientale. «Ce qui me plaît surtout dans la danse orientale, dit cette dernière, c’est qu’à partir d’un canevas de base on peut faire des variations et des improvisations, comme des musiciens ! Les danses de salon sont plus figées». Mais Jamila et Meriem déplorent que la danse orientale soit le pré carré des femmes. De fait, probablement par machisme, les hommes ne s’y adonnent pas, à quelques exceptions, souvent constituées de travestis et d’efféminés.
Au moment où doit passer la danseuse orientale, tout cabaret fait invariablement le plein. «Moi, je n’y vais que pour voir danser les femmes. Dès que le tour d’une danseuse est fini, je me rends dans un autre lieu où va passer une autre danseuse, et ainsi de suite. J’aime jouir du spectacle de cette chair qui palpite, qui tressaille, qui vibre», confie ce banquier apparemment accro. Les clichés sur la femme arabe et sa sensualité marchent à fond dans l’actuel engouement pour la danse orientale. Le besoin d’exotisme aussi. Si on va d’abord pour danser, on y va souvent également pour regarder les autres, ce qui est parfaitement admis car le plaisir d’être admirées ajoute du piquant à la joie des danseuses. On y va aussi pour s’évader, faire une cure d’égyptianisme à deux pas de chez soi, rencontrer des rythmes fécondés par le Nil…
Mais il existe aussi des femmes, témoigne Hind Sardi, directrice de Charqui star Academy, qui ne dansent jamais en public et assouvissent leur plaisir dans une sphère intime, pour se libérer des pesanteurs du quotidien. Comme il y en a d’autres qui s’initient à la danse orientale à seule fin de combler une lacune inadmissible : on ne peut être arabe et ignorer la danse orientale, s’indignent-elles.
En fait, le fond de l’air est «oriental» depuis belle lurette. Au milieu du siècle dernier, grâce à l’irruption du cinéma égyptien, qui en faisait son principal argument, la danse orientale fut révélée aux Marocains. Les hommes regardaient la danseuse avec des yeux tout brillants d’une curieuse lubricité ; les femmes l’admiraient pour son insolente aisance à laisser s’exprimer son corps. Les uns et les autres ne rataient pas un film où figuraient Samia Gamal, Naïma Akif, Tahia Carioca et autres étoiles dont les arabesques arrachaient des cris d’admiration. Des femmes de la bonne société émirent le souhait d’approfondir les canons de la danse orientale, on transforma des salles, dans la médina casablancaise, afin de satisfaire à cette demande accrue. Cependant, rien de comparable avec la vogue actuelle de la danse orientale. D’une part, les bourgeoises qui s’y mettaient avaient le sentiment de s’encanailler tant le genre pâtissait d’une mauvaise et sulfureuse réputation. D’autre part, le nombre de lieux d’apprentissage était fort réduit. Depuis une quinzaine d’années, la danse orientale a conquis de haute lutte une consolante respectabilité. On ne se cache plus comme un pestiféré pour la pratiquer, et l’on se rue carrément vers les clubs, qui fleurissent allégrement, dans le but d’en percer les secrets.
D’où vient cette danse qui fait exulter les sens ? Plusieurs thèses s’affrontent, de manière parfois fantaisiste. Serait-elle née en Egypte ? en Turquie ? en Grèce ? Ces trois revendications de paternité coexistent, sans être étayées par des preuves plausibles.
Plus convaincante demeure la théorie défendue par le docteur Gueddaoui, musicologue et co-fondateur de la troupe Réda, selon laquelle la danse orientale serait un croisement des différents arts de la danse éclos tout autour du bassin méditerranéen. Mais c’est en Egypte qu’elle se propagea, et c’est sur la musique égyptienne qu’elle préféra se déployer. Et c’est l’Egypte qui l’habilla d’oripeaux sordides. D’abord, en la confinant dans les cabarets, véritables lieux de perdition aux yeux du citoyen vertueux. Ensuite, en assimilant, dans les films, la danseuse à une perverse sans foi ni loi, catin, croqueuse d’hommes, mante religieuse et intrigante. N’en jetez plus !
Révoltée par l’excès d’indignité dans lequel se vautrait un métier qu’elle avait choisi par passion, la Syro-libanaise Badia Masabni mit son point d’honneur à le rendre fréquentable. Dans ce dessein, elle révolutionna littéralement cette activité multiséculaire. C’est ainsi qu’elle substitua à la lascive «danse du ventre», où seuls le bassin, les hanches et le ventre dénudé étaient sollicités, le raqs charki, lequel met à contribution toutes les parties du corps de façon isolée, multiplie les jeux de hanches et les ondulations du bassin et requiert des déplacements sur scène. A Hollywood, Badia Masabni emprunta le voile et le costume deux-pièces à sequins ; dans le folklore égyptien elle puisa un vocabulaire très imagé : chameau (ondulations du bassin à l’intérieur), serpent (ondulations des hanches à l’intérieur), maya (ondulations des hanches à l’extérieur); pour ses ouailles, elle construisit un temple, le Casino-Opera, planté au cœur du Caire. Plusieurs générations de danseuses s’y sont illustrées: Nagwa Fouad, Sohaïr Zaki, Mona Saïd, Fifi Abdou, Lucy, Dina. Toutes y ont perpétué les enseignements de Badia Masabni, en en tirant de juteux profits. Ansi, la très populaire Fifi Abdou possède 5 000 costumes et gagne, bon an mal an, 40 000 dollars.

Les danseuses orientales marocaines se produisent dans des bastringues pour 100 à 150 DH
Les danseuses orientales marocaines sont loin d’atteindre ces hauteurs vertigineuses. A de rares exceptions, elles se meuvent dans des bastringues où, après avoir exécuté leur numéro de «danse du ventre», moyennant 100 à 150 DH, elles se convertissent souvent en pousse-à-boire, afin de mettre du beurre dans leurs épinards. Celles-là n’ont jamais foulé une école de danse ni pour apprendre ni pour peaufiner leur métier.
«Les femmes qui s’inscrivent aux cours de danse orientale n’envisagent pas de faire carrière dans ce genre. Elles désirent apprendre souvent par passion, par plaisir ou pour leurs loisirs», confirme Hind Sardi. La trentaine pimpante et enjouée, celle-ci tient les rênes du seul espace voué exclusivement à la danse orientale : la Charqui Star Academy, logée dans une villa coquette, qui fleure bon essences enivrantes et convivialité ravigotante. A l’intérieur, deux salles séparées où, adultes d’un côté et adolescentes de l’autre, transpirent avec délectation. La prêtresse de céans officie avec une douce autorité. Sa fine plastique aurait désespéré Delacroix, Matisse et tant et tant de peintres orientalistes qui ne conjuguaient la danseuse orientale qu’aux formes molles et flasques. Entrée dans les ordres orientaux incidemment – un prof de gym qui se fait remplacer par un prof de danse orientale – et ce fut un coup de cœur. Elle n’a pas cessé de servir avec ferveur la danse orientale, depuis 14 ans. D’abord dans des clubs, où elle se distinguait par sa vision raffinée, puis, à partir de décembre 2003, dans une villa du quartier Oasis, à Casablanca. Hind Sardi éprouve un culte singulier pour la danse orientale qu’elle hisse au rang de la danse classique ou du modern jazz. Elle aimerait convertir le plus grand nombre. Comment résister à ses arguments ? Ne serait-ce que pour mettre à l’épreuve cette parole du poète Khalil Gibran : «L’âme du philosophe veille dans sa tête. L’âme du poète vole dans son cœur. L’âme du chanteur vibre dans sa gorge. Mais l’âme de la danseuse vit dans son corps tout entier»

C’est la Syro-libanaise Badia Masabni qui a donné ses lettres de noblesse à la danse du ventre, rebaptisée danse orientale, lui érigeant un temple au Caire, le Casino-Opéra, où se sont illustrées des célébrités comme Fifi Abdou, Lucy, Dina…

A l’inverse de la danse du «ventre» qui ne sollicite que cette partie de l’anatomie, le «raqs charki» met à contribution toutes les parties du corps de façon isolée et requiert des déplacements sur scène.