Où en est la filière musicale ?

Les musiciens ne font pas que chanter. Surtout lorsqu’il s’agit de débattre de l’état des lieux de la filière musicale au Maroc. Points d’ombre et lueurs d’espoir ont émaillé la rencontre organisée par l’Association Racines.

Les Mercredi de Racines ont démarré un jeudi ! Voilà qui est dit. Sur cette note bien drôle, l’Association Racines a entamé, le 31 octobre dernier, son cycle de débats sur la culture. Cette quatrième saison, dédiée aux métiers de la culture, a débuté par un débat de musiciens et de professionnels de la filière, devant une foule de sympathisants et de mélomanes engagés : un échange à bâtons rompus entre Youness Boumehdi, de Hit Radio, le chanteur Barry et le public, sous la modération du président de l’Association Aadel Essaadani. Il s’agissait de balayer toutes les problématiques dont souffre le secteur au Maroc, depuis la création et jusqu’à la diffusion, en pointant du doigt le rôle du public dans la valorisation du produit musical qu’il consomme. Mais il s’agissait avant tout d’être pragmatique et de proposer des solutions, pour éviter de tomber dans la «thérapie de groupe», dixit Aadel Essaadani.

Comme tous les musiciens présents dans la salle, Barry a dû trimer dur. À travers son introduction, on réalise le parcours du combattant des jeunes passionnés aspirant à la scène et à la reconnaissance. Outre le manque affligeant de conservatoires ou de structures équivalentes, le programme inculqué accumule plusieurs qualificatifs très peu flatteurs: lacunaire, lent, insuffisant. «Nous prenons des cours à raison d’une heure par semaine, c’est-à-dire quarante-huit heures sur toute l’année. C’est en général un programme qu’on peut recevoir et assimiler en 3 mois grand maximum», explique Barry, en pestant contre l’étroitesse de la formation qui se focalise sur le répertoire classique. «Au bout de 7 ans de conservatoire, on sait à peine lire la musique et jouer une partition… comme un robot. On est certes musicien, mais l’artiste, lui, s’est essoufflé entre-temps», ajoute-t-il sous l’approbation de jeunes musiciens dans la salle.

En présence de Momo, cofondateur de L’boulvard, le problème de la scène a été évoqué. L’absence de lieux de répétition pour les musiciens, de scènes pour se produire, demeure l’un des obstacles à l’évolution de la musique et l’épanouissement des talents. Hormis quelques rares événements et scènes dans les grandes villes, les musiciens doivent se débrouiller… ou laisser tomber.

Du côté des médias, charmant constat que celui donné par Younes Boumehdi: «Seulement quatre radios sur dix-huit paient les droits d’auteur à l’organisme de tutelle». Ceci dénote d’un très faible engagement de la part des premiers bénéficiaires de la création musicale nationale ou étrangère. Entre autres explications possibles à ce faible engagement, le manque de transparence du BMDA (Bureau marocain des droits d’auteur) dont les chiffres demeurent un grand mystère pour les rares payeurs. Pour rappel, le Maroc fait partie des rares pays dont les droits d’auteur sont gérés par l’État.
À la lumière de ces données, acculer l’État à plus de transparence et d’engagement dans la filière s’impose comme condition sine qua none au développement de la scène marocaine.

En parallèle, les invités ont fortement exhorté tous les musiciens à s’inscrire au BMDA pour récupérer leur dû, qui est certes dérisoire, mais bel et bien versé par les rares radios engagées. Un cran plus osée, la possibilité de créer, dans un futur plus ou moins proche, un bureau indépendant de droits d’auteur.
De nouvelles lois pour garantir les droits d’auteur dans tous les établissements publics pourraient également être à l’origine d’une rétribution importante à même de booster la filière musicale et ses professionnels.

«Si chaque restaurant, boîte de nuit ou boutique, diffusant de la musique, versait 200 DH par an pour les droits d’auteur, on réaliserait un chiffre autour de trois cents millions de dirhams, dont 20% pourrait être adressé à la création et le reste partagé entre les auteurs marocains et étrangers», ajoute Younes Boumehdi. Une proposition qui laisse rêveur plus d’un mélomane dans la salle.