Omar m’a tuer : Roschdy Zem ose le film

Vingt ans, jour pour jour, après le meurtre de Ghislaine Marchal, pour lequel son jardinier marocain a été envoyé en prison, sort «Omar m’a tuer», dédié à  l’affaire. Portrait de son réalisateur et scénariste, Roschdy Zem qui, tout en continuant à  briller devant la caméra, se distingue de plus en plus dans la mise en scène.

La quarantaine épanouie, tout en sourires et effusions, Roschdy Zem n’est pourtant pas d’un naturel expansif. L’épanchement n’est pas son fort, le narcissisme n’est pas sa pente, ni donc la confusion. Quiconque s’avise de perquisitionner son jardin secret se heurte à un mur. Non que l’acteur des Mémoires d’un jeune con ait des choses à se reprocher, mais parce qu’il s’obstine à pratiquer la pudeur, cette valeur rare en une époque où des gens, obscurs ou réputés, livrent volontiers leur vie privée aux yeux d’autrui. Quand ses pairs, et pas des moindres, aiment à se pavaner parmi les foires aux vanités, Zem demeure étanche aux mondanités. Tandis que de nombreux comédiens frayent, par intérêt, avec les journalistes, lui préfère s’amuser avec ses potes. Et alors que le microcosme abonde de cabots auxquels le nombril est monté à la tête, lui, en dépit de ses performances, s’en tient  à la règle de l’humilité.

Malgré son parcours admirable, Roschdy Zem se considère comme un «intrus» dans le métier

De fait, le comédien répète à qui veut bien l’entendre qu’il se considère comme un «intrus» dans le métier, dans la mesure où il y est entré par une sorte d’effraction, sans les bagages requis ni les armes nécessaires aux cinéastes désireux de l’enrôler, il avoue systématiquement qu’il n’est pas un «acteur». Ils prendraient des risques en l’engageant, prévient-il. Tant de modestie rend encore plus attachant le personnage, elle n’en paraît pas moins indue, au regard de son parcours remarquable. «Je ne crois pas que c’est faire preuve de modestie que dire publiquement sa vérité. Je ne veux tromper personne. Je n’ai pas été formé au métier de cinéma. J’y suis venu par pur hasard, alors que d’autres ont passé le meilleur de leur jeunesse dans les écoles, les instituts ou les conservatoires. Non, je ne suis pas modeste, je tiens seulement à ne pas cacher ma réalité», insiste-t-il. Il est vrai que rien ne prédestinait Zem à une carrière de comédien, sinon son prénom, choisi par sa mère, en hommage au monstre sacré égyptien : Rochdi Abada.
Pour le reste, c’était la mouise qui planait sur le berceau du nourrisson, malgré son patronnage, Zem Zem, emprunté au puits sacré mecquois, dans lequel les pélerins puisent une eau bénite, dont ils s’aspergent le corps et recueillent la baraka. La malvie s’attachait aux pas de ses parents. De leur charmante mais désolée Skoura, ils durent décamper. La mégalopole casablancaise ne leur porta pas chance. Après quelques années de vache enragée, les Zem Zem mirent les voiles vers la France. Ils échouèrent dans l’enfer de Gennevilliers. Roschdy eut l’infortune d’y voir le jour, dans un immeuble pisseux et une cage où s’entassaient six personnes : son père Jilali, sa mère Fatima, ses aînés Abdellatif, Saïd et Samira, lui-même, en attendant l’arrivée du benjamin Mustapha. Voilà qui augurait d’une vie étriquée.

Roschdy Zem aurait pu demeurer éternellement vendeur de jeans si un cinéaste et client ne l’avait pas pris en mains

Gennevilliers était une banlieue industrielle en pleine décomposition. Ceux qui y avaient atterri des années auparavant avaient mangé leur pain blanc le premier et se retrouvèrent plongés dans le trou noir de la détresse. Sans doute, pour se distraire de leur misère, et bénéficier des allocations familiales, enfantaient-ils à tout-va. Gennevilliers était ainsi semée de pousses promises à un avenir ridé. C’eût été le sort de Roschdy, n’eût été sa détermination à ne pas emboîter le pas aux garçons de son âge, qui ne survivaient que d’agressions et de traficotages. Les guéguerres entre bandes, les tournantes et les combines n’étaient pas sa tasse de thé. Bref, il ne voulait pas subir son destin, il tenait à en être maître. Non sans peine. Du système scolaire, dont il se tirait à son avantage, il fut forcé de dévisser, afin d’assister sa famille impécunieuse et améliorer l’ordinaire. Avec des copains, il écumait les marchés muni de jeans à la dernière mode. Ni son commerce, et encore moins le théâtre qu’il faisait à ses heures perdues, ne rapportaient des mille et des cents, mais le clan des Zem Zem pouvait enfin manger à sa faim. Puis ce fut l’embellie. Parmi ses plus fidèles chalands, se trouvait un assistant d’André Téchiné, qui lui proposa un rôle. Roschdy Zem se tâta. Accepter l’offre serait périlleux pour quelqu’un qui n’avait à son compteur qu’une apparition dans un navet (Les Keufs, de Josiane Balasko), se dit-il. En fin de compte, il s’engagea. Pas de quoi pavoiser, juste des rôles insignifiants dans J’embrasse pas et Ma maison préférée.
Après avoir expédié sa tâche, en un tournemain et sans zéle, Zem s’en retourna à ses chers jeans. Ne pas lâcher la proie pour l’ombre, se persuadait-il, tant il estimait qu’il n’était pas taillé pour l’emploi de comédien. Deux ans plus tard, cependant, il refit surface de brillante manière. En effet, il emporta la conviction par son jeu, tout en justesse et émotions, dans N’oublie pas que tu vas mourir, de Xavier Beauvois, où il croqua un personnage de camé. Dans la foulée, il campa un veilleur de nuit, très attachant, dans En avoir ou pas, signé Laetitia Masson. Sensationnel acteur de composition, Roschdy Zem est à l’aise dans tous les registres, dans toutes les peaux, depuis celles du détective (A vendre) et du dandy vagabond (Louise), jusqu’à celles du soldat (Indigènes) et du travesti (Change-moi ma vie), en passant par celles du médecin (Betty Fischer) et du serveur au grand cœur (Stand By). Irradiant l’écran de sa présence, surclassant parfois des partenaires renommés, Roschdy Zem est devenu la coqueluche des réalisateurs les plus divers.

L’annonce faite de son projet suscita une levée de boucliers de la part des hostiles à Raddad

Pris au jeu des lumières, l’ancien vendeur de jeans essaya le costume de réalisateur. Essai transformé, puisque Mauvaise foi, son premier long métrage, fut loin d’être un bide. Rassuré quant à ses capacités en la matière, Roschdy Zem choisit, il y a quatre ans, de renouveler l’expérience. Le propos, cette fois, n’était pas de tout repos : rien moins que de reconstituer l’inextricable affaire Omar Raddad.
Quand Ghislaine Marchal, le 24 juin 1991, fut retrouvée assassinée dans la cave de sa villa de Mougins, le futur cinéaste était à un âge où on a d’autres chats à fouetter que de s’émouvoir du meurtre d’une vieille dame. L’arrestation du Marocain Omar Raddad, qui ne cessait de clamer son innocence, ne l’attendrit pas non plus. A la condamnation du jardinier de la victime à 18 ans par la cour d’assises de Nice, le 2 février 1994, il ne trouva rien à y redire, tant il était confiant en la justice française. Ce n’est qu’en compilant les éléments du dossier, pour les besoins de son film, que Roschdy Zem se rendit compte qu’il y avait anguille sous roche : incohérences, omissions impensables, destruction de preuves, non audition de témoins importants… étaient autant de failles propres à insinuer le doute dans l’esprit du cinéaste. Et si le coupable n’était pas celui qu’on désignait ? Au Parisien, en 2007, Roschdy Zem confiait qu’il envisageait de faire un film sur «l’histoire d’un jeune homme qui a énormément souffert d’avoir été accusé à tort d’un meurtre».

Ne pas proposer de pistes, s’en tenir aux éléments avérés, règles que Zem s’est fixées

L’annonce jeta le trouble dans les rangs des accusateurs de Omar Raddad. Inquiets de l’influence que pourrait avoir le film sur l’opinion publique, certains d’entre eux tentèrent de dissuader Roschdy Zem de s’aventurer dans ces eaux-là. Jusqu’à Christian Veilleux, le fils de Ghislaine Marchal, qui l’a «menacé de procédure». Il faut dire que ces manœuvres ne firent pas reculer le cinéaste, au contraire, ils le stimulèrent. Il commença par acquérir les droits de Pourquoi moi ?, écrit par Omar Raddad, et de La construction d’un coupable, de Jean-Marie Rouard. Ensuite, il se mit à éplucher la surabondante littérature se rapportant à l’affaire, en consulter les nombreuses archives, et en rencontrer les protagonistes : Me Vergès, qui avait déposé une requête en révision, Me Sylvie Noachovitch, avocate depuis 2008, de Omar Raddad, Marc-Roger Moreau, détective et coauteur avec Christophe Deloire de Omar Raddad, contre-enquête pour la révision d’un procès manipulé (1998), Me Leclerc et Me Kiejman, de la partir civile… Il s’agissait, avant tout, malgré la conviction du scénariste-réalisateur de la non culpabilité de Omar Raddad, de ne pas prendre parti en faveur d’un camp ou un autre : «Je ne suis ni détective, ni justicier, ni avocat. Il me semble que mon rôle n’était pas de proposer des pistes. Du reste, je n’en avais pas envie. Je m’en suis donc tenu strictement aux éléments avérés, sans porter d’accusation sans preuve, sans faire à un autre ce que la justice a fait à Omar Raddad»
Décrit ainsi, Omar m’a tuer tendrait à se faire passer pour un pur documentaire. Il en a l’air, mais pas la chanson. De fait, s’il déroule, avec une rare précision, les méandres d’une complexe affaire, il possède tous les ingrédients d’une fiction policière, enquête, rebondissements, suspense. La mise en scène est nerveuse à souhait, tendue comme une flèche, dépouillée de fioritures. Les personnages sont plus vrais que nature. Sami Bouajila, dans le rôle de Omar Raddad, est remarquable de justesse et d’émotion ; Maurice Bénichou, dans la peau du fantasque Maître Vergès, est littéralement étonnant, et Denis Podalydès, habitué aux rôles de policier, est égal à lui même… Effet du film ou pure coïncidence, le dossier Raddad a été rouvert, alors que la requête en révision, déposée en 2002, avait été rejetée.