Les kiosques font de l’ombre aux libraires

En proposant des livres, les kiosques marchent sur les plates-bandes des librairies déjà en mal de clients. Concurrence déloyale ou nécessité de survie ? Les uns et les autres en parlent.

Aregarder le monceau de livres étalés en vrac chez ce vendeur de journaux qui officie au boulevard Hassan II, à Casa, on a le vertige. On ne sait plus si on est devant un kiosque, destiné à vendre magazines et journaux, ou devant le stock de livres d’une véritable librairie. Les titres les plus anodins ou les plus insolites y côtoient, comme pour les narguer, des chef-d’œuvres de la littérature. Et l’on se demande ce que viennent faire des opuscules aux titres aussi effrayants que rébarbatifs, comme Ahwal Al qobour (L’horreur des tombes), Kabair Annisae (Les grands péchés des femmes), ou Kitab sihr Al kouhhan fi hodour al Jan (Livre de la sorcellerie des rabbins en présence du diable), à côté de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, Le Rocher de Tanios d’Amin Maâlouf, ou encore des livres d’histoire comme Le Maroc dans la tourmente, d’Eugène Aubin, qui traite du Maroc pré-colonial.

«Kitab Sihr Al kouhhan» côtoie «Cent ans de solitude»
D’autres titres, écrits par des auteurs plus ou moins confirmés, y sont également proposés. Depuis la version arabe du bestseller marocain Le Pain nu de Mohamed Choukri, Poussières d’empire de Nelcya Delanoë, le recueil de poèmes, Les jours d’ici de Siham Benchekroun, jusqu’au Ralliement du Glaoui, mon père de Abdessadek Glaoui, ou encore les deux tomes de l’autobiographie du défunt Larbi Batma, en passant par Arraks maâ Al boum (La danse avec le hibou) de la poétesse syrienne Ghadat Assaman, ou la traduction du livre de l’anthropologue marocain Abdallah Hammoudi Maîtres et disciples.
Une caractéristique de ce kiosque, comme de tous les autres : le livre en langue arabe y est prédominant. Autant dire que la clientèle ciblée est avant tout arabophone.
Un tel foisonnement heurte la notion même de kiosque, au sens où nous la connaissons. Par définition, en effet, le kiosque est un édicule où l’on vend journaux et magazines, un espace censé être réservé exclusivement à la distribution de la presse écrite.
La réalité, elle, est tout autre. L’achalandage du kiosque en livres devient de plus en plus copieux. Mais selon la conception des distributeurs, autant que le journal ou le magazine périodique, un livre confié au kiosque doit être écoulé rapidement. Il ne doit pas y rester exposé plus de trois mois, nous explique un responsable de Sapress. Passé ce délai, précise-t-il, «il ne serait plus d’aucun intérêt de l’y laisser moisir. Il peut y avoir des remises en vente pour certains titres en fonction de la demande. C’est la différence entre un kiosque et une librairie, où un livre peut être exposé durant des années. Par définition, le kiosque est censé avoir une rotation rapide.» Sinon, il s’étiole à force d’être manipulé par des milliers de mains peu délicates. C’est pourquoi nombre de distributeurs, d’éditeurs, et d’écrivains qui publient à leur compte, exigent que leur ouvrage soit présenté sous emballage cellophane. «Rares sont les kiosques qui protègent le livre comme il se doit», dénonce Marie-Louise Belarbi, éditrice et libraire. «Neuf kiosques sur dix ressemblent à un réduit où l’on entasse les livres n’importe comment et sans aucun respect. Si l’on arrive à vendre 4 ou 5 livres dans un kiosque, on en perd 50», poursuit-elle. Au kiosque, le livre souffre d’une autre carence : il n’y a pas ce travail de libraire qui consiste à le mettre en valeur, à en parler au client, à l’orienter le cas échéant, à le promouvoir par l’organisation de signatures et de débats avec l’auteur en présence du public.

Il y a des auteurs qui refusent que leur livre soit vendu en kiosque
Le distributeur, nous explique Mme Belarbi, n’a pas le droit de fournir un livre au kiosque sans l’accord de l’éditeur, et ce dernier, pour sa part, doit aussi consulter l’auteur. «Il y a des auteurs qui n’envisagent pas que leur livre soit vendu dans un kiosque; or, il y a des distributeurs qui disent ne plus croire au professionnalisme des libraires et passent directement aux kiosques. L’idéal serait de mettre quelques titres seulement en kiosque, tous les autres devant échoir au libraire.»
Quant à leur nombre, impossible de le donner avec précision. Une extrapolation à partir des chiffres fournis par Sapress, l’un des trois plus grands distributeurs de journaux et de livres au Maroc, peut nous donner une idée. Les responsables de cette société parlent de 7 000 points de vente à travers le Maroc. Ils seraient quelque 1 200 à Casablanca. Mais un point de vente n’est pas nécessairement un kiosque. Il peut s’agir d’un bureau de tabac, comme d’un simple vendeur ambulant. Il en existe des milliers. Noureddine Ahmed, 27 ans à Sochepress et 20 ans comme kiosquier, parle, lui, d’une cinquantaine de kiosques pour la ville de Casablanca. «Ils datent tous du Protectorat, période où ils étaient beaucoup plus nombreux. Un certain nombre d’entre eux ont disparu ou se sont convertis, en vendeurs de glaces, de cacahuètes, de cigarettes au détail, de cassettes… Ils n’ont plus de kiosques que le nom», souligne le sexagénaire.
L’on se pose la question suivante: pourquoi cette incursion du livre dans un espace exclusivement destiné à la vente des journaux ? Les spécialistes du livre, éditeurs, distributeurs, libraires et même lecteurs esquissent la même réponse : dans un kiosque, le livre est plus proche du lecteur que dans une librairie. C’est un espace public, plus accessible, voire incontournable. Le grand public trouve plus de scrupules à accéder à une librairie, espace trop «savant», auquel il est rétif d’avance, qu’à s’arrêter devant un kiosque au coin de la rue. Sauf, par nécessité, au début de l’année scolaire.
Ce rejet a une autre explication, pécuniaire celle-là. Le livre exposé sur les étals d’une librairie n’est pas à la portée des petites bourses. Les pourvoyeurs de kiosques en livres le savent et utilisent sciemment cet espace pour écouler les livres les moins chers. «S’il dépasse 50 DH, il ne sera plus intéressant en kiosque. Le client qui fréquente un pour acheter un journal sera plus tenté de prendre aussi un livre dont le titre lui saute aux yeux, s’il le trouve à un prix raisonnable», explique M. Gounnejar, responsable du livre à Sochepress.

Les prix modiques tentent les consommateurs
Y a-t-il des thèmes et des auteurs à kiosque ? Les titres les plus prisés aux kiosques, selon Sapress, ont rapport avec des thèmes politiques et sociaux qui collent à l’actualité. Ceux qui peuvent être facilement écoulés en même temps qu’un journal : témoignages, mémoires, récits.
Les professionnels du livre voient mal un recueil de poèmes ou un roman sur les étals d’un kiosque marocain. En revanche, des livres de mémoires comme celui de Fqih Basri ont connu un succès fulgurant en kiosque. Même chose pour quelques séries mensuelles qui s’y vendent comme des petits pains, à l’instar de revues comme Mawakif (positions) et Azzamane (le temps). Destinées aux arabophones, elles traitent de sujets d’actualité politique, comme l’islamisme ou la violence, ainsi que de débats de société. «Au prix très abordable (10 DH), ces petits manuels sont les plus adaptés aux kiosques», dit un responsable de Sapress.
Mais les plus grosses ventes en kiosque lors de ces dernières années ont concerné incontestablement les livres sur les années de plomb. Leur succès est dû à leur prix raisonnable (entre 40 et 60 DH), mais aussi à la soif qui s’est emparée des Marocains de revisiter leur histoire récente. Cellule numéro 10 d’Ahmed Merzouki, De Skhirat à Tazmamart de Mohamed Raïss, ou encore les mémoires de Fqih Basri précités en sont une illustration parfaite. Le premier (20 000 exemplaires), le second (6 000 exemplaires), respectivement édités par les éditions Tarik et Afrique-Orient, ont été carrément raflés. Cette soif n’est pas encore étanchée. Un autre titre est en train de faire actuellement le bonheur des kiosquiers, plus de 30 ans après sa parution en français : la traduction en arabe du fameux Le Commandeur des croyants de l’anthropologue américain Jean Waterbury. Voilà l’une des études sociologiques de la structure du pouvoir politique au Maroc qui intéresse au plus haut point le lecteur marocain actuel. Ce genre d’ouvrages séduit les clients des kiosques.

1 000 DH par mois pour exploiter un cagibi de 2m2
Dans le même ordre d’idées, un autre titre défraya la chronique et inonda les kiosques, tant dans sa version arabe que française. Il s’agit des révélations, controversées, de l’ex-agent des services secrets (CAB1), Ahmed Boukhari, sur les années de plomb. Une aubaine pour les kiosquiers et une manne tombée à point pour améliorer un chiffre d’affaires qui a atteint à l’issue du dernier Ramadan, selon le kiosquier Noureddine Ahmed, «son seuil le plus bas». Quand on demande à ce dernier son chiffre d’affaires mensuel, il nous lance ce chiffre qui n’honore ni la presse ni le livre qu’il «vend» de 7 h à 22 heures : 3 000 DH. Dont plus de 1 000 vont au propriétaire d’un «réduit» de 2 m2, et 120 DH à mettre de côté en prévision des 1 440 DH qu’il faut payer à la commune chaque année. La marge de bénéfice laissée au kiosquier est fixée selon les ventes et le prix du support : 10 % sur le journal, 15 % sur le magazine et 20 % sur le livre. Dans le milieu, insiste le même kiosquier, on souffre de trois maux : l’étroitesse de l’espace réservé à l’étalage, la concurrence des vendeurs ambulants qui étalent à même le sol leurs marchandises et qui se multiplient à vue d’œil, et du vol. Sans parler du lecteur qui «devient de jour en jour trop chiche quand il s’agit de l’achat d’un livre.»
Consciente de toutes ces défaillances, Sapress, par le biais d’une filiale (Promopresse), qu’elle vient de créer, a mis au point un projet de kiosque moderne. Une construction fonctionnelle qui se démarque, selon une source de cette société de distribution, de «tout ce qui existe actuellement». Une importance particulière sera accordée à l’esthétique de ce kiosque dont la superficie variera entre 4 à 6 m2, selon l’artère et la ville où il sera situé. De forme hexagonale, il aura plusieurs façades qui seraient utilisées comme supports pour affiches publicitaires et autres annonces des responsables de la ville concernant leur cité, avec un plan du quartier où il se trouve. Le kiosque sera géré par des personnes selon un cahier des charges dûment établi. Voilà qui pourra rendre ses lettres de noblesse et redonner de l’attrait à un point de vente qui devient, à notre époque, un véritable repère dans l’espace urbain.

Selon la conception des distributeurs, un livre confié au kiosque doit être écoulé rapidement. Il ne doit pas y rester exposé plus de trois mois.