Le thé au Maroc saharien, un art de vivre légendaire*

Un regard historique, culturel et sociologique nous est livré dans ce beau livre sur le thé au Maroc, mais concentré spécialement sur ses régions sahariennes.

Un autre livre sur le thé et sa consommation au Maroc s’ajoute à toute une littérature déjà abondante sur le sujet. Il s’agit cette fois-ci d’un beau livre de plus de 200 pages, consacré essentiellement au rituel de la préparation et de la consommation de ce «breuvage» légendaire dans les territoires sahariens du Maroc. Il est vrai que tây (chaï ou tchaï pour les pays arabes du Moyen-Orient), devenu atây après s’être affublé de ce préfixe (qui est en fait un article berbère), jouit encore d’une popularité sans faille dans tout le Royaume malgré la concurrence du café (consommé au Maroc bien avant l’introduction du thé), mais le cérémonial de sa préparation a pris un coup de vieux certainement irréversible, notamment dans les grandes villes. Or le thé, comme le montre ce beau livre et d’autres documents historiques, a été d’abord un produit urbain réservé aux classes dirigeantes et aux nantis. Tout au long du XVIIIe siècle, il était l’un des cadeaux d’usage que les diplomates européens offraient aux sultans et aux grands notables, avant de gagner les classes populaires, dans les villes comme dans les campagnes et au Sahara. C’est au XIXe siècle que sa consommation atteint l’Oued Noun, à partir du port d’Essaouira: les caravanes venaient du Sud échanger les plumes d’autruche, l’or, l’ivoire et les esclaves, contre du tissu, des armes, du sucre et du fameux thé. Quant à son aromatisation avec de la menthe, elle est déjà aussi ancienne que son introduction au XVIIIe siècle au Maroc. Mais certains historiens, cités par l’auteur Ahmed Bachir Damani (chercheur en histoire et patrimoine du Maroc saharien), le thé est venu du Sud, de la Mauritanie, et il aurait remonté vers le Nord, jusqu’au Souss et à Tafilalet. Il aurait été «importé sur la côte de l’Atlantique, au Sénégal, par les Portugais…». Et en mauritanien, on ne l’appelait pas atây, mais warga : la feuille par excellence. Qu’à cela ne tienne. Préparer du thé et s’en délecter dans le Maroc saharien supposait tout un outillage. Non pas des accessoires sans signification, mais bien ce que l’auteur appelle dans le livre «les nécessaires du thé», ces ustensiles qui lui donnent toute sa saveur. Depuis le plateau (essiniya) en cuivre qu’on exhibait étincelant aux invités, jusqu’aux verres où il est servi, en passant par la théière (berrad), la bouilloire (moqraj), les boîtes à thé et à sucre (sans oublier le marteau servant à casser ce dernier), et le brasero. La qualité du breuvage dépend de ces «nécessaires», mais aussi des règles qui entourent sa préparation. Le préparateur n’est pas n’importe qui, il doit être d’abord propre, «élégant et d’une bonne moralité». En échange, ceux qui sont servis devraient être «courtois». Pour dire que les règles de politesse et de bienséance autour du thé ne sont pas l’apanage des Anglais qui l’ont introduit au Maroc, mais aussi celles des peuples qui l’ont adopté. Et préparer du thé est tout un art, décrivent les historiens cités par l’auteur, dont Odette du Puigaudeau dans Mémoire du pays maure. On la cite en conclusion pour mieux respirer l’atmosphère où se prépare le thé dans le Maroc saharien: «Quand le bruit du marteau de cuivre ciselé aura retenti, que les feuilles soyeuses auront glissé dans la théière d’émail bleu, qu’avec la vapeur de l’eau bouillante une arôme délicieuse montera, que l’officiant, d’un geste précis, de très haut pour que le thé chante, aura rempli les petits verres d’une liqueur ambrée, que chacun aura aspiré une gorgée brûlante, alors le thé aura atteint tous les buts : satisfaire l’ouïe, la vue, l’odorat et le goût, ranimer les forces et faire de ceux qui l’ont bu ensemble des amis». Joliment illustré par le photographe Hervé Nègre, cet ouvrage est un document précieux sur le rituel de ce breuvage, tellement ancré dans la culture et la société marocaines.

*Malika éditions, texte d’Ahmed Bachir Damani, photographies de Hervé Nègre, 200 pages. Relié sous jaquette. Existe en arabe, en français et en anglais.