La grande musique a le blues

Au fur et à  mesure que la chansonnette s’épanouit, la grande musique dépérit, faute d’amateurs et de passeurs.Et ceci dans l’indifférence totale, comme si elle n’était pas universelle.C’est pourquoi il convient de saluer bien bas l’Orchestre Philarmonique du Maroc pour avoir pris fait et cause pour la grande musique.Mais si son exemple n’est pas suivi, ce sera un coup d’épée dans l’eau.

Apropos de musique, le poète allemand, Gœthe, a parlé d’«architecte fluide», le pessimiste Shopenhauer d’«image de la volonté pure», et Shakespeare, dans le Marchand de Venise dit : «L’homme qui n’a pas une musique en lui-même et qui n’est pas ému par le concert des sons harmonieux est propre aux trahisons, aux stratagèmes et aux rapines». Ces rares vertus sont, bien entendu, prêtées à la grande musique, communément appelée «classique», pour  son pouvoir de transcender le temps et l’espace.
En dépit de ses qualités exceptionnelles, cette musique n’est pas du goût de tout le monde. Ainsi Achika, étudiante en sciences humaines et férue de la chaîne Rotana, qui affirme que Bach, Mozart, Beethoven et consorts lui inspirent «un ennui mortel». Hamid, enseignant de philosophie, tout en se montrant moins injurieux envers ces monstres sacrés, avoue ne comprendre «que dalle à leur musique». Là nous touchons de la baguette le secret du peu d’intérêt affiché par le plus grand nombre à l’égard de la grande musique : son inintelligibilité immédiate. «Au rebours des autres musiques, dont la musique arabe, qui ciblent essentiellement le cœur de l’auditeur, la musique classique relève de l’intellect et s’adresse à l’intellect, explique Abderrahim Saher, mélomane intempérant. Pour la saisir et, par la suite, en capter la quintessence, il est indispensable d’en maîtriser la grammaire. Ce qui ne peut être acquis qu’après une longue période». De fait, cette manière non naturelle et strictement ordonnée de s’exprimer constitue un code, dont il convient de posséder les clés, chose à laquelle beaucoup rechignent, sans doute par paresse intellectuelle.

La plupart des Marocains sont découragés par la grande musique, à cause de son opacité
Le caractère abscons de la grande musique ne tient pas seulement à son codage, mais aussi à sa nature évolutive. «Ce qui rend, à titre d’exemple, la musique indienne accessible, c’est sa caractéristique monodique. Sa base instrumentale a toujours été la flûte. Et elle n’a évolué qu’aux chapitres de l’exécution et de l’interprétation. En revanche, la musique classique s’illustre par l’intégration, à chaque étape de son parcours, d’un nouvel instrument. Quand le monumental orgue est apparu, il en a résulté un mode d’expression plus élaboré qu’auparavant. Et la suite est à l’avenant», poursuit Saher. Et pour combler la mesure, cette succession d’écoles qui, chacune, bouleverse le paysage musical campé par la précédente : baroque (Bach, Haendel, Vivaldi), classicisme (Mozart, Joseph Haydn, Michel Haydn), préromantisme  (Beethoven, Weber, Schubert), romantisme (Schumann, Chopin, Liszt), post-romantisme (Bruckner, Mahler, Strauss), impressionnisme (Saint-Saëns, Debussy, Ravel)…
D’évidence, la «complexité» de la grande musique explique mais ne justifie pas son manque d’attrait auprès de la majorité. En Europe, pourtant son berceau, elle ne cesse de décliner à mesure que la variétoche et le bredouis puéril montent en puissance. Au Maroc, elle est, aujourd’hui, bien moins lotie qu’ailleurs. Il n’en a pas toujours été ainsi, il convient de le sentir. Jusqu’aux années quatre-vingt du dernier siècle, chaque ville importante disposait d’un orchestre, celui de Casablanca, composé de soixante musiciens et d’une pléïade de solistes, était le plus illustre. Ses prestations au défunt théâtre municipal enchantaient le nombreux public, heureux d’être mené à la baguette par d’immenses chefs, tels André Mariton, Jésus Etchévéré ou José Jeanson. Auparavant, de 1925 à 1957, régnait l’Orchestre de Radio Maroc, avec ses 80 exécutants et des chefs d’orchestre triés sur le volet. Non seulement il diffusait en direct ses concerts sur la radio, mais il se produisait une fois par mois au cinéma Royal. A l’exemple des ensembles, les chorales pullulaient. Tous deux se faisaient entendre aussi bien à la radio qu’à la télévision. Qui ne se souvient de la regrettée Françoise Fabien, dont les émissions «Promenades imaginaires et sentimentales», «Les plaisirs de la musique» et «M comme musique», sur RTM Chaîne inter, abreuvaient les mélomanes de sons lumineux et de mélodies pétillantes ?

Naguère, il y avait des orchestres et des chorales, aujourd’hui, ils ont presque disparu
Aujourd’hui, à la radio, c’est silence radio sur la grande musique. Tandis que les chaînes, préoccupées davantage par le taux d’audience que par l’éducation du goût du téléspectateur, occultent cette dernière, au profit de médiocrités criantes, importées des dorés Emirats. «Comment voulez-vous que les gens prennent goût à la musique classique quand celle-ci est pratiquement inaudible ?», interroge Saher. Non à tort. Car, il est manifeste que la grande musique n’a pas seulement déserté les médias, mais elle se retire de plus en plus de la place. Hors les récitals offerts périodiquement par les instituts étrangers, la musique de chambre distillée  lors du festival annuel du Printemps des Alizés d’Essaouira et les deux concerts symphoniques par an concoctés par l’Orchestre Philarmonique du Maroc, point de salut pour la grande musique.
Par chance, quelques hommes de bonne volonté n’ont pas cru bon de baisser les bras devant l’infortune de la grande musique en notre pays. Sur le pont, Farid Bensaïd, violoniste et assureur, Louis Peraudin, chef de la chorale de Rabat et Jean-Charles Biondi, directeur du Conservatoire des Forces Royales Air. Trois mousquetaires, très vite rejoints par d’autres épées, résolus à redorer le blason de la grande musique. Tout a commencé en 1990, lorsqu’ils créérent l’Orchestre international de musique. Malheureusement, celui-ci ne fit que deux tours, à Rabat et à Casablanca, où il joua notamment Pierre et le loup de Prokofiev, puis s’en fut. Faute de fonds. En entrepreneur avisé, Farid Bensaïd avait conçu son projet comme une entreprise. Or, une entreprise requiert une mise substantielle de départ. Il ne désarma pas et alla frapper aux portes des opérateurs économiques qui comptent. Son pouvoir de persuasion était tel que son appel fut entendu. BMCI, Société Générale, BMCE, Wafabank, Watania, entre autres, acceptèrent de s’associer à son initiative.

Né en août 1996, l’OPM?ne cesse de briller au ciel de la grande musique
Exit l’Orchetre international de musique, place à l’Orchestre Philharmonique du Maroc, qui naquit en août 1996. Pas le temps d’aller se faire rôtir sur la plage, l’urgence étant l’ouvrage «Au départ, nous nous sommes confrontés à trois difficultés. En premier, dénicher des musiciens compétents. En deuxème lieu, mettre la main sur des salles de répétition, sachant qu’il n’en existe pas de dignes au Maroc. Enfin, comment loger nos concerts futurs, alors que les lieux appropriés à la musique classique, c’est-à-dire  présentant une fosse, une scène spacieuse et équipée et une acoustique honorable ne se comptent pas sur les doigts d’une main», raconte Yassine Madjinouche, secrétaire général de l’Orchetre Philharmonique du Maroc (OPM). Seul obstacle réellement surmonté : l’enrôlement des musiciens. En cherchant du côté des conservatoires et des formations musicales militaires, les fondateurs de l’OPM ont trouvé leur compte en la matière. Pour les répétitions, en revanche, ils n’ont rien vu venir. Même aujourd’hui, ils doivent s’accommoder d’une salle de l’Ecole internationale de musique et de danse de Rabat, que M. Madjinouche juge «non optimale». Quant à l’hébergement des concerts, il s’est avéré problématique car, excepté le théâtre Mohammed V de Rabat, la salle de l’Office des changes et le nouveau venu théâtre Mohammed VI, tous deux à Casablanca, aucun lieu au Maroc, n’est idoine.
Avec des lauréats des conservatoires et des militaires musiciens et des renforts étrangers, comme le violoncelliste René Bénedetti, la violoniste Sylvie Gazeau, le contrebassiste Gérard Garnier, le basson solo, Jean-Pierre Laroque et le flûtiste Christian Cheret, l’OPM se jeta à l’eau. C’était février 1997, au théâtre Mohammed V de Rabat. Ce ne fut pas la fosse aux lions, tant son interprétation de La symphonie inachevée de Schubert et du 21e concerto de Mozart fit sensation. Heureux prélude aux ovations des 180000 auditeurs lors des 200 concerts donnés par l’OPM en onze ans. Cette réputation d’excellence fit qu’il devienne sollicité aux rendez-vous musicaux majeurs, Volubilis, Fès, Essaouira. Ainsi que par des compositeurs emblématiques, tels le Libanais Abdel Rahman El Bacha, ou le français Jean-Michel Jarre pour son concert Water for Life, donné à Merzouga, en décembre 2006. Ne tenant pas à se cantonner dans l’exécution, l’OPM se lança dans la création. Anda de Didier-Mare Garin (janvier 2004), Touches de vie de Jelloul Ayed (mai 2004), et du même musicien Mogador (juin 2005), Hannibal (février 2009). Enfin, pour encourager les jeunes talents, l’OPM mit sur pied, en 2003, un concours international de musique. A la clé, une bourse permettant aux gagnants d’affiner leur formation à l’étranger.

Malgré l’OPM, la grande musique ne parvient pas à retrouver son lustre d’antan
Cependant, si l’OPM est un soleil dans le ciel de la grande musique, une hirondelle, dit-on, ne fait pas le printemps. D’autant que l’Orchetre Royal, fondé il y a trois ans, semble avoir des ennuis de décollage. «Ce ne sont pas des initiatives individuelles, bien que louables, qui vont sortir la grande musique de l’ornière. Il faudrait que l’école, les médias, les conservatoires, le ministère de la culture et les collectivités s’y mettent pour que celle-ci retrouve son lustre», conclut Abderrahim Saher. A bon entendeur, salut !