La fiction marocaine : nerf de la guerre des chaînes nationales

Les soaps mexicains en darija cartonnent.
L’écriture scénaristique demeure le point faible de la fiction marocaine.
Une heure de fiction nationale coûte huit fois plus cher que l’acquisition d’une fiction étrangère.

Il faut oser se l’avouer, nous avons un rapport passionnel avec la télévision qui se résume en deux attitudes : soit on aime, soit on aime détester ! Avec l’arrivée des paraboles, de la télé du divertissement, les chaînes nationales ont dû revoir, corriger et enfin admettre des inflexions dans leur politique éditoriale. Forcées de réagir face au carton des soaps turcs et mexicains, nos deux chaînes généralistes parient davantage sur les téléfilms et les feuilletons marocains. L’ère de la fiction est arrivée à grands pas, sans prévenir. Au Maroc, tout le monde a été pris de court, chaînes de télés, producteurs, réalisateurs et comédiens…Du coup on a vu fleurir des lancements exploratoires où règne l’amateurisme à la bonne franquette ! Mais même avec peu de moyens et des scénarios pas toujours bien ficelés, la fiction marocaine marche et on peut même dire qu’elle marche très bien. Les séries sont devenues le filon pour décrocher de bonnes audiences. Les chaînes nationales l’ont bien compris et, du coup, elles ont augmenté ostensiblement leur budget dévoué à la création. Sur 2M, par exemple, les engagements de la chaîne se sont élevés à 50 MDH en 2009, soit une augmentation de 50% par rapport à l’exercice précédent, sur Al Oula ce même budget a été élevé à 60 millions. Pour les deux chaînes généralistes, ce mouvement d’augmentation des plages de fictions s’inscrit dans une politique de fidélisation. 2M a misé gros avec 890 heures de diffusion en 2009 contre 134 à Al Oula. «La politique de 2008-2009 c’était de baisser le budget d’acquisition de la fiction étrangère pour allouer une partie de ce budget à la production nationale. Il y a un tournant éditorial et on bascule en faveur de la fiction nationale», déclare Salim Cheikh, DG de 2M. Il y a une dizaine d’années, la deuxième chaîne s’est réorientée peu à peu vers ce choix et cela bien avant que l’on oblige les éditeurs de services de télévision à produire 15 téléfilms par an (depuis 2007). «Au-delà du cahier des charges et de la mission de service public, si on s’engage dans la production de la fiction nationale, c’est parce que c’est la demande première du téléspectateur. C’est confirmé par les audiences et par les études que 2M a lancées. Il ressort des audiences que, sur les 100 programmes les plus regardés, la fiction nationale représente 60%», renchérit le patron de 2M.
Des feuilletons, des séries on en trouve presque à toute heure sur les deux chaînes nationales, en matinée, l’après-midi et même en access (fin de l’après-midi). Une journée type sur Al Oula, ce sont 6 feuilletons et séries qui défilent de 11h du matin jusqu’à 19h45. Ça paraît excessif mais  c’est le téléspectateur qui décide dans ce cas !
Les grandes orientations des chaînes publiques sont claires : elles misent sur la fiction avec diminution des importations et augmentation de la production. Toutefois, l’idée que se font les professionnels des attentes du public n’est pas toujours juste. Pourtant, une constante est belle et bien là, «s’il y a une règle à suivre à la télé c’est celle de la proximité», dit-on à 2M. La recette est simple : des visages connus, des lieux qu’on connaît et des attitudes dans lesquelles on se reconnaît. C’est certainement cela que retrouve le téléspectateur marocain en regardant une fiction nationale. Malheureusement, à la recherche de l’effet miroir, on se retrouve, parfois, pris au piège d’un prisme audiovisuel déformant. Des scénarios pas toujours bien écrits, des intrigues qui ne tiennent pas la route, on frise le ridicule…parfois. L’écriture scénaristique demeure le point faible de la fiction marocaine. 

Il faut d’abord professionnaliser le métier

Mais comment faire pour installer une formule à succès ? Quelle fiction choisir ? A quelle heure ? Pour quel public ? La dictature des taux d’audience fait loi et il faut s’y plier avec les moyens du bord. Les éditeurs de services de télévision sont pris au piège des taux d’audience. Car, faut-il le préciser, les taux d’audience ne permettent pas de tirer  d’information qualitative. En clair, il nous faudrait plus d’audace créative à la fois dans les thèmes abordés et dans la manière de les mettre en récit. 
Pour produire de la fiction, il faut avoir les moyens de ses engagements. «Une heure de fiction nationale coûte huit fois plus cher que l’acquisition d’une fiction étrangère». En 2007, le budget alloué aux sitcoms séries et feuilletons à 2M était de 18 MDH, en 2009 il en a atteint 36. Pour les téléfilms on est passé de 11 millions à 14 millions. «Le coût d’un téléfilm est plus maîtrisable que celui d’une série», indiquent les professionnels. En effet, il est préétabli et varie de 1MDH à 1,2 MDH. Les séries sont bien sûr moins chères à la minute mais  le reste se joue sur les volumes. Le téléspectateur qui passe des heures devant sa télévision ne se rend pas compte du temps qui passe, une fois happé par l’intrigue de son feuilleton. Mais les programmateurs, eux, comptent à la minute près la diffusion à l’antenne. Savez-vous qu’une minute de Romana wa Bartal coûte 5 000 DH contre 9 600 DH pour une minute de L’Autre dimension. Et pour une minute passée avec «Al Majdoub», il a fallu débourser 5 500 DH. La série fait trente épisodes… à vos calculettes !
On voit bien que le cadre de création est serré mais une fois cette donnée intégrée, il est possible de bâtir des projets tout en jonglant avec deux impératifs : l’audience et la défense des valeurs d’une société encore conservatrice. La fiction nationale exalte sa jeunesse et ses maladresses. A qui faut-il jeter la pierre ? Le métier est nouveau et le manque de formation est bien visible. Pour attirer plus de monde, il n’y a plus de choix, la formule doit évoluer. «Nous avons opté pour des ateliers d’écriture et pour des contrats de développement de scénarios avant de signer des contrats de production. Cela n’existait pas auparavant et permet de ne pas se lancer dans la production, avec tout ce que ça implique comme coûts, avant d’avoir les bons scénarios», indique le DG de 2M. La chaîne reçoit entre 100 et 150 scénarios par an, «mais si on en trouve 10 qui sont bons, c’est qu’on est chanceux !». L’industrie télévisuelle a aussi souffert d’un complexe par rapport au cinéma. Certains cinéastes avaient peur de se retrouver dévalués en travaillant pour la télé. Bien sûr, ça fait plus chic de travailler pour le cinéma avec de gros moyens. Mais peu à peu ce complexe a été dépassé. «La fiction télé travaille aussi pour  le cinéma. Elle forme et permet de l’alimenter. Ça a permis l’émergence d’une nouvelle génération de réalisateurs, de comédiens. On a fait un bond en avant», conclut Salim Cheikh.

Des soaps mexicains en darija

Depuis 6 mois, on compte un autre changement à 2M. La chaîne tente une expérience nouvelle et affiche sa différence. Ses dirigeants avaient constaté que les séries étrangères n’étaient plus automatiquement génératrices d’audience. Même si cette fiction ressemble à la vraie vie, compliquée, ambiguë, multiple, avec ses zones d’ombre et ses désarrois amoureux… Tous les ingrédients semblent être réunis pour que ça marche, mais il manque un petit quelque chose ! Une distance est bien là, séparant le téléspectateur de son feuilleton : cette première distance établie, c’est la langue et il fallait y remédier. A la direction de 2M, on a lancé une idée de fou : traduire des soaps mexicains en darija. Une idée qui a fait rire les uns et a scandalisé les autres mais… l’effet de surprise dépassait toutes les attentes. En première position toutes chaînes confondues pour l’année 2009 Ayna abi (feuilleton mexicain doublé en darija qui passe à 19 h).
Le meilleur épisode a réuni 5,6 millions de téléspectateurs. En deuxième position de l’année, le feuilleton mexicain Anna : 4,5 millions de téléspectateurs. «Mais sur le top 50 de l’année 2009 on va retrouver essentiellement de la fiction marocaine», tranche Salim Cheikh. Les feuilletons turcs arrivent aussi en tête de liste à côté des feuilletons marocains «pour des raisons différentes». Un phénomène sociétal à étudier de près.